Leila Alcalde Banet : la locomotive de l’hortithérapie en Espagne et en Amérique Latine

Leila Alcalde Banet, hortithérapeute espagnole formée et active en Angleterre, travaille à fédérer la communauté des hortithérapeutes hispanophones depuis plusieurs années.

« J’ai de la chance », annonce Leila Alcalde Banet dès le début de notre conversation par écran interposé. « Depuis septembre 2020, je travaille pour Share Community, une association caritative anglaise qui accompagne des adultes souffrant de troubles de l’apprentissage, d’autisme, de handicaps physiques et de problèmes de santé mentale. Nous disposons d’un hectare avec une serre, des tunnels pour faire pousser les légumes, une mare,…» 

Présent dans plusieurs quartiers de Londres depuis 1972, Share Community se concentre « sur ce que les gens peuvent faire, et non sur ce qui les empêchent. Et nous pensons que chacun a quelque chose à offrir à sa communauté, que ce soit en matière d’emploi ou en tant que membre actif de notre société. » 

En tant qu’hortithérapeute, « selon les besoins de l’étudiant, je me concentre sur des objectifs thérapeutiques (interaction sociale, estime de soi, mémoire, capacité d’attention, etc.) ou de formation, certains étudiants ayant le potentiel d’obtenir une qualification et de trouver un emploi. Je propose une approche holistique en tenant compte de leurs capacités, de ce qu’ils aiment et n’aiment pas afin de proposer des activités qui ont du sens. J’encourage également le maintien ou le développement d’autres compétences liées à la lecture, l’écriture et le calcul, l’indépendance et un mode de vie sain ».

Avant de rejoindre Share Community, Leila avait travaillé auprès de groupes de personnes âgées aux premiers stades de maladies neurodégénératives ainsi que de personnes en risque d’exclusion sociale. Ainsi, elle a participé pendant neuf mois à Hambourg en Allemagne au projet « Garten der Nationen » (Jardin des Nations) qui lutte contre l’exclusion des réfugiés. En Angleterre, elle a apporté ses compétences d’hortithérapeutes à plusieurs institutions avant Share.

C’est d’ailleurs en Angleterre que cette Espagnole, ingénieure agricole et horticole de formation, a obtenu un diplôme en « horticulture sociale et thérapeutique » à l’université de Coventry en 2016. Son projet de fin d’étude, reconnu pour son excellence par l’association Thrive, s’est déroulé auprès de « Make me Green », un programme en Espagne qui permet aux personnes souffrant de troubles de l’apprentissage d’accéder à l’emploi, en l’occurrence grâce à une année de travail dans une ferme.

Share et toutes ses riches expériences depuis 2015, c’est le travail de terrain et le travail de jour de Leila. En ligne, elle est une des hortithérapeutes de langue espagnole les plus reconnues et son engagement a contribué à fédérer ses consœurs et confrères sur deux continents.

AEHJST : fédérer les hortithérapeutes hispanophones

Très active sur les réseaux sociaux, elle commence à contacter des personnes pratiquant en Espagne et en Amérique latine. « Par curiosité, je voulais savoir quelles formations ces personnes avaient faites, quels défis elles rencontraient dans leurs pays respectifs, au Chili, en Argentine, au Pérou, à Puerto Rico,…». 

« On voyait qu’il y avait des initiatives dans de nombreux pays. Au Chili, un projet existe depuis plus de 20 ans et pourtant il n’y a pas d’association nationale dans ce pays. Il y avait des projets en Colombie, au Mexique, au Costa Rica. C’est Daniela Silva-Rodriguez Bonazzi (une hortithérapeute péruvienne formée au Horticultural Therapy Institute aux Etats-Unis) qui a suggéré une association globale pour nous rassembler. »

En 2018, elles décident de co-fonder l’association espagnole d’horticulture et de jardinage social et thérapeutique ou AEHJST (Asociación Española de Horticultura y Jardinería Social y Terapéutica). Tiens, la même année que se lance aussi la Fédération Française Jardins Nature et Santé…Une prise de conscience, une maturité des pratiques, un besoin de connexion entre professionnels bouillonnait dans les pays hispanophones comme en France.

« Nous sommes une association sans but lucratif formée par des professionnels et des collaborateurs dans le but de promouvoir l’horticulture et le jardinage comme outils thérapeutiques et de socialisation », peut-on lire sur le site de l’association. Leila ajoute que l’association a pour objectif « de faire connaître cette voie professionnelle. En outre, elle est axée sur la formation d’autres professionnels et le développement de la recherche dans ce domaine en langue espagnole, ce qui permettra de consolider les hypothèses sur les avantages de l’utilisation de l’horticulture comme thérapie. » 

Quant au rôle personnel de Leila, il est vaste. « Mon rôle est celui de trésorière. En outre, dans le cadre de mes tâches, je dispense des formations à d’autres professionnels et leur offre des conseils sur la manière d’utiliser l’horticulture comme thérapie. » En effet, le site collecte et répond à des demandes de conseils.

La variété des associations d’hortithérapie dans le monde hispanophone – Savias Conexiones

Une histoire de définitions : de quoi parle-t-on ?

« Qu’est-ce qui constitue un jardin thérapeutique dans chaque pays ? Cette question est bien centrale puisque l’AHTA y a consacré un symposium en octobre dernier », explique Leila. En effet, la question anime à peu près toutes les conversations dès que vous rassemblez plus de deux ou trois personnes avec une pratique dans ce domaine. Et avec des débats parfois très vifs! Arrêtons-nous un instant sur les définitions et positions proposées par l’AEHJST. Je me permets de vous donner ici une traduction des définitions intégrales exposées sur le site de l’association et je vous invite à les mettre en regard des définitions proposées par l’American Horticultural Therapy Association (AHTA) dont elles me semblent proches. 

Voici les définitions de l’AEHJST :

Horticulture et jardinage sociaux et thérapeutiques

Elle englobe toutes les utilisations de l’horticulture et/ou du jardinage pour les approches suivantes : professionnelle, sociale et thérapeutique. En outre, l’utilisation des deux termes, horticulture et jardinage, facilite la compréhension de la portée de cette association et du travail de ses membres professionnels.

Les différentes approches dans le domaine de l’horticulture et du jardinage sociaux et thérapeutiques sont décrites ci-dessous :

Thérapeutique. Également connue sous le nom de « thérapie horticole ». Il s’agit d’un processus formel par lequel le thérapeute évalue et convient d’une série d’objectifs avec l’utilisateur participant. Le thérapeute, utilisant l’horticulture et le jardinage comme support, conçoit un programme individualisé et accompagne le client dans la réalisation de ces objectifs. Les interventions peuvent avoir lieu tant au niveau individuel que collectif, mais toujours en respectant les objectifs de chaque participant. Ce type d’intervention est plus courant dans les milieux cliniques, où le thérapeute travaille au sein d’une équipe multidisciplinaire en collaboration avec d’autres professionnels tels que des travailleurs sociaux, des ergothérapeutes, des infirmiers et des psychologues.

Social ou récréatif. Également connue sous le nom d' »horticulture thérapeutique ». Il s’agit d’un processus informel dans lequel le thérapeute ne convient pas d’objectifs spécifiques avec le client, bien qu’il puisse le faire s’il le juge approprié. Le client participe dans le contexte des objectifs du programme de manière active ou passive. Ce type de programmes se concentre généralement sur l’inclusion sociale, l’occupation et le bien-être général. Ils sont généralement développés dans des centres de jour, des centres pour personnes âgées, des jardins scolaires, des jardins urbains, des centres pénitentiaires, des projets associatifs, etc.

Travail. Le thérapeute est chargé de préparer l’usager à sa future intégration sur le marché du travail. Il est chargé de la formation aux tâches liées à l’horticulture et/ou au jardinage, ainsi que de l’évaluation et du suivi de l’utilisateur dans le processus d’acquisition de compétences professionnelles. Des compétences qui lui permettront d’opter pour un emploi dans le secteur agricole, sans exclure d’autres secteurs dans lesquels l’utilisateur peut envisager son employabilité. Ce type de programme est généralement promu par des associations de personnes handicapées, malades et/ou en risque d’exclusion sociale

*Au sein d’une entité ou d’un programme, le champ social ou récréatif peut être combiné avec le champ thérapeutique ou de travail.

Mission n°1 : la formation

« En parlant avec des gens dans les différents pays, je me suis rendue compte que leur formation avait eu lieu aux Etats-Unis ou en Angleterre comme moi. Mais c’est une barrière pour beaucoup de monde, à cause de la langue et du coût. » C’est ainsi que l’AEHJST a commencé rapidement à proposer plusieurs formations, une différence avec la FFJNS qui n’est pas un organisme de formation, mais dont certains membres proposent des formations, une douzaine au total.

En Espagne, le pays de Leila, « nous travaillons avec deux universités. Avec l’université autonome de Barcelone (UAB) et son école d’infirmières et d’ergothérapeutes, nous sommes dans la 2e année d’un cours en ligne de 20 heures, une initiation ouverte à tous. C’est un cours de 20 étudiants maximum, enseigné par une équipe dont je fais partie. Avec l’université de Saragosse, c’est un cours pendant l’été, plus pratique, qui se déroule en partie dans un jardin ouvert à la communauté. » 

«  Quant au cours « Social and Therapeutic Horticulture » de 45 heures, il est enseigné par une équipe multidisciplinaire très riche : Perla Sofía Curbelo (HT à Puerto Rico), Eva Creus Gibert (HT), Daniela Silva-Rodríguez (HT), Andrea Costas Aranda (jardinier), Karin Palmlöf (conceptrice de jardins thérapeutiqeus), José María Salas (collaborateur de Karin), Ariana Smith Rodríguez (ergothérapeute, collaboratrice de Karin), Salvador Simó (consultant),  Albert Cervera (consultant) et moi-même. »

Pour découvrir l’offre de formation de l’AEHJST, c’est par ici.

Suivre Leila

En 2016, elle a lancé le blog Vitamina Verde en espagnol pour partager des informations autour de l’hortithérapie. Le blog est actuellement en pause par faute de temps. Il reste une ressource importante en espagnol.

Sur les réseaux sociaux, vous pouvez la suivre sur @VitaminaVerdeTH. De son côté, Leila suit assidument tout ce qui touche à la « hortoterapia ». Avec sa collègue péruvienne Daniella, elle est en train de développer un glossaire en espagnol. Les projets ne manquent pas.

Vous pouvez écouter cette conférence de Leila pendant le Trellis Seminar Series de 2021

Autre ressource, Savias Conexiones, un lieu d’échange entre hortithérapeutes de langue espagnole, une série de causeries qui ont débuté pendant la pandémie et qu’on peut retrouver en ligne (2020) sur Facebook ou sur Instagram. Leila y a apporté sa contribution. 

L’hortithérapie en Autriche : état des lieux

Un cours au Collège Universitaire de Pédagogie Agraire et Environnementale à Vienne

Ce mois-ci, nous nous posons en Autriche pour parler à trois femmes au cœur de la pratique de l’hortithérapie dans ce pays. Tout commence par une conversation avec Heidi Rotteneder qui est la plus grande voyageuse des hortithérapeutes à ma connaissance ! Nous l’avions d’abord rencontrée en Californie, puis elle s’est installée pendant quelques années à Grenoble en France où elle a rejoint la Fédération Française Jardins Nature et Santé. Avant de retourner en Autriche comme elle va nous le raconter. Sans oublier une mission au Kurdistan l’an dernier. 

Grâce à Heidi, j’ai rencontré Birgit Steininger, enseignante chargée de deux formations dans un collège universitaire à Vienne. Puis Ruth Sander, une ergothérapeute diplômée du Master Green Care de cet établissement qui travaille à la CityFarm Emmaüs de Saint Pölten et enseigne également l’hortithérapie. 

Je vous invite à les rencontrer.

Heidi Rottenederhortithérapeute sur deux continents, explore de nouvelles voies

Dans quelles activités t’es-tu lancée en revenant chez toi en Autriche ?

Depuis août 2021, j’ai deux activités et aucune n’a trait à l’hortithérapie classique ! Cela a été un choix de changer d’activité. Une chose qui me manquait était de produire des récoltes, domaine dans lequel j’avais quelques connaissances. Pour décrire mes activités aujourd’hui, je parlerais plutôt qu’agriculture sociale et cela m’a ouvert de nouvelles possibilités. Ceci dit, j’ai deux projets en cours liés à l’hortithérapie, l’un avec des personnes âgées et l’autre autour de la formation.

Mon premier travail est un programme résidentiel pour des personnes souffrant de polyhandicaps. C’est une ferme avec des serres et des terres où nous cultivons des fruits, des légumes, des herbes et des fleurs. Nous sommes auto-suffisants. Nous ne vendons rien, mais nous faisons du troc localement. Nous avons aussi des animaux : deux chevaux, dix poules et deux chats. Ce que j’aime dans ce programme, c’est qu’on combine les plantes qui sont « indulgentes » et les animaux qui ne le sont pas.

La ferme se situe dans la région de Vienne, elle est assez excentrée. Pour moi qui suis en vélo, c’est à une heure. L’association qui gère la ferme est aussi responsable de deux résidences dans Vienne. Le personnel est pluridisciplinaire. Nous accueillons 7 résidents pour trois ou quatre professionnels en journée.

Et ton deuxième projet ?

L’autre programme est situé à Taiskirchen dans un centre d’accueil pour réfugiés qui est le plus gros et le plus ancien du pays. A certains moments, il a accueilli jusqu’à 5 000 personnes. Il y a 5 ans, la ville a donné des terres pour créer un jardin et pour que les réfugiés et les locaux se rencontrent. Tous les samedis, on sert un petit déjeuner que nous préparons pour tout le monde et on vend la récolte en échange de dons. Les réfugiés reçoivent de l’argent de poche (la loi ne les autorise pas à travailler).

Ce qui est le plus précieux pour les réfugiés est d’être engagés dans une activité qui a du sens pendant qu’ils attendent la décision de la justice et qu’ils prennent des cours d’allemand. Nous accueillons entre 15 et 20 personnes, trois fois par semaine. Pendant leurs journées de travail dans le jardin, ils partagent un déjeuner et construisent une communauté. Dans le cadre de leur demande d’asile, ce travail leur permet aussi de montrer qu’ils sont intégrés. 

Heidi Rotteneder

Après ton expérience en France, quel regard portes-tu sur l’hortithérapie dans notre pays ?

J’ai beaucoup aimé l’ouverture qui existe en France à d’autres thérapies autour de la nature comme les bains de forêt par exemple. C’est le cas aussi en Allemagne et en Autriche. Aux Etats-Unis, les lignes sont plus strictes. Si on sort du cadre, ce n’est plus de l’hortithérapie. Cette différence est en partie culturelle. C’est aussi dicté par le fait de vouloir être certifié.

Birgit Steininger, enseignante dans deux formations à Vienne

Birgit Steininger est chargée de cours et rattachée à la direction de la formation pour le Master Green Care et le programme « expert académique en thérapie par le jardinage » au Collège Universitaire de Pédagogie Agraire et Environnementale à Vienne.

Birgit Steininger

Comment est né votre intérêt pour l’hortithérapie ?

J’ai fait des études d’horticulture à l’Université de Vienne. Mon mémoire de master s’intéressait à un jardin d’école pour des enfants porteurs de handicaps. En 1998, j’ai rencontré quelqu’un qui traduisait un article américain sur l’hortithérapie. A la fin de mes études, j’ai travaillé dans une organisation internationale qui organisait des conférences scientifiques. En 2000, j’ai eu l’occasion de visiter le Rusk Institute àNew York avec Matt Wichrowski et d’aller dans le Kansas (où il y a une des formations universitaires à l’hortithérapie les plus anciennes des Etats-Unis). En rentrant en Autriche, j’ai travaillé pendant quelque temps dans une clinique de rééducation en utilisant l’hortithérapie.

Où en est la formation à l’hortithérapie en Autriche aujourd’hui ?

En 2002, avait été organisée à Vienne une conférence autour de l’hortithérapie avec des intervenants de qualité comme Nancy Chambers. Cela a suscité des vocations. Mais où se former ? L’idée a été de créer une certification en hortithérapie pour des personnes déjà qualifiées dans l’un ou l’autre des domaines (jardinier, paysagiste, fermier, médecin, thérapeute, pédagogue). Cependant, en Autriche, il n’est pas possible de créer de nouveau profil de formation comme l’hortithérapie. Nous avons plutôt tendance actuellement à supprimer des profils.

Nous sommes un collège universitaire qui forme des enseignants. Ce que nous avons créé au sein du Collège Universitaire de Pédagogie Agraire et Environnementale, et en collaboration avec la faculté de médecine, est un certificat « expert académique en thérapie par le jardinage » (« academic expert in garden therapy »). Nous pensons que c’est un atout d’avoir de nombreux professionnels différents dans ce domaine. Dès la formation, cela suscite des échanges intéressants entre étudiants. C’est donc une formation continue en deux ans, soit 16 weekends de cours et deux stages. La première promotion a démarré en 2006. Voici le curriculum.

Vous ne vous êtes pas arrêtés là. Décrivez-nous le Master Green Care ?

Effectivement, nous sentions qu’il y avait une demande pour un diplôme d’enseignement supérieur. En 2012, nous avons créé le Master Green Green, qui comprend aussi la thérapie avec les animaux. Le critère d’entrée est d’avoir une licence. Nous attirons des travailleurs sociaux, des enseignants, des ergothérapeutes, etc…Que ce soit pour le certificat ou le master, je leur dis qu’ils ne deviendront pas des thérapeutes. C’est plutôt un outil à ajouter à leur pratique qu’une nouvelle profession. Nous organisons aussi des conférences chaque année. La dernière a eu lieu le 24 juin. 

Comment sont acceptées ces médiations en Autriche ?

L’acceptation est de plus en plus forte. Les médias parlent de plus en plus de la nature qui guérit et la crise sanitaire a accentué cet intérêt. Des cliniques et d’autres institutions sont plus nombreuses aujourd’hui à considérer que la nature et le jardin ont un rôle à jouer. Pour notre part, nous avons formé 240 professionnels à ce jour. Je pense que beaucoup de gens font de l’hortithérapie sans le savoir. Malgré tout, cela reste difficile d’embaucher des gens pour travailler dans le monde médical. Mais nous continuons à organiser des conférences, à publier notre magazine Green Care et à participer à des programmes Erasmus pour mettre à disposition des documents et des manuels sur le sujet.

Ruth Sander : ergothérapeute à la CityFarm Emmaüs de St Pölten, enseignante

Pouvez-vous vous présenter ?

Je travaille à CityFarm Emmaüs à St. Pölten (la capitale de la Basse-Autriche) en tant qu’ergothérapeute depuis 13 ans. J’ai suivi le programme du Master « Green Care » au Collège Universitaire de Pédagogie Agraire et Environnementale à Vienne où j’ai également enseigné l’hortithérapie en psychiatrie.

Ruth Sander

Comment êtes-vous venue à pratiquer l’hortithérapie et quel est votre rôle actuel ?

J’ai suivi une formation d’ergothérapeute, ce qui était la profession de mes rêves depuis l’âge de 13 ans. Dès cette époque, j’ai été fascinée par l’idée que « faire des choses » peut avoir un sens, être méditatif et favoriser la santé. Enfant, j’étais très créative en matière de travaux manuels. Mais à la fin de ma formation, j’ai commencé à préférer le jardinage. J’ai fait un stage dans les serres de Schönbrunn (le palais et résidence des Habsbourg). Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai travaillé avec des enfants souffrant de handicaps physiques et mentaux lourds. J’étais motivée pour accompagner les enfants dans le jardin de l’institution chaque fois que cela était possible, même si cela impliquait un effort supplémentaire. J’étais convaincue qu’ils percevaient et appréciaient les odeurs, les sons et les vues du jardin. 

Pendant ma formation, nous avons fait une excursion au centre de soins de jour « Emmaüs CityFarm », un projet de thérapie horticole pour la réhabilitation psychiatrique à Saint-Pölten. J’ai été impressionnée par Gabriele Kellner, l’ergothérapeute qui y travaille et qui a partagé ses expériences avec nous. Après avoir travaillé 6 ans dans le foyer pour enfants handicapés, j’ai vu un poste vacant dans la ferme urbaine d’Emmaüs et j’ai su que c’était le travail qui me conviendrait parfaitement. J’ai eu la chance d’être embauchée et j’y travaille depuis 13 ans maintenant.

Racontez-nous comment fonctionne le programme CityFarm ?

Il y a eu beaucoup de changements dans nos structures et de développement de nos stratégies au fil des ans à la CityFarm, mais je vais vous dire ce que nous faisons maintenant. Nous travaillons en quatre groupes de huit clients chacun, accompagnés par deux professionnels. 

Deux groupes ont un niveau plus élevé : le groupe « Jardin » s’occupe de l’entretien de jardins privés, ce qui est physiquement et socialement difficile. Le groupe « Légumes » s’occupe de la culture de nos aliments dans les champs et dans la serre, ce qui est également très éprouvant – surtout en été – et mentalement difficile, car le champ est immense et les mauvaises herbes poussent vite. Les participants à ces groupes ont pour objectif de retrouver un emploi après des années de chômage ou ils veulent simplement avoir une structure quotidienne où ils peuvent libérer leur énergie à travers un « véritable travail ».

Les deux autres groupes « Cuisine » et « Herbes » s’adressent à des personnes souffrant de maladies psychiatriques qui souhaitent retrouver une structure quotidienne et clarifier leurs capacités à travailler à nouveau – en tout cas à travailler dans un environnement protégé comme la « CityFarm » d’Emmaüs. Le groupe « Cuisine » récolte et cuisine tous les jours pour les 40 clients et employés de l’institution. Le groupe « Herbes » (dans lequel je travaille) cultive et transforme les herbes et les fleurs en thé, épices et encens. Bien sûr, tous les groupes participent à la vaisselle et au nettoyage des chambres. 

En outre, les quatre groupes ont la possibilité de participer chaque semaine à une activité créative et à un groupe sportif – ce sont des cadres populaires, où il n’est pas important d’améliorer ses capacités, mais d’exprimer ses sentiments et de passer un bon moment.

Le matin, chaque groupe se réunit avec les personnes responsables pour un tour de table, où chacun est invité à faire part de son humeur et de ses besoins particuliers. Ensuite, les tâches de la journée – qui changent rapidement au cours de l’année – sont distribuées. Les clients peuvent choisir la tâche qui correspond à leurs préférences ou qui leur permet de développer leurs capacités. Leur capacité et leur motivation à travailler, ainsi que leurs objectifs dans le centre de jour, font l’objet de discussions régulières avec leur référent.

Les pauses et les repas sont pris ensemble – de préférence sur la terrasse – et les fêtes de l’année sont célébrées ensemble à la ferme. Je crois fermement que le lien avec les saisons, le travail avec les mains dans la terre et l’expérience directe des résultats de leur travail favorisent grandement les processus de stabilisation et de guérison des clients. 

En ce qui concerne la formation, quelle est votre expérience et votre spécialité ?

J’ai enseigné « l’horticulture thérapeutique en psychiatrie ». Je me suis principalement basée sur le modèle d’ergothérapie « OPM – Occupational Performance Model » qui divise les capacités et les besoins d’une personne en 5 niveaux : Bio-mécanique, Sensori-moteur, Cognitif, Intra-personnel et Inter-personnel. Chacun de ces niveaux peut être analysé et entraîné à travers l’hortithérapie. 

Prenons, par exemple, le niveau intra-personnel (émotionnel). Si une personne est dans un état maniaque ou contrarié, elle est invitée à tondre la pelouse pour se calmer. Si quelqu’un est d’humeur dépressive et a peu d’énergie, on lui offre un endroit sûr et calme pour semer de nouvelles plantes ou couper des herbes. Pour encourager les compétences interpersonnelles, on peut recommander de désherber ensemble sur le terrain ou de casser des noix en hiver.

Lorsque j’enseigne, je parle de mon travail avec les clients pour offrir des exemples vivants. J’aime parler d’un projet que j’ai lancé il y a 8 ans : chaque client se voit offrir une petite plate-bande (1 x 2 mètres) pour cultiver ses propres plantes. Nous commençons en avril par le dessin des planches et la planification des cultures mixtes. Après le grand marché de printemps, où la CityFarm vend des milliers de jeunes plants, les clients peuvent choisir des jeunes plants ou des graines pour leurs planches. Ils aiment aussi faire un petit tour de shopping dans la jardinerie voisine. 

Les plantes sont installées dans les plates-bandes et arrosées chaque jour par une personne du groupe. Chacun est invité à prendre soin de ses propres plantes, mais nous nous réunissons une fois par mois pour désherber, récolter et partager nos connaissances et parfois aussi les fruits des plates-bandes, qu’ils peuvent conserver pour leur propre usage. Dans ce cadre, les clients apprennent beaucoup sur le jardinage de leurs propres légumes, herbes et fleurs et font l’expérience de l’auto-efficacité et de la prise de responsabilité. 

Dans la formation, je parle également des résultats de mon mémoire de maîtrise. Dans ce mémoire, j’ai demandé aux clients « Que signifie le jardin pour vous ? » et je les ai invités à prendre une photo à l’aide d’une tablette. Ensuite, nous avons réfléchi à la photo et à leurs endroits et tâches préférés dans le jardin. Par exemple, un client souffrant de dépression sévère a beaucoup apprécié la variété des fleurs colorées du « jardin mandala ». Une femme souffrant de stress post-traumatique a préféré les endroits clôturés, où elle se sentait en sécurité. 

Bien entendu, j’enseigne également le soin de soi ou auto-soin (self-care) en tant que thérapeute – ces stratégies peuvent également être recommandées aux clients en cas de besoin. L’endroit le plus populaire pour les activités d’auto-soin est le jardin – c’est un endroit pour se connecter, se calmer et recharger nos batteries intérieures.

« Créer un jardin de soins » : Paule Lebay vous propose les clés

Faut-il encore présenter Paule Lebay *? Infirmière de métier et co-créatrice d’un jardin thérapeutique à l’accueil de jour de la maison de retraite d’Onzain (Loir-et-Cher) dès 2012, elle a créé le site Plus de vert less béton à travers lequel elle « aide les professionnels de santé qui ont le sentiment de perte de sens dans leur vie, à rétablir une relation d’aide auprès de personnes vulnérables, grâce au jardin de soins et à l’hortithérapie ». 

Suite logique à cet engagement, écrire un livre pour partager ce qu’elle a appris depuis 10 ans sur la création, la réalisation et l’animation d’un jardin de soins. C’est chose faite avec la sortie chez Terre Vivante de « Créer un jardin de soins : du projet à la réalisation ».

Après la sortie en 2017 de « Jardins thérapeutiques et hortithérapie » de Juliette Pellissier chez Dunod, livre réédité ces jours-ci, le livre de Paule vient compléter la bibliothèque de tout.e hortithérapeute francophone ou personne curieuse de cette médiation autour du vivant avec des conseils éminemment pratiques. C’est le livre de chevet indispensable dès que l’idée d’un jardin de soins commence à trotter dans la tête.

Son livre sous le bras, Paule Lebay est entourée plusieurs membres de la FFJNS (de gauche à droite, Sébastien Guéret, Jérôme Rousselle, Thomas Guizard et Isabelle Launet) en route pour une table ronde sur l’hortithérapie dans les établissements de soins à Jardins, Jardin le 12 juin 2022.

« Le jardin de soins est un lieu où domine le vivant »

« Le jardin de soins est un espace dans lequel les plantes sont prédominantes, qui a été pensé et adapté à un public vulnérable précis, avec la volonté de reconnecter l’Homme au vivant, par une immersion et/ou des activités horticoles réfléchies, dans l’intérêt de son bien-être, de sa santé et de son autonomie », définit Paule d’entrée de jeu, prenant le parti de préférer ce terme à celui de jardin thérapeutique qui lui  semble prématuré en France du fait de l’absence de formation spéficique. 

Des définitions de base à la construction du projet (les questions à se poser en amont, la constitution de l’équipe, le temps de l’observation, l’estimation des coûts, la recherche de mécénat,…) à l’aménagement du jardin de soins (les éléments du jardin de soin, le points de vigilance,…) et à l’animation (les compétences d’un animateur au jardin de soins, la dimension soignante des séances au jardin, préparer une séance d’hortithérapie,…), Paule vous prend par la main tout en vous poussant à la réflexion.

Paule ponctue son livre de quatre interviews avec des pionnières du mouvement : Rebecca Haller, une Américaine qui dirige le centre de formation Horticultural Therapy Institute et a présidé la American Horticultural Therapy Association (AHTA) et trois Françaises. Anne Ribes, auteure de « Toucher la terre » et créatrice de nombreux projets en France depuis les années 1990, France Criou, médecin et paysagiste également à l’origine de plusieurs jardins emblématiques et Emmanuelle Lutton, confondatrice du Jardin de Vezenne. Leurs témoignages et leurs éclairages enrichissent énormément le livre de Paule.

Depuis quelques semaines, le livre de Paule fait partie de tous mes déplacements. Attention, vous pourriez devenir accro.

L’avenir des jardins qui soignent

Enfin, Paule nous laisse avec ses réflexions sur cette nouvelle médiation, à la fois dans son développement auprès des personnes vulnérables et dans son développement en tant que profession(s) nouvelle(s). « Pour conclure, je dirais que si nous souhaitons une reconnaissance des jardins de soins, cela devrait passer par le développement de la professionnalisation plurielle. Accueillir la pluralité permettra de renforcer les échanges et donc la qualité pour chaque corps de métier. S’y opposer, rester dans l’entre-soi incitera des personnes totalement étrangères au secteur du soin à créer des produits inadaptés, voire néfastes pour les jardins de soin et l’hortithérapie. »

En effet pour elle, les compétences nécessaires au jardin de soins sont diverses : les pathologies et handicaps avec leurs méthodes de prise en soin bien sûr, mais aussi les approches psychologiques, le vivant, les moyens de communication, les méthodes d’éducation thérapeutique du patient, les méthodes d’animation de groupe sans oublier les techniques de jardinage. Un programme complet.

* J’ai rencontré Paule pour la première fois en octobre 2012 lors d’une formation à Chaumont-sur-Loire. Depuis, nous sommes restées en contact, avons participé à l’aventure de la création de la Fédération Française Jardins Nature et Santé et échangé à propos de ce projet de livre qu’elle a patiemment mûri. C’est un plaisir de tenir enfin ce livre en mains (et cerise sur le gâteau, ma mère aime beaucoup la couverture, Paule).

Voici quelques autres apparitions de Paule dans ce blog au fil des ans : Croyez en vous en 2020, visite en vidéo du jardin d’Onzain en 2014, le démarrage du jardin en 2013.

Vida Pura Vida : récit d’un voyage au Costa Rica

Ce mois-ci, je passe la plume à Sébastien Guéret. La dernière fois qu’il avait écrit ici, les circonstances étaient bien différentes. Pourtant, je vois un lien direct entre les grandes lignes de vie qu’il énonçait dans ce texte écrit en janvier 2015 et ce récit de son voyage au Costa Rica, du 18 janvier au 1er mars 2022. Merci, Sébastien. Je suis contente que tu aies accepté de partager ton expérience (et de te mettre la pression pour écrire avec une date butoir).

Sébastien et les arbres

Pura Vida ! Je l’avais lu dans le « Guide du Routard » du Costa Rica, quelques jours avant mon départ. Je ne comprenais pas trop ce que ça voulait dire et le Routard m’avait paru assez flou pour définir ce que signifiait « la vie pure ». 

Je ne vais pas vous raconter toutes les complications et les indécisions liées, entre autres choses, au contexte sanitaire de ces dernières années, dans la préparation de mon voyage, mais c’est un voyage dans lequel je me projetais pour la première fois en février 2020, quinze jours avant le premier confinement. Et ces indécisions demeureront jusqu’au jour du départ, et même jusqu’au passage de la douane à San José.

Mais me voici à lire le Routard aux alentours du 10 janvier, billet en poche et, « inch Buddha », je partirai le 18 janvier pour 6 semaines ! 

Maintenant tous les indicateurs sont au vert. Tous, excepté l’aspect financier un peu critique après 2 années à travailler à 50-70%, mais qu’importe ! Je taperai dans mon « bas de laine », c’est bien à ça qu’il doit servir. 

Et si demain, telle la cigale je me retrouve sans le sou ben je me mettrai en mode fourmi et puis c’est tout ! L’heure est à la « Pura Vida » ! 

Arrivée au Costa Rica

Sur place je ne comprends toujours pas le sens de l’expression. En tous cas, pas immédiatement. L’arrivée à San José se passe très bien, j’arrive aux alentours de 19h. Le temps de récupérer mon bagage et d’arriver à l’auberge que j’ai réservée, je me couche vers minuit. Je ne veux pas rester en ville à San José. Je n’ai qu’une hâte, celle de découvrir la campagne, les montagnes, les forêts. Le village où je dois participer à un chantier de reforestation, officiellement la raison principale de mon voyage, est à 4 heures de route au Sud de la capitale, à l’intérieur des terres, et à environ 50 km de l’Océan Pacifique.

Je repars donc dès le lendemain pour retrouver Rémy qui organise le chantier de plantation. Et je découvre la « Finca Sonador » et ses environs. Une Finca est un espace agricole autour duquel s’organise un village. Ou l’inverse… Près de 700 habitants dans cette Finca, principalement des familles de paysans Ticos (nom donné aux Costariciens). C’est un village un peu particulier car développé à l’origine, à la fin des années 70, par la communauté Longo Maï, basée en France pour accueillir les réfugiés politiques du Nicaragua et du Salvador. 

Rémy m’explique rapidement que le chantier de plantation a changé de nature. En effet il s’est rendu compte sur place, en discutant à droite et à gauche que le projet initial qu’il envisageait était en fait une forme de « green whashing » pour une grosse compagnie d’ananas qui d’un côté déboise et pollue pour ses cultures et d’un autre finance des projets comme celui que nous voulions mener pour soigner son image. Donc plutôt que de forêt nous planterons des fruitiers dans le village. 

L’entrée du village

 

Découverte du village : de surprises en émerveillements

Le lendemain matin j’accompagne Rémy dans son footing matinal. Je découvre le décor dans lequel je vais évoluer et auquel je vais contribuer par mon action ! C’est juste splendide. Nous remontons la « route » principale du village (route de cailloux) jusqu’au premier site de plantations. – Le but est de planter dans des endroits accessibles aux villageois pour qu’ils puissent se servir directement des fruits qui borderont cette circulation. – Puis nous continuons pour arriver à la fin de la route, à la lisière de la forêt. Rémy m’explique qu’il y a plusieurs sentiers qui mènent à différents endroits, dont un qui va rejoindre un site appelé « El bosquet primario » : la forêt primaire. 

Quand Longo Maï a acheté la parcelle (1200 ha), une partie de la forêt était exploitée et une autre était restée vierge. La communauté a pris le partie de préserver cet espace privilégié et c’est ainsi que je découvre qu’au bout du village où je réside il y a quelques 150 ha de forêt vierge. 

Forêt séculaire qui n’a jamais été exploitée, n’a subi aucune autre dégradation que celle du temps qui fait son œuvre. J’ai déjà tellement envie d’y aller ! Je me sens appelé, j’ai envie d’aller me présenter à ces arbres, de les embrasser, de les câliner, de les gouter ! 

Le lendemain nous attaquerons les trous de plantations … Nous achèterons ensuite les plants chez « Angelus » un pépiniériste dont les terrains sont sur la Finca. 

Chez Angelus le pépiniériste, avec Aron et Jona deux jeunes Autrichiens en service civique dans le village

Chez Angelus le pépinièriste, avec Aron et Jona deux jeunes autrichiens en service civique sur le village

Dès mon arrivée à La Finca je suis subjugué par les paysages, la lumière et la luxuriance de la végétation. Par exemple, je découvre ce qu’ils appellent la « Caña India » (Draceana indica). Ils se servent de cette plante pour faire des piquets de clôtures. Quand on n’y prête pas attention, on ne remarque pas que ces clôtures sont vivantes par leur seule volonté propre. Je m’explique : Pour faire leurs clôtures, les Ticos coupent des piquets de Caña India. Ces bouts de bois sont ensuite plantés dans le sol pour établir la clôture. Généralement on y cloue plusieurs fils barbelés, et voilà la clôture en place. Sauf que ces piquets font très rapidement de nouvelles racines, et de nouvelles feuilles. Et voilà ces clôtures qui reverdissent à vitesse grand V ! Je m’en suis rendu compte et j’ai été assez ébahi en voyant certains de ces piquets qui avaient été laissé au sol… Certainement jugés inaptes pour ce à quoi on les destinait, ils ont été jetés par terre sans plus de considération… Et par le simple contact avec le sol et les conditions climatiques favorables, ils se sont mis, eux aussi, à refaire de la végétation et à synthétiser de la matière organique ! Miracle de la vie. Oui, on peut le dire ainsi. Nietzche parle de « la pulsion de vie ». Jusqu’alors l’image que j’en avais c’était les bambous. Bambous qui, même sous nos latitudes, ont cette faculté de repousser à partir de fragments laissés aux sols…  C’est la même chose ici avec la Caña India. 

Les photos que je fais me semblent toutes merveilleusement belles. Et pour cause !!! Les couleurs et la lumière sont tellement belles ! 

Un piquet de Caña India qui refait des racines et du feuillage après avoir été jeté au sol

 

Le mystère de la « Pura Vida » s’éclaircit

Et si c’était ça la « Pura Vida » finalement ? Des conditions de vie telles que tout pousse, sans attention particulière. Des conditions de vie telles que chacun à de quoi manger et vivre dignement ?

En fait, c’est un peu ce que semblent vivre les Ticos et je commence à mieux comprendre cette expression qu’ils lancent à tout bout de champ. 

Ces gens flegmatiques et souriants semblent naturellement heureux et paisibles. Habitants d’un pays qui a renoncé à son armée en 1949 et qui a misé dès les années 1980 sur une économie liée à l’éco-tourisme en faisant du respect, du maintien et de la protection de la biodiversité un objectif national dont tous semblent très fiers. 

Le Costa Rica, c’est un tout petit pays de 51 000 km2 (en comparaison la France en fait près de 550 000, soit 10 fois plus). Ce sont 0,05% des terres émergées du globe qui accueillent près de 5% de la biodiversité mondiale. Douze zones climatiques différentes, des hauts plateaux du centre du pays avec ses chaines volcaniques, entourées de 2 océans, Pacifique d’un côté et Atlantique (mer des Caraïbes) de l’autre. 

Et des forêts en veux-tu, en voilà : forêts tropicales basses, forêts tropicales sèches, forêts humides d’altitude, forêts pluvieuses ou « de nuages »

Sur le plan économique, c’est un des pays les plus riches de la région, avec un taux d’alphabétisation de 98% et une espérance de vie qui avoisine les 80 ans. 

Le chantier et ses défis

A la Finca Sonador, le rythme est le suivant : levé aux environs de 5h, et départ pour le chantier vers 7h. Travail jusqu’à 12-13h, puis chacun fait ce qu’il veut. Je me lèverai plusieurs fois à 4h pour aller méditer en forêt ;-). On travaille la semaine, du lundi au jeudi ou vendredi et on profite des week-ends pour visiter les environs. 

Le chantier s’est avéré n’être pas très bien organisé et au total nous avons planté peut-être une cinquantaine de sujets quand nous aurions certainement pu en planter 10 fois plus. Qui plus est, nous avons vite compris sur place que ce n’était pas le bon moment pour planter des arbres puisque nous étions au début de la saison sèche et qu’il allait falloir suivre l’arrosage de très près alors que si nous avions planté 3 ou 4 mois plus tard, les conditions auraient été beaucoup plus favorables à la reprise. Mais c’était ainsi et j’avoue franchement que ce chantier était un prétexte pour partir à la rencontre de ce pays qui m’attirait depuis un bon moment. 

Rencontres sensibles avec les plantes et les arbres

Les premiers arbres que je côtoie lors de mes méditations, sont Chiricano et Chonta (orthographe phonétique), des arbres endémiques et emblématiques de ces régions. Mais je les ai rencontrés sans chercher à connaître leur nom. Pendant ce voyage et pour la première fois depuis très longtemps pour un voyage à l’étranger (et hors d’Europe qui plus est), je n’ai pas vraiment cherché à identifier les végétaux que je rencontrais. 

En 1995, lors de mon voyage en Polynésie après avoir atterri à Papeete, j’étais complètement perdu car je ne reconnaissais rien de la végétation. Jeune jardinier, je me sentais complètement démuni de ne rien reconnaître. Alors très rapidement je m’étais acheté une flore locale pour me rendre compte qu’en fait je connaissais la plupart des espèces. Simplement, je ne les reconnaissais pas dans leur environnement naturel et à leur taille naturelle. 

Le pothos (Scindicapsus),  par exemple, qui est une plante d’intérieur très commune chez nous doit avoir une feuille qui mesure entre 10 et 20 cm de long. Là-bas, elles mesuraient peut-être un mètre ou 1,5 mètre, donc l’échelle était totalement différente… 

Par la suite j’ai pris l’habitude quand je voyageais d’acheter dès l’arrivée des livres de reconnaissance des végétaux locaux pour me familiariser avec le pays. Je disais souvent que j’aimais bien connaître les plantes, par leur nom latin notamment car je me sentais partout chez moi sur la planète dès lors que je reconnaissais les plantes et que je connaissais même leurs « petits noms». 

D’ailleurs je me souviens que quand j’ai commencé à travailler avec Jean-Paul et Anne RIBES cela faisait écho à leur discours lorsqu’ils disent que le jardin de soin se doit d’être familier. Je me disais, en fait moi mon jardin c’est la planète. 

Mais pour ce voyage j’en avais décidé autrement. Je ne voulais pas rencontrer ces arbres et ces plantes de manière « intellectuelle », ou scientifique, à la manière d’un botaniste. Je voulais juste une rencontre sensible. Peu m’importait comment ces plantes s’appelaient, seules leur présence et notre rencontre m’importaient. J’ai donc arpenté les forêts sans me soucier de chercher à reconnaitre les êtres qui les peuplaient. Pas toujours facile pour moi de lâcher là-dessus. 

Mais les rencontres furent nombreuses et vibrantes. En fait là-bas on prend un vrai « shoot » de nature. 

C’est maintenant prouvé dans toute la littérature au sujet de la sylvothérapie, le contact de la forêt modifie beaucoup de choses en nous. Et même si je vis déjà ça au quotidien en France, au Costa Rica j’ai vraiment eu des sensations intenses. 

Après 2 années passées dans un contexte sanitaire hyper anxiogène et qui nous a privés d’une part de nos libertés, et notamment celle, pas des moindres, d’aller et venir à notre guise où bon nous semble, qu’il était bon de se sentir libre et au contact de cette nature luxuriante. Pour moi qui vis à Marseille, ville très minérale et très sèche, je redécouvre la joie de me retrouver dans ces forêts vertes et humides, au fil de l’eau. 

Après l’effort, le réconfort

 

Une douce ivresse avec la nature comme guide

Je ne vais pas vous raconter tout mon voyage car ce n’est pas le propos mais ce qu’il m’apparaît important de relater ici, au-delà de cette sorte d’ivresse douce causée par la nature c’est aussi la merveilleuse sensation d’être guidé en permanence par les végétaux et les éléments. 

Je le dis maintenant régulièrement dans les bains de forêt que j’anime une fois par mois : ces êtres sont de précieux alliés pour ceux qui « savent » les écouter. Et je mets exprès des guillemets car il ne s’agit nullement d’un savoir au sens de connaissance, et encore moins de secret, mais bien de compétences, ou de qualités que nous avons tous au fond de nous. 

J’ai redécouvert il y a peu sur un post de Romane Glotain cette citation de Victor Hugo : « C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas ».

Savoir écouter la nature qui nous entoure, c’est simplement être attentif. Attentif à cette nature, mais attentif avant tout à soi. Depuis tout petit, je vis une forme de paradoxe vis-à-vis de cette nature. Natif de Paris, je me suis toujours senti « en manque » de nature. Et dans notre société, tout nous pousse à nous croire séparés de la nature. On parle de l’environnement, comme quelque chose d’extérieur à nous-même. Et le paradoxe que j’ai toujours senti en moi, enfant et jeune adulte, était de croire comme on a voulu me l’inculquer qu’il y avait l’homme d’un côté et la nature de l’autre. Mais nous sommes la nature. 

Gilles Clément parle d’écologie humaniste. L’écopsychologie depuis les années 1990 nous dit que « la crise extérieure n’est peut-être finalement que le reflet de nos crises intérieures ». (Jean-Pierre Le Danf, revue L’Ecologiste, n°33 hiver 2010). Carl Jung parlait déjà de la dérive du monde moderne qui pousse les humains à se vivre comme séparés de la nature. 

Savoir écouter la nature c’est donc avant tout savoir s’écouter. Sentir ce qui est bon pour nous, sentir ce qui nous attire, sentir ce qui nous repousse. 

Et tout mon voyage s’est déroulé comme guidé par la forêt, la montagne, les océans et tous leurs habitants. 

Quelle merveille ! Tout du long j’ai eu la sensation d’être sur mon chemin. Toutes les portes s’ouvraient devant moi lorsque je voulais aller quelque part. J’ai rencontré plusieurs personnes (souvent des jeunes) à qui il arrivait des « galères ». Ils pensaient avoir « la poisse » et que moi j’avais « la baraka ». Mais je ne crois pas à cela et je leur disais d’accepter ce qui leur arrivait comme quelque chose de positif, même quand cela leur semblait difficile. 

Pour ma part à chaque fois que je n’arrivais pas à obtenir quelque chose, j’avais le sentiment profond que quelque chose de meilleur, pour moi, m’attendait autre part. A chaque fois que je ne pouvais pas aller quelque part, c’est qu’il y avait un autre endroit qui m’attendait. Je pense que c’est aussi ça, être à l’écoute de la nature, de sa nature. 

On parle souvent de la loi de l’abondance. Et beaucoup réduisent l’abondance à l’argent. Beaucoup attendent de cette loi naturelle, confort matériel et argent. Ce qui est compréhensible dans le contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui et vu la place prépondérante que prend l’argent dans nos vies. Mais l’abondance, c’est avoir ce qu’il vous faut pour vivre, dignement et dans la joie. Ni plus, ni moins. Et pour ça nul besoin d’être riche.

Je dis souvent que je ne joue pas au Loto parce que je ne veux pas gagner. Je ne veux pas devenir riche. Que deviendrait le sens de ma vie si je devenais riche ? Que deviendrait mon discours si j’étais riche ? Les gens me diraient : « C’est facile de prôner la simplicité, et la confiance quand on n’a pas de soucis à se faire pour son avenir », sous entendu, pas de soucis financiers. Mais l’abondance c’est aussi, et surtout, avoir une bonne santé, être entouré de gens aimants, avoir un travail qui vous nourrisse intellectuellement, culturellement, humainement… Voilà ce qu’est l’abondance…

Vol de Pélicans au dessus du Pacifique

A l’écoute

Etre à l’écoute des arbres et de la nature, c’est donc être centré (on parle d’alignement aussi : esprit, corps, cœur) pour ressentir à leur contact, dans quelle direction aller. 

Certains poseront des questions directement. D’autres plutôt une intention, d’autres encore seront en réflexion, ou totalement ouverts, en état méditatif et sans pensées… Et les réponses peuvent être multiples et variées. Pour ma part parfois il s’agit de visualisations, d’autres fois d’intuition, ou encore de signes qui m’apparaissent comme évidents… Les réponses sont parfois immédiates, mais d’autres fois elles viennent plus tard. Il m’est arrivé de me sentir « en errance » et de « questionner » un arbre sans obtenir de réponse et puis deux ou trois jours plus tard, l’arbre m’apparaît subitement et la réponse avec, comme une évidence…

Trouvé sur mon chemin dans la forêt lors de ma méditation matinale, le lendemain d’une belle rencontre… Parfois les signes sont très clairs 😉 Faut-il encore les voir

Alors vous me direz qu’on s’est peut-être éloigné de l’hortithérapie dans ce voyage au Costa Rica et c’est vrai, je le conçois. Mais l’hortithérapie n’est rien d’autre qu’une application pratique parmi d’autres de cette harmonie que nous devons chercher à retrouver avec la nature, avec notre nature. Notre propre nature d’homme-animal et notre nature au sens où cet environnement est bien notre nature et pas La nature.

Forêt humide d’altitude – Cerro Chirripo

 

Quand Le Bonheur se baladait dans le monde

Pour mesurer le temps, je peux utiliser celui qui s’écoule entre deux publications sur ce blog. Ce marqueur revient inexorablement tous les mois, tous les premiers lundis du mois précisément. Lorsque j’appuie sur le bouton « Publier » au début du mois, j’ai l’impression d’une longue plage de temps devant moi…Et puis pouf, il est temps de publier de nouveau.

Ce mois-ci, ce joli mois de mai, restons dans le thème de notre périple international de2022. Si nous avons un besoin vital de nouveautés, il est aussi utile de prendre le temps d‘apprécier l’existant. Or, depuis 10 ans, je me suis déjà souvent promenée hors des frontières françaises. Voici un aperçu de ces voyages qui montrent la variété des jardins thérapeutique, de l’hortithérapie et des écothérapies. Quelle énergie et quelle vision chez ces femmes et ces hommes rencontré.es depuis 10 ans !

Pour les mois qui viennent, je vous annonce quelques nouvelles destinations : l’Autriche et l’Allemagne, le Costa Rica et un bilan de l’hortithérapie dans les pays hispanophones. Et puis il va falloir aller explorer un peu plus en Asie, en Australie, en Afrique.

Sue Stuart-Smith, psychiatre et auteure de « L’équilibre du jardinier : renouer avec la nature dans le monde moderne » dans son jardin anglais (crédit photo gardenmuseum.org.uk)

EN EUROPE

ITALIE. En avril 2021, nous rencontrions Ania Balducci, hortithérapeute italienne formée en Angleterre et aux Etats-Unis, qui contribue à développer l’hortithérapie dans son pays à travers des projets et une formation universitaire. Pour compléter un lien pour se tenir au courant des actions de la Associazone Italiana Ortoterapia (ASSIOrt)

ANGLETERRE. Une autre rencontre, celle de Sue Stuart Smith. Elle est psychiatre et elle nous a offert en 2020 « L’équilibre du jardinier : renouer avec la nature dans le monde moderne ». Un des livres les plus inspirants sur les bienfaits de la nature et du jardin pour les personnes fragilisées. Sa sortie en pleine pandémie a fait beaucoup de bien. Il est devenu LE livre de jardinage de l’année pour le Sunday Times et un des 37 meilleurs livres de 2020 pour The Times. Autant dire qu’il aura rencontré un énorme écho en Angleterre et dans les nombreux pays où il a été publié.

ANGLETERRE. C’est grâce à Beth Collier que j’ai découvert l’écopsychothérapie. En 2018, elle nous expliquait comme elle pratique son travail de psychologue dans les parcs londoniens depuis plusieurs années. Elle prépare sur ce sujet un livre que j’ai hâte de découvrir. En attendant, merci à Beth de m’avoir inspirée car c’est en grande partie grâce à elle que je propose aujourd’hui des séances de psychothérapie dans la nature.

ECOSSE. Impossible de ne pas mentionner Trellis et Fiona Thackeray. Avec son équipe, elle organise depuis deux ans une série de séminaires internationaux dans l’âme. Dès 2015, cette ancienne de Thrive nous avait présenté Trellis, l’association écossaise d’hortithérapie.

SCANDINAVIE. En 2019, Philippe Walch, alors tout nouveau membre de la Fédération Française Jardins Nature et Santé et aujourd’hui actif dans son conseil d’administration, nous avait fait profiter d’un voyage personnel dans la Scandinavie biophilique avec une visite de Nacadia, le jardin thérapeutique initié par Ulrika Stigdotter et son équipe à de l’Université de Copenhague. Pour compléter ce tour dans le nord de l’Europe, regardez l’intervention d’Anna María Pálsdóttir au Trellis Seminar Series 2022. Elle y décrit l’expérience du jardin du Living Lab Alnarp Rehabilitation en Suède.

Salle de pause au jardin pour les infirmières d’un hôpital de Portland, Oregon (Etats-Unis), sujet d’une étude de Roger Ulrich.

EN AMERIQUE DU SUD ET DU NORD

PEROU. Je vous présente Daniela Silva-Rodriguez Bonazzi, hortithérapeute péruvienne également formée aux Etats-Unis. Depuis notre rencontre au Jardin du Luxembourg en 2019, Daniela a pratiqué, parlé, écrit. Voici quelques exemples de ses articles sur le blog du Horticultural Therapy Institute : auprès de personnes âgées en Argentine, pour des enfants en Equateur ou encore auprès d’enfants sur le spectre de l’autisme en Inde.

CANADA. Il s’en passe des trucs au Canada. Une de mes références est la Fondation Oublie pour un instant dont la fondatrice, Jeannine Lafrenière, est une personne que je croise régulièrement depuis plusieurs années. Sa mission : faire entrer la nature à l’intérieur des établissements de santé.

ETATS-UNIS. Choix difficile dans ce pays où j’ai passé le plus de temps, physiquement et à distance. J’attire simplement votre attention sur quelques personnes et programmes phares.

LIVRE « The Profession and Practice of Horticultural Therapy ». Le livre de Rebecca Haller, Christine Capra et Karen Kennedy, sorti en 2019, est incontournable si vous vous lisez l’anglais. Vous y retrouverez d’ailleurs quelques signatures françaises et européennes.

LIVRE « Therapeutic Landscapes ». Même chose pour le livre de Clare Cooper Marcus et Naomi Sachs, sorti en 2014. Indispensable, source d’inspiration, mise en contexte d’initiatives qui intègre la nature qui soigne dans les établissements de santé. Historiquement, ma première rencontre avec Clare Marcus Cooper il y a 10 ans.

« Une hortithérapeute californienne derrière les barreaux ». Je reste en contact avec Calliope Correia depuis notre rencontre dans une formation du HTI et je suis son implication intense dans son travail en prison. Une passionnée, une convaincue.

30 ans d’hortithérapie auprès des personnes âgéesKirk Hines a commencé sa carrière d’hortithérapeute depuis 1993 et il la poursuit auprès de personnes âgées dans la région d’Atlanta.

« Bénéficiaire » et témoinLe témoignage d’un homme pour qui le jardin thérapeutique d’un programme d’addictologie en Caroline du Nord a été salvateur.

Résilience et recherche. A New York, la résilience de Matt Wichrowski, hortithérapeute et chercheur, épate. Retrouvez ses publications en tant que chercheur et professeur associé dans le département de Médecine de Réadaptation à la Faculté de Médecine de NYU.

A Chamchamal dans le Kurdistan irakien, le Fondation Jyian (« vie » en kurde) a formé les thérapeutes qui accompagnent des adultes et des enfants traumatisés par la guerre à l’hortithérapie.

DANS LE RESTE DU MONDE

Force est de constater que les autres parties du monde sont peu représentées sur mon blog. L’attraction est tellement plus forte là où on a déjà des contacts. A améliorer !

Au Japon, j’avais présenté en 2015 l’état de la formation en hortithérapie, très inspirée des Etats-Unis ainsi que le travail du chercheur Mashiro Toyoda. Il a continué à explorer le sujet, notamment avec la publication en 2020 d’une étude sur les effets d’une activité d’arrosage régulière sur l’activation du lobe pré frontal chez des personnes âgées bien portantes. Du jardinage comme outil de prévention du déclin cognitif.

Au Kurdistan, nous avions découvert un programme de formation pour des thérapeutes spécialistes du psychotraumatisme qui accompagnent des réfugiés, un effort qui a rassemblé des experts de plusieurs pays. Le programme a également été présenté lors du Seminar Series 2022 de Trellis

Au Bénin. Concluons sur l’intervention de Josette Coppe, psychologue clinicienne et art-thérapeute, qui anime des ateliers d’expression et des ateliers thérapeutiques avec les équipes SOS villages d’enfants au Bénin depuis 2010 à travers son association Résonances. Elle avait partagé son expérience lors d’une table ronde en ligne organisée par Jardins & Santé en novembre 2021. Vous trouverez son intervention à la minute 59 dans cette vidéo, avec les témoignages filmés de deux professionnels béninois.

Anne-Françoise Pirson : l’hortithérapie made in Belgium

J’ai eu le plaisir de rencontrer Anne-Françoise Pirson à la dernière assemblée générale de la Fédération Française Jardins, Nature et Santé. C’était fin janvier à l’école du Breuil, haut lieu de la formation à l’horticulture dans le Bois de Vincennes à Paris, où notre communauté grandissante se réunissait en compagnie de Gilles Clément. Une journée inspirante et joyeuse, des retrouvailles attendues après une période très « distancielle » et de nouvelles rencontres comme celle d’Anne-Françoise. Elle vient de rejoindre la FFJNS qui compte quelques membres hors des frontières françaises. Car Anne-Françoise avait fait le déplacement de Mons en Belgique où elle vit et vient de lancer une nouvelle aventure : le jardin qui prend soin.

« En Belgique, il existe quelques projets comme celui d’Alain Flandroit au Centre Hospitalier Universitaire et Psychiatrique de Mons-Borinage. Je vais aussi aller visiter d’autres projets, notamment à Bruxelles où un psychologue de formation est salarié d’un hôpital en tant qu’hortithérapeute », raconte Anne-Françoise, elle-même psychologue. « Cependant, l’hortithérapie me semble moins développée qu’en France. Quand je prononce ce mot, personne ne voit de quoi je parle parmi les responsables d’institutions de soin, les soignants, les métiers du végétal ou les politiques. » Ce qui n’arrête pas Anne-Françoise comme cela n’arrête pas toutes les personnes convaincues des bienfaits de la nature pour les êtres humains en situation de fragilité ou pas !

Anne-Françoise Pirson privilégie le vélo pour se déplacer dans Mons.

Le chemin qui mène à l’hortithérapie

Après ses études de psychologie, elle débute dans cette profession par des remplacements en psychiatrie et dans d’autres domaines où elle accompagne des patients en état de crise, des enfants placés ou encore des migrants nouvellement arrivés. Et puis la vie l’emmène dans une autre direction : un mari cuisinier, l’école hôtelière et un restaurant de produits du terroir sur les principes de l’économie circulaire et des circuits courts. Avant un nouveau virage vers un poste de vente de logiciels spécialisés pour les établissements de soin. « A l’approche de la quarantaine, j’avais besoin de sens et j’ai cherché un travail de psychologue conseil que j’ai trouvé dans une mutuelle. Mon moteur était l’accès et le remboursement des soins en santé mentale. Certaines choses ont bien marché, mais j’étais frustrée par le peu d’impact de mes actions malgré un travail qui prenait mes jours, mes soirs et mes weekends. »

« Le Covid est arrivé, on travaillait en visio. Et là, j’ai fait un burn out. La personne qui m’a accompagnée, Véronique, m’a suggéré un jour de réfléchir à mon rapport à la nature. Je me suis dit qu’elle était folle, que c’était pour m’occuper. Et puis comme j’avais confiance en elle, j’ai acheté un cahier pour écrire et là, c’est monté en moi et je me suis dit que j’avais trouvé ce que je voulais faire pour le reste de ma vie. Elle avait écouté ce qui me ressourçait et entendu ce lien fort avec la nature. »

Une double formation, théorie et pratique

Avec cette idée en tête, Anne-Françoise part à la recherche d’une formation. Elle se tourne d’abord vers le Canada et Mitchell Hewson, le premier hortithérapeute à obtenir le titre de « horticultural therapist registered » dans son pays et membre honoraire du Canadian Horticultural Therapy Association (CHTA). Cette formation à distance lui fournit les bases théoriques indispensables. Pour une approche « les mains dans la terre », elle se déplace en région parisienne pour suivre la formation de Terr’Happy, également membre de la Fédération Française Jardins Nature et Santé. Elle terminera cette formation le mois prochain. « La formation est active car on fait des ateliers avec des bénéficiaires et des soignants. Et puis on rencontre d’autres professionnels avec d’autres pratiques, ce qui ouvre le champ des possibles. » En parallèle, elle lit beaucoup. En anglais principalement. Elle déplore bien sûr l’absence de formation en Belgique.

Il ne faudrait pas oublier une formation au maraichage bio suivie en 2014, « parce que j’aimais et que je voulais apprendre à titre personnel, avec peut-être déjà une idée de reconversion ». Dans le cadre de cette formation, un stage dans une ferme proposant de l’insertion socio-professionnelle donne une autre base intéressante à sa reconversion. Et au départ, une sensibilité et une expérience depuis tout le temps : le goût de jardiner, de faire de la randonnée, d’aller en vélo. Tout un état d’esprit.

A la ferme Delsamme lors d’un stage d’un an dans le cadre de sa formation en maraîchage biologique

La naissance du jardin qui prend soin

Prochaine étape après les formations canadienne et française, le lancement de sa société Le jardin qui prend soin actuellement hébergée dans une couveuse d’entreprise et qui a vocation à devenir une association à but non lucratif (une Association Sans But Lucratif ou ASBL en Belgique). Sur son site, très pédagogique, Anne-Françoise évoque son parcours et explique ce qu’elle peut apporter à des établissements désireux de faire entrer la nature dans leurs pratiques. Elle a également organisé des webinaires pour expliquer son approche et sensibiliser à l’hortithérapie. LinkedIn est un autre outil utile et efficace pour se faire connaître et faire connaître l’hortithérapie. En octobre 2021, en quête de contact avec d’autres professionnel.les, elle rejoint la Fédération Française Jardins Nature et Santé.

Comme dans tout démarrage, il y a des jours enthousiasmants qui apportent de bonnes nouvelles et d’autres moins drôles où des projets tombent à l’eau comme ce jardin qui ne se fera pas dans une structure qui accueille des femmes et des enfants fuyant la violence. Le CA de la structure a décidé d’assigner le budget à réaménager l’intérieur plutôt que l’extérieur ! D’autres projets sont en discussion : un jardin pour une maison attachée à l’hôpital universitaire de Mons et accueillant pour des soins de support des personnes qui vivent un cancer, des contacts avec des maisons de retraite en Wallonie, le périmètre d’action d’Anne-Françoise.

Des ateliers d’hortithérapie au cœur du Musée des Beaux-Arts de Mons

Et la semaine dernière, une excellente nouvelle avec la confirmation d’un projet qui lui tient à cœur. « Le jardin du Musée des Beaux-Arts de ma ville, le BAM à Mons, m’accueille du 3 mai au 15 septembre pour 10 ateliers hortithérapeutiques. C’est un test que nous faisons ensemble en vue d’un projet de jardin plus grand et plus pérenne dans les années à venir, mais aussi d’une belle réflexion et collaboration sur l’accueil des publics différenciés, l’être dedans et dehors, la nature et la culture, la stimulation sensorielle, l’éveil des visiteurs et la place à l’expérience. Certains trouveront peut-être étrange de s’adosser à un musée avec un jardin hors institution, mais le musée et moi nous y voyions énormément de sens. » Non, pas étrange du tout !

« Il s’agit de 10 ateliers découverte », continue Anne-Françoise. « Chaque atelier sera vécu une seule fois par un petit groupe issu d’une institution, chaque fois différente. Ce sont des ateliers d’une heure trente, suivi pour les groupes qui le souhaitent par une visite guidée adaptée de l’exposition en cours dans le musée. Le premier atelier du mois de mai a été réservé par une maison de soins de support pour personnes ayant à faire face à un cancer. Les institutions visées sont très diverses : personnes âgées, personnes handicapées, déficients visuels, secteur de l’aide à la jeunesse, soins de santé primaire et communautaire, public précaire et sortant d’une période de sans-abrisme, psychiatrie dans et hors les murs. »

« Nous avons prévu un espace de stimulation sensorielle avec beaucoup d’aromatiques et de fleurs comestibles mais aussi deux bacs pour PMR et un bac pour travailler debout également où nous réaliserons des cultures potagères de printemps et d’été. Ce sera, je l’espère, pour moi l’occasion de montrer aussi de petits outils adaptés. »

« Aujourd’hui, mes journées sont variées, pleines de sens. Je fais de belles rencontres. Et autour de moi, mes proches pensent que ce projet me correspond », conclut Anne-Françoise. Comme quoi, une période de crise peut être porteuse de changements positifs ou comme dirait son accompagnatrice, « Vous avez réussi votre burn out ».  Quant à nous, en France, nous sommes très heureux qu’Anne-Françoise ait trouvé des ressources utiles et une communauté de cœur avec les autres membres de la FFJNS. Je crois même comprendre qu’un projet commun serait en discussion avec une membre française…A suivre.

Pour joindre Anne-Françoise : anne-francoise.pirson (at) lejardinquiprendsoin.be

Trellis Seminar Series : le rendez-vous annuel des hortithérapeutes du monde entier

La première fois que j’ai eu le plaisir de discuter avec Fiona Thackeray de Trellis, l’association écossaise d’hortithérapie, c’était en 2015. En mars 2020, nous devions nous rencontrer « in real life » pour le symposium de Jardins & Santé à Paris….En 2021, Tamara Singh et moi avons eu le plaisir de présenter un état des lieux de l’hortithérapie en France lors de la première édition du Trellis Seminar Series. Hier soir, j’ai de nouveau eu le plaisir de passer un moment en ligne avec Fiona à une semaine du Trellis Seminar Series 2022. Ma question toute personnelle : est-ce que nous aurons un jour l’occasion de prendre un thé (ou une bière) ensemble ?

Pour le programme et les inscriptions aux séminaires de cette annnée, c’est par ici. Du 7 au 11 mars,  des experts interviendront d’Allemagne, d’Irak, d’Italie, de Belgique, du Brésil et d’Australie pour partager leurs expériences et connaissances de l’horticulture sociale et thérapeutique. Le programme s’enorgueillit également d’un panel de champions communautaires issus d’une variété de projets à travers le Royaume-Uni qui soutiennent les personnes vulnérables, handicapées et défavorisées de tous âges.

Plus que jamais et pour différentes raisons alors que la guerre revient brutalement au coeur de l’Europe, ce rassemblement est une « une lanterne d’espoir dans une année difficile ».

Fiona Thackeray de Trellis Scotland a écrit un livre pour se débarrasser du plastique au jardin, ‘Plastic-free Gardening’ (crédit photo Daily Record)

Fiona nous raconte la genèse de cette conférence en passe de devenir un grand rendez-vous annuel pour les hortithérapeutes du monde entier.

Qu’est-ce qui a incité Trellis à proposer une série de séminaires en ligne en 2021 ?

A little thing called Covid…En mars 2020, nous étions sur le point de tenir notre conférence annuelle qui rassemblait tous les ans entre 50 et 70 personnes en Ecosse. Mais c’était inimaginable de maintenir notre événement en personne : on se serait tous contaminés et nous aurions ramené le virus aux personnes fragiles avec lesquelles nous travaillons. Pendant plusieurs mois, nous nous sommes accrochés à l’espoir de le remettre à plus tard. Et puis nous avons décidé de le tenir en ligne. Cela me semblait un pauvre substitut à des rencontres en personne proposant des activités tactiles. Mais du côté positif, nous n’aurions jamais pu financer la venue de tous ces intervenants étrangers ! Il y avait un côté passionnant à cette transformation.

Les praticiens sont très isolés, ils n’ont souvent pas de pairs avec lesquels échanger dans leurs établissements. Ils nous disaient que notre conférence annuelle leur donnait le sentiment d’appartenir à un véritable mouvement en discutant avec d’autres faisant le même travail. Or, les séminaires en ligne reproduisent cela et l’étendent au-delà du Royaume-Uni.

Un aperçu du programme du Trellis Seminar Series 2022

Qu’est-ce que votre équipe a retenu de la conférence 2021 ? Quel est votre plus beau souvenir ?

La conférence a été un beau succès sur plusieurs plans. Les participants et nous aussi avons beaucoup appris. Nous avons établi des liens qui continuent encore aujourd’hui. Les séminaires étaient sociables et animés. Nous laissions le Zoom ouvert et la fête continuait après la présentation. Nous en étions stupéfaits. Au cours de la série, nous avons eu 580 participants des cinq continents. Nous avons vu les mêmes personnes revenir pour plusieurs séminaires. Ils en retiraient clairement quelque chose. Quelqu’un nous a dit que la conférence était une lanterne d’espoir dans ce qui avait été une année difficile pour beaucoup.

La série 2021 a-t-elle favorisé des coopérations internationales et des connexions individuelles qui ont perduré après l’événement ?

Nous sommes entrés en relation avec l’IGGT (Internationalen Gesellschaft Gartentherapie), l’association allemande d’hortithérapie présidée par Andreas Niepel. Je sais qu’une hortithérapeute travaillant en soins palliatifs en Angleterre est en contact avec Daniela Daniela Silva-Rodriguez Bonazzi, une hortithérapeute péruvienne. Nous avons probablement joué les « entremetteurs » sans le savoir.

Qu’est-ce que les participants vous ont dit vouloir pour la prochaine édition ? Des demandes et des besoins sont-ils apparus ?

Ils ont demandé plus de la même chose ! Il y avait également une demande claire et urgente pour une meilleure reconnaissance professionnelle. Cela a toujours été un de mes objectifs, mais il y avait toujours d’autres projets qui nous occupaient. L’événement a été un catalyseur. La nature et les espaces verts étaient désormais reconnus comme importants pour la santé et nous avons estimé que nous devions établir des normes avant que d’autres ne revendiquent ce domaine. Nous pouvions voir se développer des programmes de formation avec des normes moins strictes que les nôtres. 

Nous travaillons actuellement avec une université pour les cours d’horticulture et avons rencontré une autre université pour les cours liés à la santé. L’objectif est de proposer un certificat d’ici janvier 2023, notamment pour les professionnels de santé comme les infirmières ou les ergothérapeutes. Puis ensuite nous aimerions développer une formation au niveau du master. L’idée est de proposer une formation pour que les gens soient en sécurité et en confiance en tant que praticiens. Nous travaillons aussi à l’élaboration de normes, d’un code de conduite, d’une supervision et de projets de recherche plus structurés.

Quelle est la chose la plus difficile dans l’organisation d’un tel événement ?

La coordination ! S’assurer que tout fonctionne au niveau des fuseaux horaires, des versions de Zoom ou de PowerPoint. Nous faisons des répétitions pour nous en assurer. Nous sommes une équipe de 5 personnes à temps partiel et commençons à réfléchir à partir de novembre. Nous aussi travaillons à distance et nous commençons à ressentir le besoin de nous voir plus souvent en personne.

Quel est le principal objectif de l’édition 2022 ?

Notre objectif reste de connecter les gens, qu’ils retrouvent des thèmes universels avec des spécificités locales qui sont uniques. L’idée est que les participants réalisent qu’en Irak, par exemple, dans un environnement tout à fait différent à des milliers de kilomètres de chez eux, d’autres praticiens font essentiellement la même chose qu’eux avec des manières de faire, des plantes, des approches locales. Pour moi, c’est convaincant et stimulant. Si nous étions entre nous au Royaume-Uni, ce serait moins stimulant. Quant à 2023, nous allons essayer de réintroduire des événements en personne, en extérieur et à plus petite échelle. Mais je pense que nous continuerons aussi les séminaires en ligne.

Colleen Griffin : une hortithérapeute indépendante et impliquée

Dans l’état du Maine, aux Etats-Unis

Colleen Griffin a suivi la formation d’hortithérapeute du Horticultural Therapy Institute (HTI) de Rebecca Haller et Christine Capra, formation que j’ai moi aussi suivie en 2010-2011 sans aller jusqu’au titre de Horticultural Therapist Registered comme Colleen qui a été diplômée en 2018. Puis Colleen est devenue co-auteure du blog du HTI, pour lequel j’ai aussi écrit il y a plusieurs années. Pas étonnant que je ressente une sorte de camaraderie par association avec Colleen. Quand j’ai lu son dernier billet intitulé « Dormance : la réponse de la nature aux jours sombres de l’hiver », j’ai été très touchée par les idées qu’elle exprimait. J’ai eu envie de discuter avec Colleen et de lui consacrer ce premier billet dans mon voyage autour du monde de 2022.

Colleen Griffin

Il y a quelques jours, alors que l’état du Maine où elle vit se remettait d’une forte tempête de neige, nous avons passé un moment très cozy sur Zoom pour parler de son parcours et de ses projets dont celui qui l’occupe tout particulièrement pour les Dempsey Centers for Quality Cancer Care. Pour les fans de Grey’s Anatomy, le nom de Patrick Dempsey évoquera le personnage du Dr. Derek Shepherd. C’est en honneur de sa mère touchée par le cancer que l’acteur a fondé et reste très impliqué dans cette association caritative qui accueille et soutient les patients et leurs proches.

Quant à Colleen, voici comment elle résume son parcours. « Après une carrière de 25 ans dans le domaine de la santé, j’ai décidé qu’un changement était nécessaire. J’ai suivi mon cœur et me suis inscrite à des cours d’horticulture dans un community college local. C’est à partir de là que j’ai découvert l’hortithérapie et que j’ai suivi la formation du HTI dans le Colorado. J’ai obtenu mon HTR en 2018 et j’ai depuis travaillé avec des adultes et des enfants ayant des besoins spéciaux dans des programmes professionnels et développementaux/comportementaux. Depuis 4 ans, je suis affiliée aux Dempsey Centers for Quality Cancer Care, qui servent non seulement les personnes ayant reçu un diagnostic de cancer, mais aussi leurs familles et leurs soignants. Mon travail avec Dempsey est axé sur la réduction du stress basée sur la pleine conscience. » 

Mais ce n’est pas tout. Colleen s’implique dans deux organisations professionnelles dédiées à l’hortithérapie ainsi que dans la formation.  « Je fais partie de l’équipe de programmation de la conférence de l’American Horticultural Therapy Association – AHTA (prochaine conférence 8-10 septembre à Kansas City). Je suis actuellement coordinatrice des membres du North East Horticultural Therapy Network (NEHTN) et j’organise le bulletin trimestriel de ce réseau. Récemment, j’ai commencé à enseigner dans le cadre du programme bénévole des maîtres jardiniers (master gardeners) de l’Université du Maine Cooperative Extension. »

Cancer, nutrition et pleine conscience

Depuis une dizaine d’années, le Dempsey Center cultive un jardin avec l’aide de master gardeners comme ceux formés par Colleen. La production sert à des cours de cuisine thérapeutique en plus d’être distribuée aux patients pour encourager une alimentation saine et équilibrée. Devant quitter son emplacement original, ce jardin a trouvé refuge dans un nouveau lieu appartement au YMCA d’Auburn l’année dernière. C’est à Colleen que le Dempsey Center confie alors la conception du jardin communautaire et d’un jardin thérapeutique attenant. Dans cette partie qu’elle rend accessible aux personnes à mobilité réduite, elle installe des bacs et une longue table de travail pour jardiner à hauteur. 

En 2021, ce sont les herbes aromatiques et un jardin sensoriel qui ont été le principal objectif. Grâce à une structure couverte et à six tables, les activités d’hortithérapie peuvent se poursuivre par tous les temps car le Maine a un climat assez rude et imprévisible. Colleen espère que cette année, le projet va continuer à mettre des racines, notamment avec un jardin d’herbes médicinales. « Mais Rome ne s’est pas construite en un jour, » rappelle-t-elle. D’ailleurs, un autre projet ambitieux est de transformer une partie du terrain en espace naturel avec des pollinisateurs et des plantes indigènes. « Cette partie restera plus sauvage et pas accessible en fauteuil. Mais ce sera un lieu pour les familles. »

Jardin thérapeutique en devenir, nivellement et préparation du terrain appartenant au YMCA.
Le jardin thérapeutique en cours d’installation au printemps 2021 dans le jardin communautaire qui l’entoure. Il contient deux lits surélevés et deux jardinières accessibles aux fauteuils roulants, fixées à une table de travail.

Le jardin thérapeutique du Dempsey Center s’adresse aussi aux soignants, pour une pause dans leur quotidien. Colleen reçoit également des enfants de personnes malades ou des enfants endeuillés. « Avec des groupes de 8 à 18 ans, ce n’est pas toujours facile ! En mai dernier, nous avons commencé avec des plantations d’haricots verts et de concombres. Les enfants peuvent venir au jardin quand ils veulent. »

Jardiner n’est pas toujours rattaché à un lieu partagé, la Covid nous a appris à être adaptable. Cet hiver, Colleen a participé à une « Cabin fever series », un programme de wébinaires associant quatre professionnelles, une diététicienne, une prof de pleine conscience, une prof d’exercice adapté et une hortithérapeute. « Pour des patients qui ne pouvaient pas se déplacer, les conférences en ligne représentaient un grand intérêt. Une femme a participé depuis l’hôpital pendant une chimiothérapie. Une mère malade et sa fille adolescente ont apprécié de ne pas parler de maladie le temps de cet échange. » 

Dans cette vidéo, Colleen vous invite à une visite du nouveau jardin et vous raconte l’histoire de sa création. 

Le jardin sensoriel se trouve dans une jardinière surélevée. Attachée à la jardinière, une activité de pleine conscience auto-guidée que les visiteurs peuvent pratique avec les plantes devant eux.
Le jardin thérapeutique du Dempsey Center sa première année

Les origines d’une vocation

C’est l’accident de la route de son fils et sa longue convalescence qui a ouvert les yeux de Colleen sur le pouvoir thérapeutique du jardin. « Le jardin est un endroit rassurant où on peut démêler ses émotions. La nature ne porte pas de jugement et vous accepte. On peut reprendre confiance. Guérir est une longue route pleine de virages. J’ai constaté qu’il y a une différence énorme entre ce que la communauté médicale appelle être guéri et le fait d’aller vraiment mieux », explique Colleen dans une émission du podcast « Ah ha moment ». Ce podcast présente le parcours de plusieurs hortithérapeutes et leur « ah ha moment », le moment où ils ont pris conscience de l’intérêt des jardins thérapeutiques et de l’hortithérapie. Je vous encourage à écouter d’autres épisodes pour découvrir les histoires de Christine Capra, Matt Wichrowski, Pam Catlin, John Murphy, Patty Cassidy et bien d’autres.

L’accident de son fils impulse une envie de changement. Le jardin l’attire naturellement car elle pressent son intérêt thérapeutique. Quand elle parle à un de ses enseignants d’horticulture de cette intuition, elle s’entend répondre : « Ce que tu décris, c’est l’hortithérapie ». Et une hortithérapeute est née.

Hortithérapeute, une profession toujours en devenir

« En 2018, nous étions deux hortithérapeutes dans le Maine, dont Kathy Perry qui a été ma superviseuse de stage pour devenir HTR. Aujourd’hui, nous sommes quatre et bientôt cinq. A mes débuts, j’ai frappé à de nombreuses portes sans succès. J’ai été très heureuse que le Dempsey Center me donne une chance. Je pense que de plus en plus d’organisations voient l’intérêt de l’hortithérapie pour les gens qu’elles accueillent »,  constate Colleen. « La pandémie a changé notre vision de ce qui est thérapeutique. J’aimerais que tous les jardins communautaires, comme ceux dans lesquels travaillent les master gardeners, aient un jardin sensoriel. Dans cette crise, nous avons tous subi des traumatismes, des deuils, des pertes et de l’isolement. Le jardin peut nous aider à traverser la pandémie. »

Depuis la France, nous pourrions avoir l’impression que les hortithérapeutes ont la belle vie aux Etats-Unis, que la pratique est acceptée à bras ouverts. Le parcours de Colleen démontre que rien n’est jamais acquis. « J’ai rencontré une hortithérapeute de Seattle sur la côte ouest des Etats-Unis. J’avais l’impression que là-bas, l’hortithérapie était bien plus avancée. Mais finalement, non. » D’ailleurs, n’est-ce pas peut-être dans cet esprit un peu rebelle et hors des clous, toujours en lutte tranquille, que l’hortithérapie se joue ? 

En tout cas, partout les hortithérapeutes cherchent à se rassembler. Aux Etats-Unis, cette envie a pris la forme de huit réseaux régionaux de l’AHTA il y a plusieurs années. Après une période où les réseaux sont devenus indépendants de l’AHTA, il y a actuellement un mouvement pour rassembler de nouveau les deux niveaux d’organisation, national et régional. Colleen fait partie de ces chevilles ouvrières du rapprochement. « C’est important d’avoir une organisation nationale plus forte sans perdre l’identité des réseaux régionaux », explique-t-elle. Colleen représente le nord-est des Etats-Unis auprès de l’AHTA tout en s’impliquant dans le North East Horticultural Therapy Network (NEHTN). « Je me suis engagée dans le NEHTN à un moment où beaucoup d’anciennes partaient. Cela m’apporte beaucoup car nous partageons les mêmes questionnements. Nous avons quatre réunions par an et de nombreux échanges. » Pour rappel, l’hortithérapie, c’est connecter les humains – dont les hortithérapeutes – et les plantes.

Le Bonheur est dans le jardin fête ses 10 ans

 

Où sont-elles passées, ces 10 années ? Je vous les raconte à travers quelques billets qui ont jalonné mes explorations aux Etats-Unis, en France et ailleurs à la recherche d’expériences de la nature qui soigne. 267 billets en 10 ans et une masse d’informations qui restent à votre disposition si vous aimez fouiller un peu. N’hésitez pas à utiliser l’outil de recherche et voyez ce qui se cache dans les profondeurs du Bonheur. 

En préparant cette rétrospective, je me rends compte de tous les échanges et les rencontres que le blog a générés pour moi et parfois entre les lecteurs. C’est à cela qu’il sert.

Suzanne Redell dans un oasis de verdure avec une patiente du Cordilleras Mental Health Center (Californie).

2012, les débuts dans l’enthousiasme

En mai 2012, j’explique dans le premier billet pourquoi je lance Le bonheur est dans le jardin. J’habitais alors à Berkeley en Californie, mais le retour à Paris était programmé pour l’automne. Mon objectif était de parler de projets d’hortithérapie, de partager des exemples, d’inspirer. Déjà, j’évoquais la soif de nature et de connexion avec la terre des citadins, thème qui a pris de l’ampleur depuis 2012 et encore plus depuis 2020.

Depuis la Californie, j’avais échangé avec Anne et Jean-Paul Ribes de Belles Plantes ainsi qu’avec Anne Chahine de Jardins & Santé. Lien entre la France et les Etats-Unis, j’avais aussi « recruté » Rebecca Haller, ancienne présidente de l’American Horticultural Therapy Institute, pour le Symposium de Jardins & Santé en novembre 2012. A travers le blog, commençait à se jouer un rôle d’intermédiaire.

Avant de rentrer en France, je m’en donnais à cœur joie en racontant des expériences américaines, en pédopsychiatrie à Cincinnatidans un hôpital gérontologique à Atlanta ou encore de jardin en soins palliatifs en Caroline du Nord. Les soins palliatifs déjà – comme un clin d’œil à aujourd’hui où me voici psychologue dans une équipe mobile de soins palliatifs. A l’époque, j’abordais tous ces sujets sans aucune connaissance de soignante et seulement une courte formation en hortithérapie. Avec un enthousiasme sans doute un peu naïf. Pendant quatre ans, Le bonheur a été publié une fois, voire deux fois, par semaine ! Avant de devenir mensuel lorsque j’ai commencé un master de psychologie à Paris Nanterre. Merci Carole Nahon pour la suggestion de réduire la fréquence, car j’ai bien failli arrêter à ce moment-là devant la somme de travail.

En 2012 toujours,  premier passage au Centre de Formation de Chaumont-sur-Loire comme stagiaire lors de l’une de toutes premières formations aux jardins de soin et rencontre avec quelques personnes clés : Hervé Bertrix, Sébastien Guéret, Stéphane Lanel,  Paule Lebay, Dominique Marboeuf, « les » Ribes,…

Anne Ribes et Suzanne Redell discutent dans le jardin à la Pitié Salpétrière en 2013.

2013, un pied en France, un pied aux Etats-Unis

Je suis en France, mais mes attaches américaines sont encore très fortes (jardin dans des quartiers défavorisés à Portlandoù j’ai vécu plusieurs années, hortithérapie et violences sexuelles, rencontre avec Matt Wichrowski, hortithérapeute et chercheur new-yorkais,…). Petit à petit, le centre de gravité se déplace en France (Anne Ribes à la Pitié-Salpétrièrele Jardin d’Olt comme remède contre l’enfermement dans un Ehpad ou un atelier d’horticulture dans un IME). Toujours comme pont entre les deux pays, je commence à décliner le Bonheur en anglais pour alimenter le blog On the Ground du Horticultural Therapy Institute de Rebecca Haller et Christine Capra où j’ai été formée en 2010-2011.

Les animateurs du projet de jardin partagé au CH Georges Daumezon (Loiret) dont Anne Babin (à gauche en tablier vert) et Laurent Chéreau (devant avec le bob).

2014 fourmille de rencontres

Cette année-là, je commence à participer au jury du prix de la Fondation Truffaut qui récompense pendant plusieurs années, sous différentes formes, des jardins thérapeutiques, d’insertion et sociaux. Ce sera au fil du temps l’occasion de belles rencontres comme celle de Romane Glotain. Elle deviendra une régulière du blog à qui je passerai la plume plusieurs fois. Tout comme Nicole Brès qui écrira plusieurs billets au décours de ses voyages. Je fais aussi la connaissance de France Criou autour du Jardin de l’Armillaire qu’elle a contribué à créer au CHU de Nice. Je m’essaie pour la première fois à la vidéo avec une visite filmée du jardin de l’Ephad d’Onzain en compagnie de Paule Lebay. Ayant convaincu le magazine Le Lien Horticole de publier des articles sur les jardins thérapeutiques, je visite entre autres Dominique Marboeuf au CH Mazurelle à La Roche-sur-Yon. 2014 est aussi l’année où Tamara Singh, hortithérapeute certifiée aux Etats-Unis, débarque en France.

Un des cinq jardins au Legacy Emanuel Medical Center à Portland (Oregon, Etats-Unis).

2015, de la terreur à l’amour du vivant

L’année commence dans la douleur avec les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher et je publie les réflexions de Sébastien Guéret, amoureux des jardins coincé au Japon que j’avais déjà présenté quelques mois plus tôt. Je continue la pratique de passer la plume à d’autres, comme ici pour parler de jardins et de soins palliatifs à la maison médicale Jeanne Garnier. L’Amérique du nord reste un terrain d’aventure fréquent (Une hortithérapeute à temps plein au Mental Health Center à Denverla formation à l’hortithérapie aux New York Botanical Gardens by Tamara Singh, la rencontre avec Jeannine Lafrenière de la Fondation Oublie pour un instant au Canada,…). Je me balade aussi en Belgique où je risque de rester coincée dans un hôpital pour le weekend pour cause de grève des transports. J’évoque pour la première fois l’écothérapie ainsi que la biophilie et E.O. Wilson, ce chercheur iconique qui vient de nous quitter il y a quelques jours. 

Les Jardins de l’Humanité dans la brume

2016, rythme de croisière

Je propose une de mes premières « revues de la littérature » sur les études démontrant les bienfaits de la nature sur la santé mentale. En 2016, visite en chair et en os à Castelnaudary chez John Riddel au Jardin des Vents. Pas moins de 4 billets pour décrire ce projet qui aura pris 10 ans de travail acharné pour se concrétiser et qui rassemble plusieurs établissements. C’est le grand plaisir d’écrire un blog pour une pigiste habituée aux contraintes imposées par des rédac chef : ici, je fais ce que je veux. De même, je consacre une série de quatre billets au grand sujet du financement. Je mets aussi en avant des travaux d’étudiants de différentes disciplines qui ont pris le jardin thérapeutique comme objet d’étude, comme le travail d’Arnaud Kowalczyk en master Promotion et Gestion de la Santé à Tours (et en passant en train par Saint-Pierre-des-Corps, je lui prête un jour le livre de Clare Marcus Cooper sur le quai de la gare). Je reviens à la vidéo pour présenter Laure Bentze et Stéphanie Personne de Ter’Happy, mais c’est à distance que j’interviewe Estelle Alquier des Jardins de l’Humanité dans les Landes. 

Curiosité partagée : le Jardin de Bonne à Paris, le jardin partagé de mon quartier qui rapproche les habitants.

2017, les frémissements d’une future fédération

En 2017, un certain Jérôme Pellissier m’appelle pour boire un café au Père Tranquille à Paris : il va publier un livre (enfin) en français sur l’hortithérapie et les jardins thérapeutiques. Alléluia ! 2017 est aussi une année de symposium Jardins & Santé. Comme d’habitude, j’essaie d’en rendre compte pour les absents. Ce symposium sera de manière informelle, dans un autre bar, le point de départ de la Fédération Française Jardins, Nature et Santé. Depuis 2012, j’ai rencontré petit à petit (et présenté ici) presque tous les futurs membres-fondateurs de la « Fédé », y compris Didier Sigler du CH Théophile Roussel. Je prends aussi le temps de revenir sur des projets découverts les années précédentes, un autre luxe que permet un blog indépendant.

Le jardin de soin de Chaumont-sur-Loire, un jardin couteau suisse : pour les stagiaires des formations, pour des bénéficiaires locaux et pour le grand public qui visite le domaine.

2018, des prisons et des bains de forêt

Je suis bien ancrée en France, mais je garde toujours un œil sur les Etats-Unis, par exemple avec ce portrait de Calliope Correia, une hortithérapeute californienne et camarade de cours au Horticultural Therapy Institute, qui travaille entre autre derrière les barreaux avec beaucoup de passion. En 2018, je suis frappée par la multiplication des livres sur les bains de forêts…ce qui m’amènera directement à en écrire un autre pour les enfants et les familles l’année suivante. 

Evénement marquant cette année-là, l’ouverture d’un jardin de soin à Chaumont-sur-Loire, une satisfaction pour toute l’équipe des formateurs dont je faisais partie à l’époque et un projet mené en un temps record à la suite d’une rencontre avec la directrice des lieux. Il y a d’autres bonnes nouvelles : l’arrivée de Heidi Rotteneder, une hortithérapeute certifiée des deux côtés de l’Atlantiquela découverte qu’on peut pratiquer la psychothérapie dans la nature grâce à Beth Collier (une pratique que je commence à m’approprier à ma manière en tant que psychologue et psychothérapeute) ou encore la rencontre avec Green Link, une fondation très nature. Green Link publiera notamment cette même année un livre blanc sur les jardins en prison.

Dr. France Criou et Roger Ulrich, en marge du colloque « Des jardins pour prendre soin » à Saint-Etienne en 2019 à l’initiative de l’équipe du Jardin des Mélisses et de Dr. Romain Pommier.

2019, un livre et un colloque génial

A titre personnel, elle débute avec la publication de mon livre susnommé, Le Shinrin Yoku en famille, qui incite les familles à reconnecter avec la nature dans la lignée de Richard Louv. A titre collectif, elle se poursuit avec le premier anniversaire de la Fédération Française Jardins, Nature et Santé. Nous communions avec la communauté hortithérapique lors d’un colloque au CHU de Saint-Etienne avec Roger Ulrich en guest star (pour expliquer l’impact de sa venue en France, je fais le parallèle avec rencontrer Mick Jagger pour un fan de rock anglais). Je parle à des « reconverties » qui ont répondu à l’appel de la nature. Nous causons dans le Jardin du Luxembourg avec une hortithérapeute péruvienneUn nouveau jardin « hors les murs » fait son apparition en Sologne, le Jardin de Vezenne. 

Une sortie des Décliques qui reconnecte les petits Franciliens avec la nature

2020, l’année des confinés

Tout avait si bien commencé. Et puis boum. Confinement acte I (Confinés dans nos corps, pas dans nos têtes), confinement acte II (Quand les confinés redécouvrent la nature, la biophilie explose), confinement acte III (Dans les jardins et la nature, les activités thérapeutiques reprennent de plus belle). Et puis encore et toujours des rencontres : Florence Gottiniaux en face à faceSabrina Serres au téléphone,…

Un jardin à visée thérapeutique à la Clinique de l’Anjou à Angers pour améliorer la qualité de vie des patientes en oncologie

2021, l’année de la formation

2021 explose d’actualité autour de la formation, les trois premiers jardiniers médiateurs et l’annonce d’un DU Santé et Jardins, notamment. Romane Glotain a fait le Tour de France des jardins thérapeutiques. On est parti en Angleterre avec Sue Stuart-Smith pour son excellent livre L’Equilibre du jardinier, en Italie avec Ania Balducci qui lance une formation universitaire à l’hortithérapie et au Kurdistan avec Tamara et Heidi.

Et en 2022 ? Et bien justement, j’ai envie de continuer sur cette lancée hors des frontières. En 2022, le Bonheur va se balader dans le monde entier. La suite en février…Merci de votre fidélité. N’hésitez pas à commenter ou à me donner des pistes de sujets à l’étranger.

Trois professionnelles de la santé mentale s’allient à la nature

Pour conclure 2021, la parole à trois femmes croisées électroniquement ou dans la vraie vie et dont j’avais envie d’avoir des nouvelles. Je leur ai demandé où en étaient leurs projets autour du jardin et de la nature et je partage avec vous leurs réponses. Merci à elles.

Stéphanie Martin : psychologue, elle consulte dans la nature

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux médiations autour du jardin/de la nature?

J’ai exercé  en tant que psychologue clinicienne pendant une dizaine d’années au sein d’établissements médico-sociaux, accueillant des personnes porteuses de handicap. Ces dernières années ma pratique a énormément évolué,  à travers mes besoins propres et auxquels j’ai trouvé un écho auprès de mes patients. Je me suis d’abord formée à la florithérapie, c’est-à-dire aux fleurs de Bach. J’ai découvert un autre univers à travers cet outil, et la puissance de la connexion avec les fleurs m’a amenée à me questionner différemment. J’ai commencé à proposer les fleurs de Bach aux patients que je suivais en institution, et j’ai pu observer des résultats incroyables. Il m’est ensuite apparu comme une évidence qu’il fallait aller plus loin, et j’ai très fortement ressenti le manque de connexion à la nature dont de nombreux patients souffraient. Cela m’est venu en observant le décalage qu’il pouvait y avoir entre les attentes et représentations de mes patients et la réalité du temps qui passe, des saisons, et du temps nécessaire à la maturation psychique. Lorsque l’on mettait en lien par exemple la saisonnalité avec le temps psychique, d’autres perspectives apparaissaient. En fait, une grande partie de mes patients vivaient en foyer d’hébergement, dans un bâtiment situé sur le même lieu que leur lieu de travail (ESAT). Ils passaient d’un bâtiment à l’autre, et en dehors des sorties organisées avec le foyer ou les associations partenaires, ils n’étaient que très peu en lien avec la nature.

J’ai alors commencé à proposer des consultations à l’extérieur, en marchant, notamment à une patiente pour qui je sentais au plus profond de moi que c’était cela dont elle avait besoin. Nous sommes allées dans un petit bois tout proche de l’établissement, et c’est comme si le contact avec la nature, avec les feuilles au sol, avec les couleurs, la luminosité, la reconnectait peu à peu à la vie. J’ai vu son niveau d’anxiété baisser drastiquement au cours de cette courte consultation, et je l’ai sentie s’apaiser au fil de la balade.

Suite à cela j’ai commencé à imaginer un espace thérapeutique en institution, sous forme de jardin. Un espace préservé, pensé pour et avec les patients, où l’on pourrait à la fois proposer des consultations, des groupes thérapeutiques, des temps de méditation, etc…, et à la fois laisser un accès libre afin que chacun puisse s’approprier cet oasis. J’ai alors commencé à faire des recherches en ce sens et j’ai découvert qu’il existait d’autres lieux comme celui que j’imaginais. Malheureusement la conjecture du moment n’a pas permis à ce projet de voir le jour.

De mon côté j’ai ensuite quitté le milieu médico-social avec lequel je me sentais de plus en plus en décalage pour m’installer en libéral, avec toujours en tête cette idée de jardinage thérapeutique.

Quelle est votre implication actuelle ?

Actuellement, je viens d’ouvrir mon cabinet de psychologue clinicienne et psychothérapeute en ville. Je n’ai pas pu trouver un lieu d’exercice qui me permettait d’avoir un jardin thérapeutique sur place, mais j’ai trouvé un cabinet avec une immense baie vitrée donnant directement sur un bel espace de verdure, avec en fond d’un côté les montagnes et de l’autre le lac du Bourget. Cela a été mon compromis pour finalement avoir quand même la nature au sein du cabinet !

Je reçois les patients (enfants, adolescents, adultes) au cabinet, où je leur propose différents outils pour accompagner la psychothérapie. Je travaille toujours avec les fleurs de Bach comme alliées du travail psychique. Et surtout, je propose également des consultations à l’extérieur, en milieu naturel. J’ai la chance de travailler dans un cadre exceptionnel, où les espaces naturels sont proches et accessibles (bords de lac, forêt, jardin vagabond…), alors je m’en saisis pour accompagner mes patients.

Je continue également d’accompagner des personnes en situation de handicap, ce qui a été ma spécialité pendant de nombreuses années. J’utilise différents moyens de communication et de support thérapeutique afin de m’adapter aux spécificités de chacun. Nous mettons aussi en place ensemble des outils qui permettent de transposer dans la vie quotidienne ce qui est travaillé en séance.

Enfin je suis en train de me former en phytothérapie et aromathérapie afin de compléter ma palette thérapeutique et de proposer un accompagnement plus global de chaque personne.

Quels sont les projets que vous souhaitez entreprendre dans ce domaine?

D’ici quelques temps je vais également proposer des groupes thérapeutiques au jardin, en partenariat avec une maraîchère permacultrice. Nous attendons le printemps pour que la saison soit plus appropriée, et aussi que ma patientèle soit plus développée afin de construire un projet solide.

J’ai pas mal d’idées qui bouillonnent dans ma tête, des envies de partenariats avec d’autres professionnels, des envies de formation… mais j’essaie de me raisonner et de ne pas tout attaquer en même temps ! Moi aussi j’apprends à me reconnecter à la saisonnalité, et au temps réel de la vie !

Pour en savoir plus sur Stéphanie, vous pouvez visiter son site.

Marion de Lamotte : infirmière, elle accompagne des patients au jardin

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux médiations autour du jardin/de la nature?

Depuis ma plus tendre enfance, la nature fait partie de mon environnement. J’ai grandi à la campagne, puis m’en suis éloignée pour me centrer sur mes études d’infirmière. 

J’exerce depuis 15 ans dans un hôpital psychiatrique en Vendée, le centre hospitalier Georges Mazurelle qui est réputé pour son parc paysager, pensé pour le bien être des patients, soignants et famille (voir le portrait de Dominique Marboeuf en 2014, son successeur est Michel Grelier). Sur les premières années, en collaboration avec l’équipe et le paysagiste de l’hôpital, j’ai monté de petits projets de jardins attenants aux unités d’hospitalisation. De petits « havres » de tranquillité pour les patients mais qui se pérennisaient rarement dans le temps, faute de moyens et car la mobilité nous amène à changer régulièrement de poste. 

En 2016, je suis arrivée sur un Hôpital de Jour pour une durée de 4 ans, structure de l’hôpital proposant des activités thérapeutiques. J’ai tout naturellement monté un groupe Jardin, avec une collègue infirmière et un groupe de 7 patients. Groupe ayant lieu tous les lundi matin. La dimension thérapeutique a pris tout son sens au travers du cadre proposé, des objectifs posés et du temps régulier mis à disposition pour la pratique mais aussi pour la régulation du projet. Le jardin a entièrement été conçu avec le groupe. Une expérience collective très riche. 

C’est vraiment sur cette période que les questions sur mon devenir professionnel se sont dessinées, que j’ai pris connaissance des savoirs théoriques et scientifiques existants et que j’ai contacté la Fédération Française Jardins Nature et Santé dont je suis devenue membre sympathisante. J’ai récemment décidé d’en devenir membre active.

En parallèle, depuis la naissance de mes enfants, j’avais eu besoin de la nature et du jardin pour me restaurer psychiquement et physiquement. J’ai donc pu expérimenter personnellement et collectivement les bienfaits de la nature. Je me suis tournée vers la permaculture qui m’a apporté une vision et une éthique proche de mes valeurs, qui m’accompagne aujourd’hui dans mon quotidien personnel et professionnel.

Quelle est votre implication actuelle ?

Depuis un an, je suis sur une autre structure de jour de ce même hôpital. Le fonctionnement est le même que sur l’hôpital de jour avec une dimension sociale approfondie du soin.

J’accompagne donc un groupe de 7 patients souffrants de pathologies psychiatriques, avec une collègue ergothérapeute, sur un jardin partagé dépendant d’une maison de quartier de la ville. Au-delà de l’aspect groupal, où se travaille déjà le lien à l’autre, se joue l’aspect sociétal, emprunt de représentations de la maladie mentale et le but est d’étayer puis autonomiser les patients dans la restauration ou la mise en place d’un lien à l’autre sécurisant. Le jardin faisant tiers dans la relation. Les autres aspects de la médiation sont également déployés à savoir la dimension physique, psychique et cognitive. 

Il y a un peu plus d’un an, je me suis formée au Jardin de soin module de base de Chaumont sur Loire, pour asseoir et formaliser des pratiques, acquérir des connaissances et surtout échanger avec des professionnels intéressés.

Quels sont les projets que vous souhaitez entreprendre dans ce domaine?

Depuis 2 ans, je réfléchis, en collaboration avec l’actuel responsable des espaces verts de l’hôpital, à un projet de jardin partagé sur l’hôpital. Un évènement que nous avons nommé « Parlons jardin » a réuni au mois de novembre les équipes et usagers intéressés par le sujet pour échanger sur les pratiques actuelles et lancer une dynamique collective et participative de réflexion. Un souhait commun, voir les premières plantations au printemps 2022.

Je suis persuadée que ce type de projet répond aux enjeux actuels. Il peut redynamiser l’institution, créer du lien entre les équipes, favoriser le bien être des patients, des soignants, des familles, créer un « ailleurs » ressource, faire des ponts avec des projets culturels et être favorable à la biodiversité et aux enjeux écologiques.

Pour ma part, après avoir argumenté, défendu le projet, rencontré des partenaires, mon avenir se dessine ailleurs. Je déménage à Angers prochainement et n’emporte pas mon statut de fonctionnaire avec moi. Je souhaite cependant continuer à œuvrer dans cette dynamique et proposer mes services aux institutions et aux particuliers ayant des problématiques de santé et voulant y répondre par l’intermédiaire du jardin. 

Pour retrouver Marion de Lamotte, voici son compte LinkedIn.

Elisabeth Cuchet Soubelet : chercheuse en reconversion, elle choisit un jardin thérapeutique comme terrain de stage

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux médiations autour du jardin/de la nature ?

De formation scientifique, j’ai fait de la recherche pendant plus de 25 ans dans l’industrie de l’imagerie médicale. Chercheuse en innovation technologique puis responsable de la recherche clinique, j’ai collaboré avec des chirurgiens du monde entier. Si ce métier m’a passionné, il impliquait aussi beaucoup de travail, de responsabilités, de voyages et de stress. J’ai essayé la méditation pour réduire ce stress, mais c’est une pratique que je trouve difficile. Par contre, j’ai crée il y a 3 ans un petit jardin sur le toit de mon garage en banlieue parisienne, qui est rapidement devenu mon lieu « ressource » : je me suis rendu compte que quelques minutes passées les mains dans la terre ou à regarder les insectes butiner me permettaient de m’apaiser. 

Il y a quelques mois, j’ai vécu une période difficile, entre le rachat de mon entreprise et des difficultés personnelles. J’ai alors décidé de partir « changer d’air » quelques jours en me formant à la permaculture dans la Drôme, à l’université des Alvéoles.  Ce stage a été pour moi une révélation : j’ai découvert que la permaculture ne touche pas seulement au végétal mais aussi à l’humain ! Cette approche écosystémique bienveillante où l’humain retrouve toute sa place au sein de la nature, qui allie des connaissances scientifiques très poussées mais laisse aussi une grande part à l’expérimentation du travail de la terre, m’a permis de me ressourcer et de me remettre en marche. Ce temps passé au plus près de la nature a été pour moi une véritable thérapie : en seulement une semaine, j’avais retrouvé l’envie de faire des projets et de me projeter dans l’avenir. 

Au retour de ce stage, à 53 ans, j’ai quitté mon travail et je me suis inscrite à l’université, en master de psychologie, avec l’idée d’explorer le pouvoir thérapeutique de la nature. J’ai alors découvert la littérature scientifique déjà très importante sur ce sujet, et trouvé de nombreux contacts grâce à la Fédération Française Jardins Nature et Santé. 

Quelle est votre implication actuelle ? 

Grâce à la FFJNS, j’ai pris contact avec l’hôpital Cognac Jay où je suis actuellement en stage de M1 de psychologie en service nutrition et obésité. Cet hôpital a été rénové en 2006 par l’architecte Japonais Toyo, autour d’un magnifique jardin. Anne Surdon, médiatrice en jardin thérapeutique, y organisait des ateliers thérapeutiques jusqu’à l’arrivée de la pandémie de COVID 19.  Anne avait envie depuis quelques mois de proposer à nouveau ces ateliers, et mon souhait de mener un projet de recherche sur les effets thérapeutiques du jardin pour les patients souffrants d’obésité a motivé toute l’équipe à redémarrer cet atelier. Je suis encore en phase de définition de mon projet de recherche, mais j’ai déjà observé lors du premier atelier combien les patients étaient fiers de ce qu’ils avaient pu réaliser au jardin !

Quels sont les projets que vous souhaitez entreprendre dans ce domaine?

Je souhaite dans deux ans exercer en tant que psychologue clinicienne, en tant que soignante, et utiliser la nature comme médiation thérapeutique dans ma pratique. Je reste cependant passionnée de recherche clinique, et j’aimerais donc pouvoir continuer à mener des recherches sur la valeur thérapeutique de la nature, en particulier pour des patients souffrant de psychopathologies sévères. 

Pour retrouver Elisabeth Cuchet Soubelet, voici son compte LinkedIn.

Bon courage à toutes les trois ! Bonne fin d’année à vous toutes et tous.