Récit de voyage en Scandinavie biophilique

 

Ce mois-ci, la parole est à Philippe Walch, paysagiste pendant 30 ans et aujourd’hui formateur en jardins à but thérapeutique (le terme qu’il préfère) dans des unités de soin en Ehpad, hôpitaux et ailleurs. Nouveau membre de la Fédération Française Jardins, Nature et Santé, il nous invite à partager l’expérience d’un récent voyage au Danemark plein de découvertes. Merci, Philippe. Vous pouvez le joindre à phwalch (at) lesjardinsavie.com. 

En parlant de voyager, je vous suggère un voyage sur la Costa Brava avec le projet très sympa de mes amis Louise Brody et Charles Poisay. Car il touche aussi à notre rapport à la nature et à l’invention d’une nouvelle vie. Jetez un oeil sur leur Kickstarter qui décrit leur vision et leur projet  :  www.kickstarter.com/projects/santelm66

 

 

Quand tant d’autres de nos concitoyens courent après quelques heures de chaleur et de farniente – et on les comprend, j’ai eu l’occasion de passer quelques jours au nord de Copenhague, Danemark, au mois de janvier 2019.

Le Danemark, petit voisin de la Suède référence européenne du concept de biophilie, n’échappe pas à cet amour de la nature que l’on voit à tout moment en se promenant ou en roulant. Certes, ce plat pays nordique et islien de 5,5 millions d’âmes ne souffre pas de sècheresse, mais on remarque vite que les forêts et bois le long des routes sont gérés avec un respect de la biodiversité et des cycles de croissance et de dégradation naturelle : on coupe ce qui est mort et on le laisse sur place.

Les cimetières sont de cette même veine verte, domestiquée mais foisonnante, avec une minéralité minimisée. J’ai même vu un local de poubelles planté d’un bouleau bien vivant!

 

Un musée d’art moderne en plein air

Une visite au musée d’art moderne de l’île Seeland, Louisiana à 30 km au Nord de la capitale, vous laisse pantois car ce musée est autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.le jardin est parsemé d’œuvres sculpturales ou architecturales, et ce en bordure de mer. Il a beau eu fait 1°C avec un ciel bas, on ne peut que déambuler avec joie dans ce parc–musée, entre deux visites de salles !

 

Dans un arborétum royal, sylvothérapie et hortithérapie en action

Et puis…il y eut cette douce révélation non préméditée avec la découverte de cet arboretum royal (le Danemark est encore un royaume ), réaménagé à partir d’un patrimoine végétal par la chaire « Forêt et Environnement » de l’Université de Copenhague par Ulrika Stigdotter et son équipe, dont Ulrik Sidenius. Cet arboretum qui n’est jamais dénommé parc (connotation trop paysagère) est depuis 2004 une forêt de santé (Helserskov en danois)  nommée « Octovia », se voulant un concept modèle de sylvothérapie et au sein de laquelle est inclus le jardin de thérapie « Nacadia ».

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L’entrée de la serre de séances hortithérapeutiques : invitation au repos « restauratif »

« Octavia « fourmille de 2000 espèces et cultivars de ligneux, arbres et arbustes et c’est en effet une gourmandise botanique étonnante, traversée de sentes et allées.

Le jardin « Nacadia », ouvert à tous l’après-midi, est dédié le matin à l’expérimentation de besoin de nature pour des patients (c’est ce terme qui est utilisé dans les séances guidées) psychiquement et mentalement fatigués. Les séances commencent dans une serre fermée de 170 m2, aménagée en salle spacieuse toute de bois au sol avec des recoins , mini-pièces végétalisées où l’on vient respirer, poser son regard (suivant la théorie « Attractive Restoration Therapy » des Kaplan), fermer les yeux, faire quelques pas, dire quelques mots à son voisin… puis sortir au dehors pour flâner lentement, toucher les troncs, contempler, le long des chemins parsemés de bancs de bois et d’espaces naturels peu encombrés mais tout de vert vêtus, enfin dans la belle saison : Bouleaux, Chênes , Tilleuls, Noyers cendrés, Sorbiers, Erables, Hêtres, Magnolias soulangeana… et bien d’autres espèces plus rares mais comme chez elles !

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Les danois appellent ces perspectives ouvertes et lointaines « fields ».Une ouverture paysagère lorsque les patients entrent dans le mouvement physique et celui du regard . »Nacadia » en est pourvu de nombreuses !

Le fait d’avoir visité le Danemark en janvier appelle à revenir en mai ou en juin…pour profiter de la même expérience en robe de verdure et en fleurs au sol comme sur les arbres. Les Vikings qui n’ont peur de rien, aiment tellement le vert qu’ils ont osé nommer le palais arctique Groenland, c’est-à-dire le « pays vert », pour donner envie d’y venir !

 

Oliver Sacks, le cerveau et le jardin

En révisant mon cours de neuropsychologie cognitive et particulièrement la partie sur les aphasies et les amnésies (c’est coriace, mais passionnant), comment ne pas repenser à ces beaux récits de patients apaisés par le jardin tirés du livre L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau d’Oliver Sacks (1933-2015)? Bien que le lien avec le jardin soit beaucoup plus ténu, je vous conseille aussi son livre Awakenings (L’Eveil en français) ou la version cinématographique avec Robin Williams et Robert de Niro.

Certains sont branchés par la biophilie. Le « truc » d’Oliver Sacks était la musicophilie, sujet d’un de ses livres et de travaux importants dans sa carrière. Voici ce qu’il écrit sur la musique:

 

« Music can lift us out of depression or move us to tears – it is a remedy, a tonic, orange juice for the ear. But for many of my neurological patients, music is even more – it can provide access, even when no medication can, to movement, to speech, to life. For them, music is not a luxury, but a necessity. »

Grâce à Buzzfeed (!!), je découvre d’autres citations d’Oliver Sacks qui parleront peut-être à certains d’entre vous. Dans celle-ci, il décrit sa conception de la neurologie, mais surtout sa perception du rapport entre le malade et sa maladie ainsi que le rapport entre le malade et son médecin.

« I always wanted to get people’s stories and access to their lives. I feel I’m at the interface of biography and biology, person and person-hood. I remember one man with Tourettes, who wrote and said that he had ‘a tourettised soul’, it affects one and one affects it—there’s a liaison of a sort. A condition is sometimes a collusion, and sometimes a compromise.

Although it’s up to me as a neurologist to diagnose the disease and to think in therapeutic terms, I always want to address the person as much as the disease, and I’m very glad my own doctor feels similarly. I’m not just a case to him, I’m a person responding to the situation. So I somehow sit between the biology and the humanist point of view. »

Et à la fin de sa vie…

« I cannot pretend I am without fear. But my predominant feeling is one of gratitude. I have loved and been loved; I have been given much and I have given something in return; I have read and traveled and thought and written. I have had an intercourse with the world, the special intercourse of writers and readers.

Above all, I have been a sentient being, a thinking animal, on this beautiful planet, and that in itself has been an enormous privilege and adventure. »

 

L’amour du vivant

En réaction aux attentats du 13 novembre, laissons la parole au biologiste américain et spécialiste des fourmis, E.O. Wilson, qui nous dit que les êtres humains sont instinctivement et inconsciemment attirés vers les autres êtres vivants. C’est ce qu’il a appelé la biophilie, l’amour du vivant qu’il soit animal ou végétal. Un message qui fait du bien.

« Je définirais la “biophilie” comme la tendance innée à se concentrer sur la vie et les processus biologiques. Depuis notre prime enfance, nous nous préoccupons avec bonheur de nous-mêmes et des autres organismes. Nous apprenons à faire le départ entre le vivant et l’inanimé et nous nous dirigeons vers le premier comme des phalènes vers une lampe. Nous apprécions en particulier la nouveauté et la variété. Tout cela se conçoit d’emblée, mais il y a encore beaucoup à en dire. J’entends démontrer qu’explorer la vie, s’affilier à elle, constitue un processus profond et complexe du développement mental. Dans une mesure encore sous-évaluée par la philosophie et la religion, notre existence repose sur cette inclination.

La biologie moderne a conçu une façon toute nouvelle de considérer l’univers, laquelle s’accorde avec ce point de vue de la biophilie. En d’autres termes, l’instinct, pour une fois, s’aligne sur la raison. J’en tire une conclusion optimiste : c’est pour autant que nous en viendrons à comprendre d’autres organismes que nous leur accorderons plus de prix, comme à nous-mêmes. »

Pour aller plus loin, on peut lire Biophilie de E.O. Wilson (1984) ou cette interview récente en anglais.