La thérapie horticole depuis Adam et Eve

Robert Bornstein, HTR depuis 18 ans

« Que faisaient Adam et Eve dans le jardin ? », demande Robert Bornstein, hortithérapeute depuis 18 ans. De l’hortithérapie, bien sûr. « Toutes les civilisations ont compris les bénéfices, mais il n’y avait pas de nom officiel. En 1782 à Philadelphie, quelqu’un a lancé un programme. » Après un diplôme en horticulture, Robert se spécialise dans la thérapie par le jardinage et obtient le titre de « registered horticultural therapist » (HTR) après des études complémentaires et un stage supervisé avec des patients souffrant de troubles mentaux chroniques.

Depuis, il a développé sa propre entreprise (Robert’s Tropical Paradise Garden) dans la région de Miami en Floride et intervient principalement dans des maisons de retraite, à la fois des établissements où les résidents vivent indépendamment (independent living) et des établissements où ils sont plus encadrés (assisted living) ainsi que dans des centres de jour. Même si sa propre pratique est florissante, il est déçu que la discipline n’ait pas fait plus de progrès en 20 ans. « Nous n’avons pas la même reconnaissance que les kinés, les ergothérapeutes ou les thérapeutes qui utilisent la musique. Nous sommes à la traine et c’est un désavantage pour les jeunes qui obtiennent des diplômes en thérapie horticole », regrette Robert.

Une participante heureuse.

Il propose une variété d’activités aux participants en fonction de leurs capacités : jardinage dans des platebandes surélevées, jardins d’herbes, jardins pour attirer les papillons, activités manuelles qui peuvent être partagées avec les familles (les enfants des résidents aiment venir aux séances avec Robert pendant leurs visites). Dans les unités pour les patients souffrant d’Ahlzeimer, il affirme qu’il voit parfois des miracles. « Certains patients ne quittent leur chambre que pour venir à mon activité. Je pense aussi qu’ils sont heureux de voir un homme plus jeune, c’est une connexion. Je traite les gens avec dignité, comme un confident, et je me fais souvent l’avocat de leur cause auprès de l’établissement. »

Comme beaucoup d’autres thérapeutes horticoles, Robert souffre des coupes dans les budgets. « Mais il arrive que les établissements se débarrassent du chanteur ou du clown et me gardent! Quand l’Etat vient les voir, cette activité fait de l’impression car c’est encore assez inhabituel. » Robert facture entre 65 et 95 dollars de l’heure (52 à 77 euros), fournitures comprises. Il avoue que son activité est rentable car il est basé dans une large zone urbaine de plusieurs millions d’habitants qui peut lui fournir assez de travail.

Robert est convaincu que les bienfaits du jardinage sont accessibles à tous, pas seulement des patients ou des résidents d’établissement. Ainsi dans cette vidéo, il explique comment faire de l’exercice en jardinant. Sa chaine YouTube propose d’autres vidéos didactiques. Robert se sert de tous les réseaux sociaux pour colporter la bonne parole au sujet de la thérapie horticole (en plus de son site et de son blog, vous pouvez le trouver sur Facebook, LinkedIn et Twitter @robbornstein).

Financer un programme de thérapie horticole : imagination et débrouillardise

Les thérapeutes horticoles présentés jusqu’ici appartiennent à deux catégories : soit ils sont employés par un établissement, soit ils interviennent en tant qu’indépendants qui facturent à l’heure. Il faudrait en fait ajouter une troisième catégorie, ceux qui travaillent bénévolement. C’est le cas de Marge Levy aux côtés de qui je fais également du bénévolat depuis 7 mois dans un centre de jour pour adultes, le Mount Diablo Center for Adult Day Health Care, en Californie. A travers son exemple et celui de Kirk Hines, nous allons aborder l’épineuse question du financement.

Il est préférable d’avoir des gants à disposition pour les participants qui le souhaitent. Le terreau, les plants, les outils ajoutent au coût de l’activité.

« Au départ, j’ai trouvé des platebandes surélevées qui étaient déjà pleines de terreau. C’était une dépense en moins car installer un espace pour jardiner coûte cher », explique Marge. « J’estime que j’ai dépensé la première année entre 2,50 et 3 dollars par participant (entre 2,05 et 2,45 euros) par séance. Mais cette année, je dépense plutôt 2 dollars (1,65 euros) car je n’ai plus les frais de départ. » Elle a dû acquérir des outils de jardinage, des tabliers et des gants, des pots,…Certaines activités sont plus coûteuses comme faire des bouquets car il faut acheter des fleurs fraiches. Les participants aiment ramener leurs projets chez eux, ce qui a un coût quand il faut racheter des pots, des vases ou tout autre accessoire nécessaire.

L’agence sociale où Marge donne de son temps n’avait pas beaucoup d’argent à consacrer à cette activité même si ses responsables aiment mettre en avant la disponibilité encore assez inhabituelle d’un programme de thérapie horticole. Elle s’est tournée vers son employeur, le pétrolier Chevron, qui encourage le bénévolat et les dons de ses salariés. « J’ai demandé à mes collègues de faire un don à mon programme et la société a contribué à parts égales. J’ai ainsi récolté 1 500 dollars (un peu plus de 1 200 euros). De plus, Chevron donne 500 dollars (411 euros) pour 20 heures de bénévolat à raison de deux fois par an. J’ai aussi utilisé cette possibilité. »

En anglais, ces petits bouquets à porter à la boutonnière s’appellent un « corsage ». Les fleurs fraîches sont une fourniture assez chère.

Marge a également cherché des sources de financement ailleurs. L’agence a fait une demande de bourse à une fondation locale qui a contribué 750 dollars (617 euros) au programme. De son côté, elle a écrit deux demandes de financement et a reçu une réponse positive de l’association caritative des Kiwanis (600 dollars, soit 493 euros). « La difficulté est de trouver les bonnes sources et le bon moment pour faire sa demande. Mais les demandes, en elles-mêmes, ne sont pas difficiles à remplir », explique Marge. Et puis il y a quelques à-côtés  qui relève du système D: un cadeau d’un supermarché, une ristourne ici ou là par une pépinière compréhensive, les ventes de sachets de lavande à l’occasion d’un événement organisé par l’agence. « Cette année, j’ai assez d’argent. Ce serait beaucoup plus difficile si je devais aussi financer un salaire. Mais je fais ce travail bénévolement pour rendre à la communauté », conclut Marge.

Pour Kirk Hines qui est employé en tant que thérapeute horticole au Wesley Woods Hospital à Atlanta, la question du financement est un peu plus facile car il a le soutien d’une large organisation. Son salaire est payé par l’hôpital qui l’aide aussi à obtenir les fonds nécessaires au fonctionnement du programme. « L’hôpital fait partie d’une association à but non lucratif. Nous avons un département qui s’occupe d’obtenir des bourses et des dons privés. C’est ainsi que nous avons financé la serre et le jardin », explique Kirk. « Les kinés achètent un vélo d’exercice tous les 10 ans. Nous, les fournitures s’épuisent constamment surtout quand les participants rapportent le projet chez eux à la fin du séjour. » Comme beaucoup de programmes (rappelez-vous du programme de Sandra Diehl), celui de Kirk génère aussi des revenus grâce à la vente de plantes bouturées par les participants.

Les thérapeutes horticoles doivent aussi être des experts dans la collecte de fonds et accessoirement la promotion de leurs activités. Ils doivent savoir mettre en avant les bénéfices de leur programme auprès de divers publics (la direction de l’établissement, les familles des participants, des agences locales, les média) pour gagner en visibilité et augmenter la chance de survie de leurs programmes…

Clare Cooper Marcus, spécialiste des jardins thérapeutiques

Clare Cooper Marcus

Clare Cooper Marcus n’est pas à proprement parler une spécialiste de la thérapie horticole. Son expertise est ailleurs : concevoir des jardins et des espaces verts en milieu médical. Professeur émérite à l’université de Berkeley à la fois dans les départements d’architecture et de paysagisme, elle a étudié les effets bénéfiques des jardins sur la santé et l’état d’esprit des patients. Elle est positive : la majorité des malades se sentent plus calmes lorsqu’ils peuvent profiter d’un jardin à l’hôpital. J’ai eu le plaisir de l’écouter il y a quelques mois lors d’une causerie au Gardens at Heather Farm.

« Autrefois, on comprenait que la nature avait un effet sur la guérison. Il suffit de voir les cloitres », explique Clare Cooper Marcus, bob de cheveux blancs et pointe d’accent anglais. « Mais à partir du milieu du 20e siècle, on a construit des hôpitaux gratte ciels qui ressemblent à des sièges sociaux de corporations. Il n’y avait pas de place pour s’asseoir dehors, pas d’espace vert. »

Pourtant, dès 1984, une étude de Roger Ulrich de l’université de Texas A&M prouve que voir un bout de nature par sa fenêtre d’hôpital a des effets bénéfiques sur la convalescence. Deux groupes de patients se remettent de la même opération dans un hôpital de Philadelphie. Ceux qui ont une vue sur des arbres restent moins longtemps à l’hôpital, prennent moins de médicaments contre la douleur, développent moins de complications et sont de meilleure humeur que ceux qui font face à un mur de béton !

Entre son travail universitaire et les projets de son cabinet de consultants, Healing Landscapes, Clare Cooper Marcus a visité, évalué et conçu des centaines de jardins hospitaliers pratiquement sur tous les continents. Elle leur attribue plusieurs bienfaits. « C’est une opportunité de faire de l’exercice. Le jardin redonne un peu de contrôle au patient qui peut choisir de sortir, peut-être de déplacer une chaise à son goût. C’est aussi un endroit pour ressentir le soutien social de ses amis, surtout si on a conçu des espaces semi privés. Enfin, on y est au contact de la nature, des odeurs, des textures, des couleurs, des oiseaux. »

Elle est consciente que les jardins en milieu hospitalier sont devenus une mode, aux Etats-Unis du moins, avec des réalisations de valeur inégale. Elle décrit avec enthousiasme le jardin du Rusk Institute of Rehabilitation Medicine qui donne aux jeunes patients un jardin où crapahuter et faire de la thérapie sans en avoir l’air. Mais elle est attristée par sa disparition programmée pour agrandir l’hôpital.

Healing Gardens par Clare Marcus Cooper

Clare Cooper Marcus n’est pas seulement une théoricienne (son livre Healing Gardens : Therapeutic Benefits and Design Recommendations est une bible). Alors qu’elle suivait elle-même une chimiothérapie dans un hôpital californien qui avait fait l’objet d’une de ses études, elle a pu faire l’expérience des bienfaits de la nature par elle-même. « Après les séances, j’allais m’asseoir sous un grand chêne et me ressourcer avant de rentrer chez moi », dit-elle. Et de conclure, « Nous devons nous faire les avocats de la nature qui nourrit l’esprit et l’âme. »

Les leçons de vie du jardin pour des jeunes en formation

Vous avez peut-être entendu parler du Peace Corps. Ce programme lancé sous John Kennedy envoie de jeunes Américains en mission dans les pays en voie de développement. Le Job Corps est plus ancien, mais moins connu. Depuis 1964, ce programme du US Department of Labor aide des jeunes sans diplôme entre 16 et 24 ans à passer le bac ou un certificat qualifiant et à se préparer pour le marché du travail. Pendant leur séjour, les jeunes sont rémunérés. A leur sortie du programme,  un chèque leur est remis quand ils trouvent un travail et réussissent à le garder. Le Job Corps est présent à travers 125 centres répartis dans tous les Etats-Unis. Mais le centre d’Exeter, situé dans une zone rurale de l’état de Rhode Island, est le seul à proposer un jardin qui offre à la fois une formation et de l’hortithérapie.

Audrey Pincins est l’hortithérapeute qui supervise le programme depuis quelques mois (elle travaillait auparavant avec des prisonniers récemment sortis de prison et a aussi beaucoup exercé ses talents dans des maisons de retraite). Tout a commencé avec le jardin d’herbes du cuisinier car les arts culinaires sont une des disciplines enseignées à Exeter. « Les jeunes aiment travailler dans le jardin », affirme Audrey. « Ils ont pris la décision de participer à ce programme pendant au moins 6 mois et de changer leur vie. C’est un programme résidentiel et il n’y a pas d’autre distraction. La moitié des jeunes n’ont pas le bac. Ici, ils peuvent obtenir le bac et un certificat dans divers domaines comme la cuisine, l’assistance médicale, la soudure ou l’informatique. »

Audrey Pincins dans le jardin

Audrey compare le nouveau jardin à la nouvelle vie des jeunes. « Avec quelques participants, nous avons déplacé les herbes et construit des platebandes surélevées pour les légumes. Mettre la menthe en pot a permis de faire un parallèle avec les bullies (ceux qui intimident et briment les autres autour d’eux, NDLR). Cette menthe est comme un bully qui envahit tout. Mais on peut prendre des mesures, comme la mettre en pot pour la contenir. »

Le nouveau jardin planté par Audrey Pincins et ses étudiants

Quand ils ajoutent du terreau, Audrey leur parle de s’installer un jour dans leur propre appartement qui leur apportera un bon terrain pour grandir et prospérer. Les participants ont planté des laitues, des tomates, des betteraves, des concombres, des courgettes, des poivrons. « Nous suivons aussi la pratique des « trois sœurs » des Indiens. On plante du maïs, des haricots et des courgettes qui s’aident mutuellement à pousser. Le chef utilise nos légumes et nous surveillons notre production pour comprendre les concepts de rendement. »

En plus du jardin potager, le centre offre aux résidents l’opportunité de travailler dans le jardin ornemental pour le maintenir en bon état. « Nous essayons de leur donner chacun leur coin pour qu’ils s’en sentent responsables. »  Au centre, Audrey pratique le « square foot gardening », le jardinage en carré qui développe les capacités mathématiques, et le jardinage vertical pour apprendre à économiser l’espace. Audrey affirme que le centre d’Exeter est le seul à offrir un programme d’hortithérapie et pense qu’elle pourrait être amenée à essaimer son idée dans d’autres centres du Job Corps.

Dans le jardin, les difficultés qui surgissent sont aussi des leçons de vie. « Nous avions des lapins qui mangeaient notre récolte. Nous avons utilisé une « barrière liquide », un produit dont l’odeur les repousse. Les participants ont appris qu’on pouvait vaincre les difficultés.» Audrey aimerait qu’une leçon leur reste après leur départ. « J’aimerais leur donner la mentalité des immigrants qui avaient des jardins pour leur consommation. » Jardiner, un pas vers l’autonomie.

Risques de suicide : le réconfort des plantes dans la crise

Les tomates de Jacqui font partie d’un test national qui étudie trois types de sols différents pour la culture des tomatoes. « De nombreux patients aiment faire pousser des tomates. Nous les arrosons et nous surveillons leur croissance. »

Les patients avec lesquels Jacqui Mehring jardine en Caroline du nord (Behavioral Medicine Unit au Alamance Regional Medical Center) sont en crise. Ils sont là parce qu’ils sont un danger pour eux-mêmes ou pour les autres. Leurs proches ou la police les amènent ici pour les mettre temporairement à l’abri parce qu’ils menacent de se suicider ou expriment des envies d’homicide. A tout moment, l’unité accueille environ 25 personnes qui restent en moyenne quatre ou cinq jours avant de repartir pour une prise en charge à l’extérieur.

« Nos patients présentent des conditions qui vont de la schizophrénie à la dépression et à la démence. Ils ont souvent des problèmes physiques liés à des accidents qui les ont menés à devenir accros à leurs médicaments pour la douleur. Leur passé comporte parfois des abus sexuels ou physiques », explique Jacqui. « Leurs chambres sont absolument vides à cause du risque de suicide. Les murs sont blancs, il n’y a aucun objet, simplement un lit sur le sol. Dans le jardin, il y a de couleur et de la vie. C’est un environnement normal. »

Ecossaise et designer en textile de métier, Jacqui est venue à l’hortithérapie par la voie des activités manuelles. Elle a d’abord animé des ateliers dans divers contextes, puis  au sein de l’hôpital pour ces patients en crise (activity therapist). A sa boite à outils, elle a ajouté l’hortithérapie après avoir suivi les cours du Horticultural Therapy Institute.  Elle pratique en tant que « contractor », en indépendante qui facture ses prestations à l’heure. Dans cet hôpital, elle a créé un jardin accueillant qui suit les règles du Veteran Administration en termes de jardin thérapeutique : un endroit relaxant qui encourage les rencontres et donne un sens de contrôle aux participants.

La cour en 2009 avant les transformations de Jacqui…

Au départ, le jardin était un bloc bétonné peu accueillant. Depuis 2009, Jacqui l’a amélioré au fil du temps d’abord avec des jardinières construites avec les patients, puis en obtenant une subvention de 12 000 dollars pour faire appel à un paysagiste. « Je voulais que cet endroit soit beau et relaxant », explique-t-elle. Des jardinières à différentes hauteurs facilitent le travail. Parce qu’elle n’a pas d’assistant, Jacqui ne peut pas travailler dehors avec de gros groupes, ce serait trop dangereux. Elle vient dans le jardin avec des groupes de trois ou quatre personnes à la fois. « Nous arrosons, nous plantons, nous désherbons, nous ramassons des graines que nous mettons en paquet », énumère Jacqui. « Ils aiment aussi donner à manger aux oiseaux. »

…et le jardin au printemps 2012 avec ses jardinières en pierre

« Je me sens tellement mieux quand je suis dehors », lui disent souvent les patients.            « Comment vont les tomates ? », demandent avec un attachement évident ceux qui reviennent dans l’unité plusieurs fois. Cet environnement qui est libre de toute menace apporte clairement un soulagement à leurs tensions intérieures. Mais un hortithérapeute dans ce milieu doit prendre des précautions. « Souvent, ils ne peuvent pas faire de travail trop lourd. Leurs médicaments les endorment ou leur donnent des problèmes d’équilibre. Certains médicaments sont incompatibles avec le soleil. Il faut aussi faire attention aux outils dangereux. Pas d’élagueur, par exemple. »

Pour les besoins réglementaires de l’hôpital, Jacqui tient à jour des statistiques sur son programme : qui participe, leur diagnostic, leurs capacités à interagir et à s’intéresser. Tous les mois, ce sont environ 250 personnes qui utilisent le jardin pendant des groupes structurés ou pendant des moments plus libres. Elle tient aussi un journal du jardin pour suivre le progrès des plantes et apprendre d’année en année.

Pour cette artiste habituée à mener des ateliers artistiques avec ces mêmes patients et d’autres, le jardin présente un avantage singulier. « L’art peut intimider, on peut se dire qu’on n’a pas de talent. Dans le jardin, les menaces s’envolent et la parole se libère. »

Urban Adamah : la justice alimentaire en action à Berkeley

Salades en jardinières sur la ferme urbaine d’Urban Adamah

J’avoue que je n’avais jamais entendu parler de justice alimentaire en France (food justice en anglais). L’idée est de permettre à tous un accès équitable à une nourriture sûre, saine et cultivée dans des conditions durables. C’est l’idée que défend l’association Urban Adamah à Berkeley. Installée sur un pâté de maison le long de la très passagère San Pablo Avenue, cette association est « une ferme biologique pour la communauté et un centre juif sur l’éducation environnemental ». Adamah signifie terre en hébreu.

La mission d’Urban Adamah est clairement expliquée dès l’entrée.

En plus d’un personnel permanent, Urban Adamah compte sur une douzaine de « fellows », des stagiaires qui viennent apprendre l’art et la manière de promouvoir la justice  alimentaire, la justice sociale et l’autonomie. Nous avons rencontré Kimberly Tomicich qui vient de terminer des études environnementales à Loyola University à Los Angeles. Elle nous fait visiter la ferme et nous explique son fonctionnement.

« Les « fellows » s’engagent pour trois mois. Nous apprenons les techniques de la culture biologique en milieu urbain en travaillant sur la ferme. Nous suivons aussi des cours sur la justice alimentaire et la justice sociale, sur le leadership non-violent. » Le rythme n’est pas de tout repos. Les « fellows », qui partagent une maison non loin de la « ferme », travaillent de 7h00 à 21h00. Ils commencent la journée par un moment de méditation, prennent leurs repas ensemble et travaillent côte à côte à la ferme.

Kimberly Tomicich en plein travail

De plus, chacun passe une partie de la semaine dans une association « hors les murs ». Kimberly, elle, travaille avec Cooking Matters, une association qui enseigne aux familles fréquentant les banques alimentaires à cuisiner sainement. Pendant deux semaines à raison de deux heures par séance, ces familles apprennent à mieux se nourrir.

Tous les mercredis matins, Urban Adamah se transforme en un petit marché où tous ceux qui sont dans le besoin peuvent venir chercher des fruits et légumes produits sur place. « Il y a toujours des œufs de nos poules, des courgettes, des oignons, des haricots,…La boulangerie Acme nous donne aussi du pain », explique Kimberly. « Nous donnons aussi une partie de notre récolte à un centre médical juste à côté et certains patients prennent un cours hebdomadaire à la ferme pour apprendre à cultiver. »

Tout a été construit pour être démontable et transportable. Les jardinières sont fabriquées avec des matériaux légers et si possible recyclés.

Le rêve de Kimberly est de travailler pour une association qui contribue à rendre la communauté plus autonome à travers la culture de sa propre nourriture. « Il y a une joie qui vient du lien avec la terre et de culture de sa nourriture », dit-elle. Quand des communautés urbaines redécouvrent le bonheur de se nourrir, le jardinage prend une nouvelle dimension, une dimension éminemment thérapeutique dans les quartiers qu’on qualifie aux Etats-Unis de « food deserts » parce qu’il est impossible d’y acheter une alimentation saine. Ces initiatives nourrissent à la fois le corps et l’esprit, grâce au travail de la terre et la récolte produite.

Dans cet hôpital gériatrique, on jardine jusque dans son lit

Kirk Hines examine des plants avec un patient à Wesley Woods Hospital of Emory Healthcare à Atlanta.

C’est l’été, le jardin explose de vitalité. Ce blog aussi déborde de vie. Dans cet esprit, je vais commencer à poster deux fois par semaine pour raconter plus vite toutes les belles histoires que j’engrange en ce moment en parlant à des hortithérapeutes fascinants aux quatre coins des Etats-Unis. Je les remercie toutes et tous de m’accorder de leur temps pour vous faire profiter de leur expérience.

Depuis 1993, Wesley Woods Hospital à Atlanta en Géorgie s’est doté d’un programme d’hortithérapie qui fait partie intégrante de son département de services rééducatifs. C’est Kirk Hines (HTR) qui a lancé le programme et continue à le gérer à l’attention des patients dans les quatre unités de cet hôpital universitaire qui se spécialise dans les plus de 65 ans (médical, psychiatrie, neuropsychiatrie et soins intensifs de longue durée).

Situé sur un domaine boisé de 26 hectares avec des cours d’eau et des marécages qui attirent une faune abondante, l’hôpital a aménagé plusieurs espaces : deux jardins, une serre, un jardin déambulatoire et une unité intérieure avec des lumières fluorescentes. Dans les deux jardins situés dans les unités de psychiatrie et de neuropsychiatrie, on trouve des pots (« planters ») à hauteur pour les patients debout et les patients assis, des surfaces pavées, des effets d’eau et un espace de méditation. Cet espace clos et sécurisé est accessible aux patients.

Kirk Hines avec une patiente dans la serre.

Dans la serre en verre, on a pris soin de concevoir un sol facile à négocier avec des déambulateurs et des chaises roulantes. On y trouve aussi des bancs à hauteur et un système de climatisation pour une température confortable toute l’année. Autour de la serre, des plantes d’espèces anciennes (« heirloom ») stimulent les sens et les souvenirs. Les allées sont utilisées pour pratiquer la marche et améliorer l’endurance. D’autres endroits consacrés à la réhabilitation sont équipés de tables roulantes avec lumières fluorescentes pour jardiner par tous les temps.

Des séances d’hortithérapie ont lieu en groupe ou individuellement avec des patients des quatre unités. Tous les jours, elles ont lieu dans les unités de soins, les jardins, la serre et même dans la chambre des patients qui ne peuvent pas se déplacer. « Ce sont des patients qui sont sujets à des précautions à cause d’infections ou qui utilisent un respirateur », explique Kirk Hines. « Mais je peux amener une table roulante avec tous mes produits dans leur chambre. Ils travaillent dans leur lit ou dans une chaise. Nous pouvons bouturer, rempoter en utilisant les tables adaptables en hauteur. Ils peuvent utiliser des gants si besoin. A la fin, tout doit être désinfecté. » Pour ces patients qui souffrent d’anxiété et ont du mal à trouver leur souffle, ces activités ont un effet calmant. Elles les distraient de leurs difficultés.

Kirk Hines apprécie la collaboration avec le reste de l’équipe de rééducation. « Je vois les patients seuls ou dans des séances avec mes collègues. Je contribue au plan pour chaque patient avec les kinés, les ergothérapeutes, les orthophonistes et les autres membres de l’équipe avec des objectifs à atteindre. Nous pouvons travailler sur leur capacité à rester debout, à atteindre un objet ou encore sur leur équilibre et leurs habiletés motrices fines et grossières. »  D’ailleurs Kirk pense qu’il a un avantage sur ses collègues kinés. « Faire des répétitions dans une salle de sport peut être ennuyeux. Mais avec les plantes, ils atteignent leurs objectifs plus facilement. Ils restent debout plus longtemps, par exemple. »

Un patient en déambulateur arrose le jardin.

Dans une étude pilote, Kirk a pu montrer que ses activités aidaient les patients atteints de démence à réduire leur niveau d’agitation. « Il faudrait pousser l’étude », confie-t-il. Prouver scientifiquement l’efficacité de leurs programmes est un luxe que peu d’hortithérapeutes peuvent se payer, mais qui les aiderait certainement à faire progresser la pratique. « Souvent, nous sommes perçus comme une simple activité… ».

« Quand on me demande combien mon programme coûte, je réponds qu’il faut faire entrer en ligne de compte la satisfaction de nos patients et l’amélioration des soins que nous leur apportons. Je pense aussi à la rétention du personnel qui apprécie le cadre. En rendant les patients, leurs familles et les employés plus heureux, nous contribuons de façon importante. Un autre aspect est l’attention que le programme d’hortithérapie attire dans les média. Cela aide notre hôpital et son image. »

Cette patiente travaille assise.

Crop swap : troc de nourriture

Les produits à échanger

Au cœur de Berkeley en Californie – mais aussi un peu partout dans le pays, on voit fleurir des marchés pas comme les autres. Ce sont des « food swaps ». Pas d’échange d’argent, pas de vendeurs et de clients. Inspiré par le Transition Movement de Rob Hopkins en Angleterre, il s’agit de construire des communautés locales capables de s’adapter face au changement et de se suffire à elles-mêmes dans une certaine mesure. Et une des techniques est d’encourager l’échange entre jardiniers.

« Transition Berkeley est la 111e initiative dans le monde inspirée de ces principes. Nous avons instauré le food swap il y a environ 1 ½ an et la réponse est formidable. Avec la crise économique, c’est une façon de se montrer résistants », explique Barbara Edwards, l’une des principales organisatrices de ce food swap qui se tient dans un parc public.  Un deuxième rendez-vous a vu le jour dans un autre quartier de la ville. « Les gens amènent ce qui pousse tout seul dans leur jardin ou ce qu’ils ont en trop de leur récolte. Ce n’est pas exactement quatre prunes contre quatre carottes. »

Sarah a amené des prunes et repart avec des plants pour son jardin.

Alors comment organise-t-on un échange de cette nature quand rien, dans notre culture, nous y a préparés ? A leur arrivée, tous les participants déposent leurs produits sur des tables ou des couvertures posées sur le sol. Il y a des fruits, des légumes, des fleurs, des herbes, des plants, du miel, des œufs,…Ce soir-là, ils sont environ 25 dont Sarah qui vient pour la première fois avec une grosse boite de prunes et toute sa petite famille. Mais en plein été, la foule peut grossir jusqu’à une quarantaine de personnes.

Chaque personne reçoit une carte à jouer. Quand il n’y a plus de nouveaux arrivants, Barbara annonce le début de l’échange. La carte qu’on tient dans la main détermine l’ordre de passage. A son tour, chacun choisit un produit. Puis quand tout le monde a eu un tour, tout est libre et on peut prendre ce qu’on veut. Tout le monde a l’air heureux et bon enfant. Installé juste à côté, le groupe Lettuce Be (un jeu de mot sur Let us be) joue de la musique sur guitare, violon et banjo. Avant l’échange, chacun peut annoncer une réunion de quartier, un meeting avec un élu local, un projet qui touche les participants,…

Le fils de Sarah fait goûter les prunes de son jardin et apprend le sens du partage.