Création d’un jardin : le point de vue institutionnel

« Intégration d’un jardin thérapeutique en établissement accueillant des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer et troubles apparentés ». C’est le titre du mémoire de Master 1 en Promotion et Gestion de la Santé soutenu par Arnaud Kowalczyk à l’Université de Tours en juin 2016. Vous pouvez le lire en intégralité ici.

Lorsque Paule Lebay m’a parlé du travail en cours d’Arnaud Kowalczyk, mon intérêt a été immédiat. Car si les étudiants en paysagisme se penchent de plus en plus sur les jardins thérapeutiques, c’était la première fois que j’entendais parler d’un étudiant issu du monde de l’administration des établissements intéressé par le sujet. Précisément, ce master prépare « des professionnels capables d’initier, de développer ou d’évaluer des programmes d’action en prévention et promotion de la santé efficaces et efficients » et « des professionnels sachant mettre en œuvre une gestion et un management performants au niveau de structures sanitaires et/ou sociales. » Nous aimons à dire que les animateurs de jardin devraient idéalement combiner une approche du soin et une approche du végétal. Bien sûr, mais les responsables d’établissements ont évidemment un poids très important dans la création et le succès des projets de jardins. Arnaud Kowalczyk plaide pour le besoin d’une reconnaissance institutionnelle.

Le mémoire d’Arnaud Kowalczyk commence très bien. J’ai été sensible à son rappel de la définition de la santé selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) : « un état complet de bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en l’absence de maladie ou d’infirmité ». Comme il l’écrit, « Il est important de rappeler cette définition qui va nous permettre de nous focaliser non pas sur la maladie d’Alzheimer ou des troubles apparentés de façon médicale et scientifique en institution, mais plutôt de l’amélioration du bien-être chez les personnes souffrant de cette pathologie et troubles associés. Ainsi, la santé environnementale définie par l’OMS, nous rappelle le rôle des facteurs environnementaux, de la qualité de vie, dans la maladie et dans l’amélioration de celle-ci ou du moins, du maintien du bien-être. »

Le mémoire s’articule autour de deux axes : les dimensions et finalités du jardin thérapeutique au niveau institutionnel pour lesquels l’auteur s’est appuyé sur la littérature et des entretiens, et la réflexion sur un jardin thérapeutique en établissement menée dans le cadre de son stage en accueil de jour.

L’auteur rappelle les différents plans qui peuvent servir de leviers d’action :

  • le plan Alzheimer de 2008-2012 dont la mesure 33 prévoit l’amélioration de l’évaluation des thérapies non médicamenteuses
  • le plan maladies neurodégénératives 2014-2019 et sa mesure 83 qui encourage une prise en charge « tournée vers des liens sociaux conservés évitant un sentiment de frustration, d’isolement pour les personnes atteintes de maladies neurodégénératives »
  • la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement qui doit favoriser la modernisation des établissements avec des bâtiments lumineux, végétalisés, dans le respect des besoins des personnes âgées et du personnel soignant…

 

Ambigüité législative et institutionnelle

L’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) souffle le chaud et le froid : ses bonnes pratiques mentionnent « la liberté d’aller et venir, précisant que l’accès libre à un espace extérieur sécurisé et clos (jardin, terrasse) est recommandé et permet la déambulation en toute sécurité ». Mais en parallèle, l’agence rappelle qu’aucune intervention non médicamenteuse n’a apporté la preuve de son efficacité sur l’évolution de la maladie et elle se garde de mentionner explicitement le recours aux jardins thérapeutiques. Même chose du côté de la Haute Autorité de Santé. « Nous apercevons ici l’ambigüité législative, institutionnelle, quand il s’agit d’évoquer le jardin. Institutionnaliser le jardin de soin permettrait de légitimer la pratique et d’encourager les décideurs à plus de vigilance sur l’importance d’un espace pour que s’expriment les émotions, les besoins, les envies des bénéficiaires mais aussi des soignants parfois frileux à l’idée de pénétrer dans un espace non médicalisé. La rigueur de l’évaluation des traitements médicamenteux ne permet pas d’exposer aujourd’hui les évaluations souvent qualitatives des thérapies non-médicamenteuses », écrit Arnaud Kowalczyk. Ces approches sont encouragées, mais de fait marginalisées faute d’avoir fait la preuve de leur efficacité…

Après avoir fait état des associations qui œuvrent dans ce domaine – l’incontournable Belles Plantes d’Anne et Jean-Paul Ribes, la Fondation Truffaut, l’association Jardins & Santé, la Fondation de France et la fondation Médéric Alzheimer -, l’auteur s’est lancé dans un recensement des établissements accueillant des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer qui offrent un jardin thérapeutique dans le département d’Indre-et-Loire. Sur 48 établissements figurant dans le Fichier National des Établissements Sanitaires et Sociaux (FINESS), il a réussi grâce à des appels téléphoniques à identifier 15 établissements possédant un jardin thérapeutique (souvent mal connu). Signe d’espoir, plusieurs établissements lui ont répondu qu’un projet était en phase de conception. Cette méconnaissance est-elle due à au manque de visibilité des jardins thérapeutiques et la formation pourrait-elle aider ? C’est la question que l’auteur se pose en constatant, comme nous tous, que la formation est encore très embryonnaire en France. Parmi les finalités du jardin (ce que nous aurions tendance à appeler les bienfaits), Arnaud Kowalczyk liste la sociabilité, le sentiment d’utilité sociale, la spiritualité et l’imaginaire, la thérapeutique cognitive et la thérapeutique physique et sensorielle.

Réflexion dans un accueil de jour en Touraine

Dans la seconde partie du mémoire, l’auteur partage l’expérience de son stage d’un mois au sein de l’accueil de jour Relais Cajou à Ballan-Miré près de Tours qui accueille des personnes présentant des troubles mnésiques et vivants à domicile. Les Relais Cajou, gérés par la Mutualité Française, ont pour objectif d’offrir une ambiance conviviale, non médicalisée et non stigmatisante. Alors qu’un autre Relais Cajou proche (Chambray-Lès-Tours) possède déjà un jardin potager, celui de Ballan-Miré, direction et personnel confondu, a exprimé la volonté de concevoir un jardin thérapeutique dans un espace vert existant. Dans le cadre de son stage, l’auteur a participé à l’élaboration du projet. Avec l’équipe, il identifie plusieurs objectifs généraux :

  • Stimulation des cinq sens, le renforcement de la proprioception et la consolidation des conduites motrices.
  • Proposer un espace de déambulation extérieur, un but de sortie.
  • Favoriser le lien social entre l’équipe professionnelle et les bénéficiaires.

Et plusieurs objectifs spécifiques :

  • Stimuler la motricité par le travail de la terre et des outils et la marche.
  • Stimulation cognitive avec l’activité calendrier et le rappel des noms de plantes, fleurs, ce qui a été planté.
  • Stimulation visuelle et orientation temporo-spatial par cet espace de déambulation.
  • Travailler sur la réminiscence.

 

Après avoir défini les points à couvrir dans l’étude de faisabilité technique, financière et environnementale, l’auteur regrette que l’avancée du projet ait été limitée par la durée du stage même si un potager a bien été planté au printemps. Dans la dernière partie du mémoire, il s’attarde sur quelques limites humaines (la légitimité du jardin comme support au sein, l’absence de formation, le manque de temps, la peur d’un support que les soignants ne maitrisent pas) et organisationnelles (le financement, implication au long terme du personnel, les normes de sécurité et d’hygiène imposées, les freins à la consommation de la production hors d’une cuisine thérapeutique).

Et le mémoire se conclut sur ce constat. « Car, en dépit du mouvement engagé pour l’intégration des jardins dans les établissements, la dichotomie entre le soin et la nature freine l’investissement dans les formations et l’implantation en structure. Notre travail ne s’inscrit pas dans la médicalisation du jardin thérapeutique car une banalisation dans la création des jardins qui se voudrait standardisée et normée ferait perdre tout le potentiel de cet espace. L’intégration d’un jardin thérapeutique vient donc par son essence même accompagner le soigné et prendre soin de celui-ci. »

En conclusion, on sent qu’Arnaud Kowalczyk veut croire au futur des jardins thérapeutiques tout en restant conscient des obstacles à leur acceptation institutionnelle.

Patchwork

Au fil des semaines, j’accumule des références d’articles qui touchent, de plus ou moins près, au jardin de soin, à l’hortithérapie ou à la place de la nature pour les urbains. Beaucoup de ces liens circulent sur le groupe Facebook Jardins de soin ou me sont envoyés par des connaissances au courant de mon intérêt pour le sujet (merci Cléa, Nicole, Stew, Elise,…). Aujourd’hui, je les partage avec vous. Un peu en vrac. A vous de piocher dans ce qui vous intéresse.

Les Jardins de l’Humanité ont besoin de votre soutien

Les jardins de l'Humanité

Les jardins de l’Humanité

Estelle Alquier, présidente de l’association Terres Océanes, donne régulièrement des nouvelles des Jardins de l’Humanité. Voici son appel. « Les jardins de l’Humanité (19 jardins à vocation thérapeutique, historique, conservatoire, pédagogique et sociale) sont en cours de réalisation depuis septembre dernier (2015) dans le sud des Landes. Ce projet ambitieux est porté par l’association « terres océanes, cultures d’humanité » et avance grâce à l’implication de nombreux bénévolesvenus de toute la France. Nous arrivons au bout du budget de départ et pour continuer, nous faisons appel aux fondations, au financement public et à tous! Aucun doute qu’il verra le jour, cependant nous avons besoin de tous pour continuer. Une campagne de dons a démarré la semaine dernière sur le site helloasso, chaque don, dès 5 euros, est déductible des impôts et contribue à l’aboutissement de ce lieu hautement humain et écologique. Vous trouverez plus de détails sur notre site internet, accessible depuis le site de financement. »

Un jardin de soin à l’Institut Mutualiste Montsouris

Les acteurs en présence autour de ce jardin de soin inauguré en 2014: l’Institut Mutualiste Montsouris (département hospitalo-universitaire de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte de l’Université Paris Descartes), l’association Jardin Art et Soin d’Alain Calender et le paysagiste Louis Benech.

Quantifier les bienfaits des espaces verts en ville

« Quand les élus, ou les promoteurs, regardent le budget d’un espace vert, c’est plutôt en termes de coûts que de recettes. Vu au mieux comme un plaisir apporté à l’habitant, au pire comme une onéreuse danseuse, le jardin n’est jamais crédité de ses bienfaits. Ils existent pourtant et peuvent même être chiffrés. Pour en avoir le cœur net, l’Union nationale des entreprises du paysage a demandé à l’institut Asterès de les recenser et, mieux encore, d’en faire une traduction monétaire. De cet exercice inédit se dégagent deux informations majeures : le jardin fait faire des économies en dépenses de santé et rapporte des rentrées en recettes liées à l’attractivité. » Lire l’article de Sybille Vincendon dans Libération.

Potagers en pied d’immeuble, jardins thérapeutiques en maisons de retraite

Une émission de Périphéries sur France Inter dédié à un jardin vivrier dans le quartier Bel Air de Montreuil. Montreuil, cela vous rappellera peut-être le projet de Yves-Aubert Alonzeau, l’un des gagnants du concours d’Avenir de la Fondation Truffaut en 2016. Décidemment, on jardine beaucoup à Montreuil.

Le site Ehpadeo, créé par deux frères pour aider les personnes âgées et leurs familles, dédie une rubrique aux jardins thérapeutiques en mettant en avant des projets dans plusieurs maisons de retraite.

Des jardins qui rapprochent

En Suisse, cette initiative qui date de 2011 permet à des migrants et à des réfugiés de s’insérer au travers d’une parcelle de jardin. En Alsace-Lorraine, j’ai entendu parler de trois jardins interreligieux de la Meinau, de Valff et de Saverne. Mais peu d’information filtre sur Internet malheureusement.

L’intelligence émotionnelle des plantes

« Est-ce que les plantes sont en résonnance avec l’Homme et le règne du vivant ? » C’est la question posée dans l’émission de radio Retour aux Sources à partir du livre « L’intelligence émotionnelle des plantes » de Cleve Backster avec deux invités autour de la table de Joëlle Vérai : Bénédicte Fumey qui est porte-parole du Pacte civique et Jacques Collin, ingénieur, écrivain et conférencier. J’avoue que je n’ai pas encore écouté l’émission jusqu’au bout…

Encore plus méconnue que l’hortithérapie, la bibliothérapie

« Inspirée par la philosophie grecque, plébiscitée par Marcel Proust à la fin du XIXè siècle et complètement reconnue aujourd’hui en Grande Bretagne, la bibliothérapie se fait attendre en France. Pourtant, l’apaisement des maux de l’âme ou le renforcement du bien-être psychologique par la lecture résonnent presque comme des effets on ne peut plus évidents. Il faut dire que ces pouvoirs prêtés au livre ont des origines très anciennes et sont désormais scientifiquement prouvés. » Cet article très complet fait un bilan historique et contemporain de la lecture comme acte thérapeutique.

Le coin anglophone : une maternelle dans les arbres, des ordonnances de nature et un nouveau livre

Une jeune élève à la Fiddleheads Forest School à Seattle (photo du New York Times).

Une jeune élève à la Fiddleheads Forest School à Seattle (photo du New York Times).

A Seattle, une maternelle installée dans University of Washington Botanic Gardens fait classe dans la forêt. Un article du New York Times raconte l’expérience de Fiddleheads Forest School. On dirait que l’appel de Richard Louv dans son célèbre livre Last kid in the woods a été entendu.

De San Francisco à Washington, des médecins américains prescrivent des marches dans la nature à leurs patients. Pas seulement pour faire de l’exercice, mais aussi pour raviver leur connexion avec la nature et stimuler leur cerveau. La pratique existe aussi en Angleterre. En France, j’ai entendu une professionnelle de la santé conseiller à une patiente de marcher en pleine conscience à travers un parc qui se trouve quotidiennement sur son chemin…

David Kamp a fondé Dirtworks Landscape Architecture à New York pour explorer l’interaction de la nature, de la santé et du bien-être. Il vient juste de publier Healing Garden, un livre qui mêle théorie et pratique. Je ne l’ai pas lu. La description du livre n’est pas sans rappeler Therapeutic Landscapes de Clare Cooper Marcus et Naomi Sachs.

De l’Oregon à la Suisse, des jardins qui soignent

Roger Ulrich

Roger Ulrich

Ces jours-ci, l’American Horticultural Therapy Association se réunissait pour sa conférence annuelle à Portland dans l’Oregon. Avec Roger Ulrich comme keynote speaker, la rock star de la recherche sur les effets de la nature sur les malades. Il aura sans doute donné plus d’éléments sur une étude qu’il a menée dans le jardin de l’hôpital Legacy Health à Portland, « A Nature Place: Quantifying Benefits of a Healing Garden among Hospital Populations ». L’étude cherche à mesurer les effets du jardin à Legacy Health sur trois populations : une étude sur des mères et leurs bébés (on mesure le niveau de stress et le rythme cardiaque des mères et des bébés pendant l’accouchement), une étude sur les familles de patients en soins intensifs et enfin une dernière étude sur les infirmières. On attend avec impatience les résultats…

Michael Schumacher : récupérer d’un coma dans un jardin 

Le jardin de 300 m2 ouvert il y a un an au CHUV à Lausanne.

Le jardin de 300 m2 ouvert il y a un an au CHUV à Lausanne.

En attendant, je vous invite à découvrir cette expérience de jardin au CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois) à Lausanne avec des patients sortant du coma. C’est le journal Le Temps qui rapporte l’expérience dans un article daté de septembre dernier. « Cette structure unique en son genre dans un hôpital universitaire suisse, qui a fêté sa première année d’existence à la fin août, montre des résultats très positifs. Le contact de la nature, la stimulation olfactive des plantes aromatiques, le bruit de l’eau qui clapote dans une fontaine, ou encore le souffle du vent sur un visage offrent de nouvelles possibilités de stimulation du patient. Celui-ci devient alors capable d’effectuer un mouvement qu’il n’était pas forcément en mesure d’exécuter au sein de sa chambre d’hôpital, faute de motivation suffisante », écrit la journaliste. L’article est largement basé sur une interview avec Karin Diserens, médecin adjointe au sein du service de neurologie et responsable de l’Unité de neuro-rééducation aiguë du CHUV. Parmi les patients de Karin Discernes, l’ancien champion de Formule 1 Michael Schumacher suivi au CHUV suite à un accident de ski.

En Suisse, signalons aussi le projet d’Amanda Juillon à l’hôpital universitaire de Genève qui s’adressait plus particulièrement aux patients obèses. Cette expérience en éducation du patient qui a duré deux ans a donné lieu à une publication scientifique en 2012.

Au CHU de Nice, un jardin thérapeutique ancré dans la double compétence

France Pringuey nettoie un bosquet de papyrus.

France Pringuey nettoie un bosquet de papyrus.

« Dr France Pringuey, Conceptrice, Consultante en jardins de soins auprès des professionnels et des particuliers ». C’est la signature de cette femme qui personnifie l’alliance de compétences dans le monde du soin et dans celui des plantes. Médecin généraliste pendant 25 ans, elle a eu envie d’une reconversion qui mêlerait tout ce qui l’avait motivée à devenir médecin (la rencontre et le potentiel thérapeutique, bien loin de la technicité de la médecine qu’elle trouve pesante) et une passion ancienne pour le jardin (« Quand j’étais étudiante, je n’avais pas de jardin, mais je lisais des revues de jardinage dans ma chambre de 10 m2 »). « Le jardin contribue à une atmosphère qui est bénéfique à la rencontre et une autre relation avec les patients », résume-t-elle. « La rencontre au jardin est suffisante en elle-même. C’est le retour à un monde commun qui permet la rencontre de deux êtres au niveau humain. Les bénéfices physiques, psychiques et sociaux sont l’expression d’un phénomène plus profond. Et la science nous le raconte. Dans les minutes qui suivent l’arrivée dans le jardin, le stress baisse. » Après avoir assisté au symposium de l’association Jardin & Santé en 2010, elle voit mieux le lien entre son passé et son futur potentiel. « J’ai mesuré l’étendu du problème entre le monde du paysagisme et celui de la santé qui ont une difficulté à se rencontrer par défaut de connaissances et de compétences. On manque aussi souvent de temps pour comprendre le monde de l’autre. Je défends que faire le lien entre ces deux mondes demande une double compétence. » Tentée par une formation à l’Ecole du Paysage de Versailles malheureusement difficilement compatible avec la vie de famille, elle choisit une formation de paysagiste dispensée à distance par Natura-Dis qu’elle vient de terminer. En parallèle, elle multiplie les expériences (le domaine du Rayol avec Gilles Clément et les jardins des Méditerranées, une formation à Chaumont-sur-Loire animée par Martine Brulé et Michel Racine, la rencontre de Claude Jeangirard, fondateur de la clinique psychiatrique en milieu ouvert de La Chesnaie,…).

L’histoire du jardin de l’Armillaire 

En germe depuis 2010, le projet qui deviendra le Jardin de l’Armillaire au sein d’une unité psychiatrique du CHU Pasteur de Nice commence à prendre forme et elle le présente à l’hôpital à l’été 2012. « Malgré la méfiance face à un médecin extérieur et au carcan administratif, le projet a séduit tout le monde et on m’a demandé des devis pour octobre. Je reste émerveillée que, malgré les difficultés, quelques personnes très motivées aient pu se rencontrer autour de ce projet », résume-t-elle aujourd’hui. Parmi ces rencontres, celle de Stéphane Piernet d’Unik TV qui lance une série documentaire pour suivre le jardin au fil de trois saisons. Le premier épisode est en ligne et c’est une expérience incroyable de voir le projet sortir de terre et les premiers patients planter des jacinthes. Le prochain épisode est annoncé pour bientôt.

Outre ses alliés dans l’hôpital, le docteur Pringuey travaille avec un paysagiste qu’elle connait pour réaliser le jardin. Aujourd’hui installée en autoentrepreneur comme consultante en jardins thérapeutiques, elle aimerait travailler avec les paysagistes pour faire ce lien qui fait tellement défaut. « Pour les gros paysagistes, on est vu comme concurrentiels. Ils pensent avoir les compétences pour comprendre le « client santé ». Du côté du monde de la santé, on s’intéresse au jardin, mais on n’a pas d’ouverture au monde du jardin. On se contente de faire des tomates et des salades », constate-t-elle. Conceptrice du jardin, France Pringuey s’est maintenant retirée et a passé le flambeau à Martine Brulé qui anime des ateliers hebdomadaires d’hortithérapie. « On fait des formations du personnel. J’ai expliqué au CHU que c’était bien de faire des jardins. Mais il faut quelqu’un pour accueillir. Il n’existe pas de jardinier thérapeute, ça reste une animation », continue-t-elle.

Quant à la sempiternelle question de l’évaluation, elle espère que le service sera assez motivé pour travailler sur des évaluations, dans un cadre publiable, au moyen d’échelles des émotions et de qualité de vie. Côté financement, la création du jardin et les ateliers ont été soutenus par la Fondation S. Niarchos, l’association « Jardin et Santé », la CPAM des Alpes-Maritimes et le fonds de dotation AVENI du CHU. Cette brochure, Le Jardin de l’Armillaire, donne beaucoup d’informations sur le projet et la démarche. Apprenez de plus le sens du nom donné au jardin lié au lieu historique qui l’héberge : « L’esprit du lieu est renforcé par la présence d’une sphère armillaire. Symbole de la connaissance et de la sagesse jusqu’à la renaissance, son histoire évoque celle de l’abbaye Saint Pons, haut lieu culturel et historique qui connaît son apogée au XVe siècle. La modélisation de la sphère céleste est aussi un outil pédagogique pour expliquer, en fonction des saisons les mouvements du Soleil et de la Lune dans le ciel.»

Phyto-résonance : une relation intime aux plantes

Mystère-spatialité existentielle

Mystère-spatialité existentielle

France Pringuey s’intéresse en parallèle à la phyto-résonance, la réaction des humains aux plantes. « Quand je regarde cet espace très structuré du jardin (voir photo), je suis immédiatement saisie par l’atmosphère de mystère qui s’en dégage, par l’harmonie et la beauté de l’œuvre…Cette prise de connaissance intuitive de l’essence est fondatrice de l’être. Son domaine s’étend bien au-delà du monde de la perception sensorielle et de ses expressions qu’elles soient biologiques ou psychologiques. Il raconte le lien originaire de l’être au monde. Quant à l’équilibre des perspectives et l’analyse de l’espace géométrique objectif, mon être résonne avec la forme dynamique de la scène même si je fais abstraction de son contenu. Je suis pénétrée par l’équilibre et l’harmonie. C’est en cela que la co-relation au végétal peut être bénéfique et qu’elle ne peut être réduite à « la stimulation des cinq sens » et de la mémoire. C’est une relation de vitalité et de créativité essentielle pour l’homme. »

La nécessaire formation

« On ne peut pas être qualifié d’hortithérapeute sans compétence dans le monde de la santé (psychologue, ergothérapeute, infirmier,…). Il faut réellement aboutir à une formation en hortithérapie. En Allemagne, il y a les garden thérapeutes qui ont une double compétence, mais tout est en allemand…Il faudrait un diplôme universitaire (DU) qui fédére des enseignants compétents dans le soin et le jardin », avance France Pringuey qui dit réfléchir à la question avec son mari, professeur de psychiatrie.

Mise à jour (décembre 2014). Le CHU de Nice vient d’obtenir la labellisation 2014 « Droit des Usagers »de l’ARS au niveau national pour le projet Jardins de soins en Psychiatrie. Un dossier monté en septembre par France Pringuey qui espère que cette reconnaissance donnera envie à la direction de péréniser le projet…

Prix de la Fondation Truffaut : trois premiers jardins récompensés

Sous l’imposante verrière du Grand Palais transformé en immense jardin à l’occasion de l’événement L’Art du jardin, trois jardins ont été distingués, chacun dans leur catégorie : pédagogique, insertion et thérapeutique. C’est la première fois que la toute jeune Fondation Truffaut organise ces prix, en grande partie pour attirer l’attention sur son action et amener plus de jardins à solliciter son aide. On espère que son appel sera entendu. Je rappelle que la Fondation m’avait gentiment demandé de faire partie du jury. J’étais donc aussi de la fête pour la remise des prix le jeudi 31 mai et mise à contribution pour remettre l’un d’eux. Dehors, il pleuvait à verse. A l’intérieur, l’ambiance était chaleureuse, presque tropicale.

L'association Talégalle reçoit son prix, entourée de Patrick Mioulane, Bruno Lanthier, Carole Renucci et Daniel Joseph.

L’association Talégalle reçoit son prix, entourée de Patrick Mioulane, Bruno Lanthier, Carole Renucci et Daniel Joseph.

Dans la catégorie pédagogique, « Le Grand Jardin » de l’école maternelle de Saint-Quentin-la-Poterie est récompensé pour son action auprès des jeunes enfants. Animé par l’association Talégalle, ce jardin se compose de 12 jardins carrés, d’une parcelle de blé de 50 m2 et de cultures sur buttes (pommes de terre, haricots,…). Il donne l’occasion aux enfants d’apprendre les gestes du jardinier : semer, planter, arroser. Récemment, les élèves ont aussi organisé une exposition de photos prises au jardin. Si vous êtes des fidèles de ce blog, vous connaissez déjà l’association Talégalle que je vous avais présentée en décembre dernier. Félicitations à Matthieu, Caroline et les autres.

Bruno et Elizabeth de la Maison des Aulnes, deux des jardiniers du jardin d'Epi Cure, reçoivent le prix avec Stéphane Lanel, Jean-Paul et Anne Ribes.

Bruno et Elizabeth de la Maison des Aulnes, deux des jardiniers du jardin d’Epi Cure, reçoivent le prix avec Stéphane Lanel, Jean-Paul et Anne Ribes.

Dans la catégorie thérapeutique, le lauréat vous est aussi connu. C’est le jardin d’Epi Cure de la Maison des Aulnes, un jardin que j’ai eu la chance de visiter l’hiver dernier. Elisabeth et Bruno représentaient les résidents des Aulnes à côté de Stéphane, Anne et Jean-Paul. Une belle aventure racontée dans une vidéo filmée sur place et racontée également dans l’émission Pixel du 31 mai consacrée à l’hortithérapie. Plus que jamais, ce projet démontre comment des participants convaincus et des animateurs passionnés peuvent faire des miracles dans le jardin. Un grand bravo et bonne continuation.

Des élèves qui participent au Jardin Extraordinaire de Saintex sont venus recevoir le prix récompensant leur jardin avec leurs professeurs.

Des élèves qui participent au Jardin Extraordinaire de Saintex sont venus recevoir le prix récompensant leur jardin avec leurs professeurs.

Enfin, dans la catégorie insertion, c’est la Segpa du collège Antoine de Saint-Exupéry d’Ermont dans le Val-d’Oise qui remporte le prix. Une Segpa, c’est une section d’enseignement général et professionnel adapté, des classes qui accueillent des jeunes en grande difficulté scolaire. L’objectif est de leur redonner confiance en eux et le goût d’apprendre. Le jardin a semblé un bon moyen d’y arriver. Quelques professeurs, un employé de Truffaut, une aide financière et voilà le projet qui sort de terre plus vite que prévu. Pour boucler la boucle, les jeunes cuisinent leur récolte pour leurs profs. A la fin juin, j’ai l’intention d’aller visiter le Jardin extraordinaire de Saintex lors d’une soirée porte ouverte. A bientôt au Jardin extraordinaire…

La fondation Georges Truffaut lance un prix pour les jardins au service de l’être humain

Site Fondation TruffautLancée en juin 2011, la fondation d’entreprise Georges Truffaut s’est donnée pour mission de soutenir des projets « où le végétal est au service de l’homme ». A ce jour, elle a financé une cinquantaine de projets dont le jardin d’Epi Cure que nous avions visité en novembre dernier. Nouvelle étape de cet engagement auprès de projets mêlant plantes et humanisme, le prix Georges Truffaut sera décerné pour la première fois cette année.

Daniel Joseph, le directeur de la fondation Truffaut, explique que le prix récompensera trois grandes catégories de jardins. « Le jardin thérapeutique, c’est-à-dire le jardin qui soigne et que l’on soigne. Les jardins pédagogiques qui luttent pour garder un coin de terre en ville. Enfin, des jardins d’insertion et des jardins partagés pour les jeunes en difficulté et ceux qui vivent en vertical, des jardins qui font la promotion de l’auto-nutrition et qui redonne envie d’apprendre. »

La date limite pour s’inscrire sur le site de la fondation est fixée au 12 mai. Il n’y a pas de temps à perdre. Il suffit de fournir trois photos en expliquant les raisons du jardin et en donnant des témoignages d’utilisateurs et d’animateurs. Pour ce prix, la fondation recherche donc des jardins en activité et en action, pas des projets. Une bonne occasion d’attirer l’attention sur votre jardin thérapeutique, pédagogique ou d’insertion (et de recevoir une dotation de 5 000 euros pour chacun des trois gagnants). En toute transparence, je signale que Daniel Joseph vient de me demander de faire partie du jury aux côtés, entre autres, de Patrick Mioulane (Votre jardin sur RMC).

Les générations se rencontrent au jardin

Rentrée des classes oblige, je vais consacrer les deux articles de la semaine aux enfants. Et je commence par les miens exposés à la thérapie horticole par ricochet. Emmanuel (13 ans) et Gabriel (10 ans) m’ont plusieurs fois accompagnée au centre de jour pour personnes âgées où je faisais du bénévolat en Californie. Pour être honnête, ils ne sautaient pas de joie. Mais ils étaient toujours charmants une fois sur place. Par contre, le visage des participants s’éclairait immédiatement à la vue d’un enfant. Plus tard, ils me demandaient toujours des nouvelles des garçons et ils me parlaient aussi de leurs petits, voire arrière-petits-enfants. Dommage qu’on ait jamais pu installer une relation dans la durée (l’activité avait lieu pendant les heures d’école).

Gabriel apporte du terreau aux participantes qui travaillent assises autour d’une table installée dehors.

Le diable étant utilisé, Emmanuel se voit confier une chaise roulante pour transporter des sacs de terreau et des plantes.

Gabriel qui aime expliquer et montrer faisait preuve d’une grande patience et d’une grande douceur avec les participants. Avec Emmanuel, c’était agréable d’avoir un gars costaud pour porter les sacs de terreau ou les plantes. Je peux imaginer des programmes mêlant les générations et créant des liens dans la durée. Tous les participants en retireraient des avantages réciproques. D’ailleurs, l’association Belles Plantes, dont nous reparlerons bientôt j’espère, a montré l’exemple au Jardin des Ages à l’hôpital Louis Mourier à Colombes (92). Je parlerais aussi bientôt d’un programme où des participants handicapés mentaux travaillent au jardin avec les enfants d’une école voisine. Au jardin, tout le monde est égal.

Emmanuel travaille avec des participantes qui plantent des fleurs au pied d’un arbre dans le jardin du centre de jour.

 

Dans une unité pour patients atteints d’Alzheimer où j’ai fait un cours passage, Gabriel est venu une fois. Après la séance à l’intérieur, nous avons proposé un tour sur le jardin en terrace. Cette dame dans sa chaise roulante était aux anges avec son petit guide attentionné.

« Jardiner aide les schizophrènes à être dans le moment »

Suzanne Redell dans un oasis de verdure avec une patiente du Cordilleras Mental Health Center.

Suzanne Redell est une rescapée de la Silicon Valley qui a trouvé le bonheur dans le jardin. Après avoir travaillé chez Apple et dans d’autres sociétés high-tech, elle cherchait un environnement plus serein, moins sous pression. « J’avais vécu en Angleterre où j’avais vu les programmes impressionnants de Thrive, en particulier avec des adultes atteints de troubles du développement. Je n’avais aucun contact avec la nature dans mon travail et je voulais changer. Mon mari jardinait et le jardinage m’aidait à me poser. Après un diplôme en horticulture, j’ai appris qu’une école à Oakland, Merrit College, offrait une formation en thérapie horticole. » Suzanne possède également une maitrise en psychologie.

Sa première expérience sera auprès de jeunes adultes avec un double diagnostique d’addictions et de maladies mentales. Puis elle apprend l’existence d’un programme qui se lance plus près de chez elle, un programme s’adressant à des adultes handicapés cette fois. Elle se propose comme bénévole. De ce programme auquel elle aura participé pendant 7 ans, elle garde un souvenir ému. Un jeune homme atteint de paralysie cérébrale et participant à son programme annonce fièrement à sa mère : « J’ai un travail maintenant. » Son programme lui survit grâce à un cahier où elle consigne toutes ses activités pour que quelqu’un puisse continuer. Prochaine étape, un centre de jour pour personnes âgées, « un groupe de gens très intellectuels, souvent de l’université de Stanford, habitués à un jardin et vivant dorénavant en immeuble. »

Suzanne travaille individuellement avec certains résidents dans le cadre de leur formation professionnelle.

Depuis 5 ans, Suzanne est la thérapeute horticole au Cordilleras Mental Health Center dans la ville de Redwood City au sud de San Francisco. Cet établissement accueille 130 résidents atteints de troubles mentaux qui sont soit assignés sans possibilité de sortie (locked up), soit plus indépendants et ouverts vers l’extérieur. Elle intervient trois jours par semaine auprès de ces deux groupes. C’est une assistante sociale qui poursuivait des études de nutrition qui s’est dit que faire attention à la nourriture et proposer de l’exercice, comme le jardinage, seraient deux changements bénéfiques pour les résidents.

Suzanne et une patiente

Aussitôt un terrain de 8 000 m2 derrière la résidence est mis à disposition du programme et Suzanne est embauchée comme consultante. « C’est dans une zone préservée en pleine nature. On voit souvent des faucons. Je suis tombée amoureuse de cet endroit », explique Suzanne. « Quand cette assistante sociale est partie, j’ai eu peur pour le programme. Mais en fait il n’a fait que grandir et une des dirigeantes du centre est en train de suivre une formation en hortithérapie ! » Une serre vient d’être construite et le programme travaille maintenant individuellement avec des résidents qui reçoivent une formation professionnelle (vocational training).

Parmi les défis que présente cette population, Suzanne cite le caractère imprévisible des résidents. « Parfois leur maladie les met dans l’incapacité de venir à l’activité. Mais c’est un tel plaisir de les voir développer leur potentiel comme ce jeune homme de 25 ans à qui nous avons donné une zone dont il est responsable. Son défi a été de le nettoyer et de concevoir les plantations en demandant leur avis aux autres résidents. »

Un résident pendant l’arrosage

« Ils ont des hauts et des bas. Parfois le groupe commence mal. Récemment, une personne qui est schizophrène est partie en colère car on avait dérangé la routine. J’ai cru que tout allait mal se passer, mais une autre participante a fait un travail merveilleux, elle a désherbé une zone et planté des dahlias. On ne peut pas pousser les participants à faire quelque chose. Il faut arriver avec une attitude ouverte. » Le groupe de jardiniers va bientôt assumer la responsabilité d’entretenir les terrains autour du centre, un travail qui était jusque là confié à une équipe du comté. « Cela leur donne un sentiment de fierté. »

« Jardiner n’enlève pas la maladie mentale, mais cela améliore leur qualité de vie. Je peux attester que jardiner aide les schizophrènes à être dans le moment », conclut Suzanne qui se dit combler spirituellement par ce travail et reconnaissante « à un niveau viscéral ». Son programme a reçu plusieurs récompenses dont le Tony Hoffman Community Mental Health Services Award. « A la cérémonie, des résidents sont venus parler de ce que le jardin représente pour eux. »

La récolte est utilisée en cuisine dans le respect des objectifs de départ : une meilleure nutrition et de l’exercice.

Une thérapeute horticole et une armée de bénévoles

Anne McMinn pendant une des ventes de plantes qui aident à financer son programme.

Au Napa Valley Hospice Adult Day Services (NVHADS), Anne McMinn a de la chance. Une armée de bénévoles l’aident à encadrer les participants, des personnes âgées souvent frêles ou dans les stades précoces de la maladie d’Alzheimer, mais aussi des personnes plus jeunes ayant souffert un traumatisme crânien ou atteintes d’une lésion de la moelle épinière. Le centre dispose aussi d’une équipe complète de kinés, ergothérapeutes, orthophonistes et travailleurs sociaux.

Les participants fréquentent en principe le service cinq jours par semaine de 10h00 à 15h00. Ils ont un choix d’activités comme des discussions sur l’actualité ou un programme intitulé « voyage en fauteuil » au cours duquel ils regardent une vidéo sur une destination et en discutent ensuite.  Et bien sûr la thérapie horticole. « J’aime le fait que les participants ont la dignité du choix », affirme Anne. Son programme compte entre 20 et 25 participants réguliers. « On voit qui est là et on les invite à venir. On apprend à bien connaître les gens. » Peu de temps après avoir lancé le programme en 2005 à son arrivé à Napa (la région vinicole principale de la Californie), Anne a constaté que des bénévoles avaient envie de participer.

« J’ai maintenant 9 bénévoles. Pour chaque séance, j’ai 3 ou 4 bénévoles et 4 ou 5 participants. On peut ainsi travailler individuellement avec chacun pour que les participants en retirent un maximum. Un facteur important est la sécurité. On doit se tenir prêt à intervenir sans faire l’activité à la place de la personne. Pour les personnes qui souffrent de démence, elles pourraient regarder dans le vide pendant toute la séance si on n’engageait pas leur attention individuellement. »

La plupart des bénévoles ne sont pas formés à la thérapie horticole, à part une nouvelle recrue. Mais tous sont des jardiniers accomplis. « Il faut avoir de la patience, de l’humour et être capable d’adapter l’activité à la personne et à son rythme. Il y a une composante importante de formation. Tous les deux mois, nous déjeunons ensemble et c’est une autre occasion de faire des mini formations. »

Les participants peuvent travailler debout ou assis.

« Nous plantons, nous taillons, nous mettons de l’engrais, nous récoltons dans nos platebandes surélevées et des barriques coupées en deux. J’essaie d’avoir une variété de légumes, d’herbes et de fleurs comme dans un jardin personnel pour que chacun y trouve quelque chose. Si nous sommes à l’intérieur, nous faisons de la propagation, nous semons, nous faisons des pots-pourris, des fleurs séchées, un bingo avec des plantes. Trouver de nouvelles idées est toujours un défi », décrit Anne. En plus de ses bénévoles, Anne compte sur la générosité d’une association caritative locale, un club de femmes dédié à l’art et au jardin, pour financer son programme. Comme beaucoup d’autres thérapeutes, elle génère aussi quelques centaines de dollars avec des ventes de plantes.

Anne a accès au projet thérapeutique des participants et peut s’assurer que ses activités complètent les objectifs fixés par les autres thérapeutes. « Les bénéfices principaux pour les participants sont de sortir respirer et d’être au grand air et au soleil. Pour les patients atteints d’Alzheimer, une activité comme couper les fleurs fanées peut ramener des souvenirs. » La thérapie horticole est une des activités qui permet d’entretenir l’état général des patients,  « de les garder fonctionnels aussi longtemps et à un niveau aussi élevé que possible ».

Un patient qui est schizophrénique et souffre d’hallucinations auditives aime venir jardiner car l’activité l’aide à rester connecté avec la réalité et à se concentrer. Un autre qui manque de confiance en lui a constamment besoin d’encouragements. « Travailler dans le jardin engage les sens, ça fait du bien », conclut Anne.

Clare Cooper Marcus, spécialiste des jardins thérapeutiques

Clare Cooper Marcus

Clare Cooper Marcus n’est pas à proprement parler une spécialiste de la thérapie horticole. Son expertise est ailleurs : concevoir des jardins et des espaces verts en milieu médical. Professeur émérite à l’université de Berkeley à la fois dans les départements d’architecture et de paysagisme, elle a étudié les effets bénéfiques des jardins sur la santé et l’état d’esprit des patients. Elle est positive : la majorité des malades se sentent plus calmes lorsqu’ils peuvent profiter d’un jardin à l’hôpital. J’ai eu le plaisir de l’écouter il y a quelques mois lors d’une causerie au Gardens at Heather Farm.

« Autrefois, on comprenait que la nature avait un effet sur la guérison. Il suffit de voir les cloitres », explique Clare Cooper Marcus, bob de cheveux blancs et pointe d’accent anglais. « Mais à partir du milieu du 20e siècle, on a construit des hôpitaux gratte ciels qui ressemblent à des sièges sociaux de corporations. Il n’y avait pas de place pour s’asseoir dehors, pas d’espace vert. »

Pourtant, dès 1984, une étude de Roger Ulrich de l’université de Texas A&M prouve que voir un bout de nature par sa fenêtre d’hôpital a des effets bénéfiques sur la convalescence. Deux groupes de patients se remettent de la même opération dans un hôpital de Philadelphie. Ceux qui ont une vue sur des arbres restent moins longtemps à l’hôpital, prennent moins de médicaments contre la douleur, développent moins de complications et sont de meilleure humeur que ceux qui font face à un mur de béton !

Entre son travail universitaire et les projets de son cabinet de consultants, Healing Landscapes, Clare Cooper Marcus a visité, évalué et conçu des centaines de jardins hospitaliers pratiquement sur tous les continents. Elle leur attribue plusieurs bienfaits. « C’est une opportunité de faire de l’exercice. Le jardin redonne un peu de contrôle au patient qui peut choisir de sortir, peut-être de déplacer une chaise à son goût. C’est aussi un endroit pour ressentir le soutien social de ses amis, surtout si on a conçu des espaces semi privés. Enfin, on y est au contact de la nature, des odeurs, des textures, des couleurs, des oiseaux. »

Elle est consciente que les jardins en milieu hospitalier sont devenus une mode, aux Etats-Unis du moins, avec des réalisations de valeur inégale. Elle décrit avec enthousiasme le jardin du Rusk Institute of Rehabilitation Medicine qui donne aux jeunes patients un jardin où crapahuter et faire de la thérapie sans en avoir l’air. Mais elle est attristée par sa disparition programmée pour agrandir l’hôpital.

Healing Gardens par Clare Marcus Cooper

Clare Cooper Marcus n’est pas seulement une théoricienne (son livre Healing Gardens : Therapeutic Benefits and Design Recommendations est une bible). Alors qu’elle suivait elle-même une chimiothérapie dans un hôpital californien qui avait fait l’objet d’une de ses études, elle a pu faire l’expérience des bienfaits de la nature par elle-même. « Après les séances, j’allais m’asseoir sous un grand chêne et me ressourcer avant de rentrer chez moi », dit-elle. Et de conclure, « Nous devons nous faire les avocats de la nature qui nourrit l’esprit et l’âme. »