« Des jardins pour prendre soin » au CHU de Saint-Etienne : une journée énergisante

Mise à jour le 13 octobre 2019. Dr. Pommier et son équipe viennent de mettre en ligne les vidéos du colloque. Prenez le temps de les visionner une par une ou lisez mon compte-rendu ci-dessous.

 

 

Ce jour tant attendu a tenu toutes ses promesses autour d’un programme bien équilibré.

Un Jardin des Mélisses au top de sa forme pour un déjeuner sur l’herbe convivial, 175 participants pleins de dynamisme, des intervenants enthousiasmants des premiers aux derniers, une belle rencontre avec Roger Ulrich que nous avons tous cité un jour ou l’autre et avec qui nous pouvions enfin échanger en chair et en os.

Un invité qu’on ne présente plus…

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Roger Ulrich (gauche) et Romain Pommier dans le Jardin Remarquable de Saint-Chamond.

L’invité exceptionnel de cette journée, Roger Ulrich, avait répondu immédiatement présent à l’invitation du Dr. Romain Pommier et de toute l’équipe organisatrice du CHU de Saint-Etienne et du Centre de Réhabilitation Psychosociale REHAlise (un grand bravo aux organisateurs, Yann Boulon et tous les autres !). Oui, par curiosité, par envie de découvrir la psychiatrie en France, sans doute aussi en réaction à l’enthousiasme de l’invitation. Profitant d’une semi-retraite en Scandinavie où il est professeur d’architecture au Center for Healthcare Building Research à l’Université de technologie Chalmers en Suède et professeur adjoint d’architecture à l’Université d’Aalborg au Danemark, il est venu en voisin.

Prenons une minute pour retracer sa riche carrière. A l’échelle internationale, Roger Ulrich est le chercheur le plus souvent cité dans le domaine de la conception d’établissements de santé fondée sur les données de la recherche. Il a d’ailleurs contribué à créer ce terme, « evidence-based design » et la certification EDAC (Evidence-Based Design Accreditation and Certification) qui reconnaît les connaissances dans ce domaine. En résumé, il s’agit de documenter les effets du design dans toutes ses dimensions (les espaces, les objets, les applications) sur la santé en utilisant les méthodologies issues du domaine médical (« evidence-based medecine »). On a ainsi aujourd’hui apporté la démonstration scientifique que la conception des établissements de santé, l’intérieur et l’extérieur, influence la durée des séjours et réduit le temps de guérison dans les hôpitaux somatiques, diminue l’agressivité en psychiatrie, mais aussi combat le burnout chez les soignants.

Après des études d’économie et de psychologie environnementale notamment auprès de Steve et Rachel Kaplan à l’Université du Michigan, Roger Ulrich a fondé et co-dirigé à partir de 1993 le Center for Health Systems and Design de la Texas A&M University, un centre interdisciplinaire hébergé conjointement dans les écoles d’architecture et de médecine. De 2005-2006, il est sorti du cocon académique à l’invitation du National Health Service anglais pour servir en tant que conseiller principal sur les environnements de soins aux patients dans le cadre d’un programme britannique de création de nombreux nouveaux hôpitaux. Au total, son travail a eu un impact direct sur la conception de milliards de dollars de projets de construction d’hôpitaux et a amélioré la santé et la sécurité de patients dans le monde entier.

Même si nous citons tous son célèbre « La vue à travers la fenêtre peut influencer le rétablissement suite à une opération chirurgicale » paru dans Science en 1984, la bibliographie de Roger Ulrich est très vaste et continue de s’étoffer. Ses travaux ont notamment porté sur les effets des chambres à un lit ou à plusieurs lits sur la transmission des infections, les effets négatifs du bruit dans les hôpitaux sur les patients et les infirmières, et sur comment la nature, les jardins et l’art peuvent réduire la douleur, le stress et les coûts des soins de santé.

Pour en revenir aux jardins, il a publié récemment deux nouvelles études : l’une en 2017 sur l’impact d’un jardin à l’hôpital sur des femmes enceintes et leurs partenaires et une autre en 2018 sur l’impact d’une pause dans un jardin vs. dans une salle de repos sur l’épuisement professionnel chez des infirmières en soins intensifs.

 

Prélude à la journée « Des jardins pour prendre soin »

En préambule à la journée organisée le 24 mai à la Faculté de Médecine Jacques Lisfranc sur le campus du CHU de Saint-Etienne, Roger Ulrich a profité d’une journée de découvertes. Dans le Jardin Remarquable de Michel Manevy à Saint-Chamond d’abord pour des échanges « noyés dans la nature » et éminemment biophiliques avec le jardinier des lieux, Romain Pommier et France Pringuey, co-conceptrice du Jardin des Mélisses. Puis dans le service de psychiatrie du CHU avec pour guide la professeure Catherine Massoubre, chef du pôle de psychiatrie, et pour compagnons l’équipe d’architectes et paysagiste chargé de la construction d’un nouveau bâtiment qui d’ici 2020 va venir s’accoler au Jardin des Mélisses et accueillir plusieurs unités dont une consacrée aux patients souffrant de troubles du comportement alimentaire (TCA). De cette visite dans les coulisses, Roger Ulrich a partagé plusieurs remarques et conseils avec les équipes. Entre autres, il s’est dit impressionné par les chambres individuelles systématiques, un point essentiel à ses yeux en terme de qualité de l’environnement.

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Le Jardin des Mélisses est accessible à quatre unités psychiatrique au CHU de Saint-Etienne et accueille des séances de médiation deux fois par semaine.

 

Des bâtiments bas avec accès direct au jardin sont aussi un facteur positif selon toutes les études. La visite du jardin lui a inspiré des louanges qu’il a répétées pendant le reste de son séjour. « Un jardin en psychiatrie qui mélange ainsi une utilisation à volonté et une médiation active est tout à fait innovant et unique à ma connaissance », a dit et redit Roger Ulrich aux équipes. Et il est vrai qu’il est extraordinaire ce jardin où se promènent des patients s’entraidant et commentant les plantations au potager, cueillant des aromatiques pour la tisane du soir, recevant des visiteurs dont des jeunes enfants dont les cris de joie pendant une partie de foot improvisée sur l’herbe font résonner la vie. « Améliorer l’accueil des patients et de leur famille et contribuer à porter un autre regard sur les soins dispensés en psychiatrie » fait le premier objectif du Jardin des Mélisses. Mission accomplie.

 

Dans le vif du sujet : recherches récentes en psychiatrie

Vous m’excuserez si le compte-rendu de la journée n’est pas exhaustif. Servir d’interprète à Roger Ulrich aux côtés d’Alexia Le Poulain, infirmière en psychiatrie venue du monde du cinéma, pour que son intervention soit traduite, mais aussi pour qu’il profite lui aussi des présentations, a sollicité mes neurones à 100%. Les présentations ayant été filmées, j’espère que nous pourrons partager bientôt des vidéos qui seront plus parlantes que des écrits.

De la présentation de Roger Ulrich, je retiens la théorie du rétablissement du stress, une extension de l’hypothèse biophilique de E. O. Wilson. En tant qu’humains modernes, nous avons gardé des vestiges d’une adaptation génétique qui comprend un mécanisme de réduction du stress au contact de certains éléments de la nature (végétation, fleurs, eau). Nous n’avons pas cette attirance pour lesmatériaux employés dans les constructions(béton, métal, verre). Il en découle qu’il serait judicieux d’utiliser ces mécanismes bienfaisants qui réduisent le stress pour créer des établissements de soin plus apaisants et plus guérisseurs.

Les données sur la conception des hôpitaux somatiques sont maintenant très nombreuses. Elles ont mené à s’intéresser aux hôpitaux psychiatriques, lieux d’enfermement souvent imposé où le stress et l’agressivité ont du coup tendance à monter en flèche. En 2010, la recherche d’une ancienne étudiante de Roger Ulrich, Upali Nanda, a démontré qu’afficher une grande photo montrant une nature réaliste dans une salle commune en service psychiatrique permettait de diminuer le nombre d’injections d’anxiolytiques (comparé à un mur blanc, à de l’art abstrait ou un tableau abstrait de nature comme un Van Gogh par exemple). Pour le dire en termes économiques, on avait économisé 23,845 euros de médicaments en un an grâce à une photo de nature coûtant 25 euros comparé à un mur blanc.

Dans une étude publiée en 2018, Roger Ulrich et plusieurs collaborateurs ont pu démontrer que « La conception des services psychiatriques peut réduire les comportements agressifs». Des études précédentes suggéraient que la conception psychiatrique traditionnelle est cause de stress et déclenche l’agressivité des patients. En comparant trois hôpitaux psychiatriques suédois (un hôpital ayant déménagé dans de nouveaux locaux et un hôpital contrôle), l’étude met à l’épreuve la théorie que des unités conçues avec des caractéristiques réduisant le stress (jardins, chambres individuelles, meilleure insonorisation notamment) réduiront le comportement agressif. Résultat ? Le nombre d’injections sous contrainte, le nombre d’injections par patient et le nombre de contentions physiques baissent ! Les faits sont éloquents ! Ecoutons-les.

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Hôpital psychiatrique d’Östra à Göteborg en Suède

 

 

 

Le Jardin des Mélisses, terrain de recherche

Dans la lignée du « evidence based design » et « evidence based medecine », au Jardin des Mélisses, les équipes savent que la recherche fera avancer la reconnaissance des jardins de soin dans la prise en charge des patients. C’est pourquoi les équipes soignantes en psychiatrie adulte se sont lancées dans un PHRIP. Un Programme hospitalier de recherche infirmière et paramédicale financé par le ministère de la Santé pour évaluer la médiation jardin sur l’anxiété des patients. Blandine Cherrier et Valérie Suraud ont décrit le protocole de la recherche de la lettre d’intention à l’état actuel de la recherche.

La médiation d’abord. Elle consiste en deux séances hebdomadaires au jardin pour des groupes de 6 à 8 patients. Les séances sont encadrées par deux infirmiers d’unités différentes qui tournent (un plus pour la cohésion des personnels qui se connaissaient peu et un dispositif qui fait des patients les fils conducteurs). Un rituel bien défini rythme chaque séance : présentation autour d’une boisson, discussion des attentes de chacun, tour du jardin après un échauffement physique et activités adaptées aux besoins du jardin et aux envies de chacun. Tout au long, la participation est notée dans le dossier médical des patients et discutée en équipe. Avant et après la séance, les patients jardiniers remplissent le questionnaire PANAS qui mesure les affects positifs et négatifs.

 

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Pendant les présentations, il faut bien être à l’intérieur pour parler de la nature et du jardin.

Pour ce qui est du protocole, il se base sur une inclusion randomisée par tirage au sort dans le groupe jardin ou dans un groupe contrôle participant à la thérapie habituelle (pas une mince affaire pour des infirmières de « priver » certains patients d’une médiation qu’elles jugent efficace). Les patients inclus participent à 8 séances et remplissent avant et après chacune un auto-questionnaire HADS qui évalue la dépression et l’anxiété. Une fiche de synthèse générale est remplie à l’issue des 8 séances. L’objectif est de recruter 190 patients, un objectif à moitié rempli à ce jour. Des résultats préliminaires ont déjà été exposés dans plusieurs conférences et notamment à l’ICEPS, un congrès consacrés aux interventions non-médicamenteuses en mars 2019 à Montpellier.

L’objectif à terme au-delà de la publication des résultats est de donner accès à la médiation du jardin à plus de patients grâce à un poste infirmier dédié, de diffuser cette médiation auprès d’autres spécialités au sein du CHU, mais aussi auprès d’autres types de structures au niveau du département. Et pourquoi de créer un jour un réseau national des jardins thérapeutiques dans les CHU et de proposer une formation dans ce domaine. Pour contacter l’association Le Jardin des Mélisses et les soutenir, voici leur adresse jdm (at) chu-st-etienne.fr

Des initiatives locales au CHU et au-delà

Après deux heures de déambulations gourmandes au Jardin des Mélisses, un moment de détente et de restauration productif, il était temps de reprendre le fil des présentations. Idée de génie secondée par une météo parfaite.

 

 

 

Deux infirmières et un infirmier de l’hôpital de jour TCA, aujourd’hui délocalisé du campus principal mais qui le rejoindra bientôt dans le nouveau bâtiment en préparation, ont présenté leur travail sensoriel dans la prise en charge des TCA. L’équipe comprend Céline Brun, une ancienne soignante qui a participé au Jardin des Mélisses. Leur approche se centre sur les parallèles entre le développement des plantes et le processus de soin.

Romain Pommier a évoqué le jardin comme pratique orientée vers le rétablissement. Citant Patricia Deegan, une psychologue américaine qui a fait du rétablissement pour les patients en santé mentale sa mission après avoir reçu un diagnostic stigmatisant de schizophrénie, il explique que le rétablissement est un processus autogéré de guérison et de transformation. Rétablissement social et fonctionnel, il fait du patient un acteur de sa guérison à travers l’éducation thérapeutique du patient (ETP). « Il s’agit d’inscrire d’emblée la prise en charge dans une évolution, de miser sur le potentiel des individus dans une approche communautaire », explique-t-il. « Le jardin permet de travailler sur l’institution comme espace de soin et de lutter contre une ambiance défavorable. »  Et en passant, je veux dire que Romain Pommier me frappe comme l’un des psychiatres les plus bienveillants et les plus sensibles croisés dans ma nouvelle vie de psychologue ou dans la précédente. Il profite de sa tribune pour annoncer un évènement programmé pour le 6 juin dans le cadre d’un réseau local Jardins de santé par Anne de Beaumont (adebeaumont (at) free.fr, pour toute information). Le Dr. Pommier dont la propre thèse adoptait une approche qualitative a milité pour cette méthodologie complémentaire des études quantitatives indispensables.

Si vous avez encore un peu d’énergie, restez encore un instant pour entendre l’expérience du Dr. Adeline Frankhauser qui a participé à des ateliers thérapeutiques horticoles comme espace de transition entre soins et inclusion sociale à l’hôpital du Vinatier et au centre de réhabilitation psychosociale de Lyon. Dans ces ateliers, les patients peuvent rester de quelques mois à deux ans. Ils ne sont plus des patients d’ailleurs, mais des stagiaires en train d’acquérir des connaissances sur les plantes et leur cycle de vie. « Les ateliers thérapeutiques horticoles agissent sur les angoisses psychotiques en permettant à la pensée de se focaliser sur la tâche et sur les symptômes dépressifs en augmentant la confiance en soi et l’estime de soi. De plus, on constate une remobilisation qui replace dans l’action, des symptômes qui sont difficiles à traiter avec des médicaments. » Parmi les autres mécanismes d’action, l’ancrage dans un quotidien vivant, une dynamique avec un rythme qui faisait défaut dans la maladie, une empathie ou un accordage dans le prendre soin de la plante qui permet aussi de porter un regard différent sur ses propres fragilités et sans doute aussi la reprise de la créativité psychique.

Pour conclure cette belle journée, la parole est revenue à Julie Sauzedde, administratrice du GEM (Groupe d’Entraide Mutuelle) Les Moyens du Bord qui cultive deux parcelles dans un jardin collectif local – Saint-Etienne étant très bien pourvu en jardins collectifs dans la tradition du prêtre jésuite Félix Volpette initiée au 19esiècle. L’association organise une saison culturelle et participe à la Fête des Plantes, une façon de se faire connaître et là encore de changer le regard. « Le jardin, c’est un bol d’air, une vue imprenable, un espace de sevrage de la psychiatrie, une passerelle de la guérison, une petite famille », explique Julie Sauzedde dans un beau texte délivré avec une grande émotion.

Merci à tous les organisateurs, intervenants et participants pour cette journée qui a donné des forces à tous. Et si elle devenait un rendez-vous annuel?

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