The Profession and Practice of Horticultural Therapy : un nouveau livre indispensable


De temps en temps, je m’enthousiasme pour la sortie d’un livre. J’ai sauté de joie quand Clare Cooper Marcus et Naomi Sachs ont mis à jour Therapeutic Landscapes en 2014. Quand Jérôme Pellissier a fait paraître son Jardins thérapeutiques et hortithérapie en 2017, le premier livre complet en français sur le sujet, j’ai pensé qu’on avait franchi une étape extrêmement importante. Tous les francophones intéressés par l’hortithérapie tenaient enfin entre leurs mains un livre en français qui leur donnait des bases solides.

Et maintenant voici que Christine Capra, Rebecca Haller et Karen Kennedy viennent de sortir The Profession and Practice of Horticultural Therapy ! Alors oui, leur livre est en anglais bien sûr, peut-être une source de motivation pour se remettre à cette langue si utile. Comparé avec leur Horticultural Therapy Methodsparu en 2006 et découvert quand je suivais leurs cours il y a plusieurs années, ce nouveau livre se fixe une mission claire : poser l’hortithérapie comme une pratique professionnelle basée sur les preuves scientifiques. Et en plus de leurs trois plumes, elles ont assemblé un panel d’auteurs respectés pour apporter de l’eau à ce moulin qui leur tient à cœur depuis plus de 30 ans (Matt Wichrowski, Gwenn Fried , Jay Rice, Barbara Kreski,…).

 

Reconnaître les pionniers

Richard Mattson pendant une séance d’hortithérapie au Big Lakes Development Center (Manhattan, Kansas) en 2010. Il enseigna pendant 45 ans à Kansas State University.

Parce que la pratique de l’hortithérapie a des racines profondes, les auteures commencent par remercier leurs maitres et pionniers américains. Ainsi, le livre est dédié au regretté Richard Mattson qui a développé le curriculum d’hortithérapie à Kansas State University où Rebecca Haller a reçu son master, un curriculum qui a servi d’inspiration et de modèle à de nombreux programmes d’enseignement dans le monde.

Il est également dédié à la très active retraitée Diane Relf qui apporte ce rappel important dans sa préface. Lorsqu’elle lisait Therapy through Horticulture, le premier manuel publié par Alice Burlingame en 1960, elle était encore au lycée et avait déjà la certitude qu’elle deviendrait hortithérapeute professionnelle. Mais elle dut vite déchantée car la pratique était alors principalement bénévole et considérée comme une occupation récréationnelle pour les patients. Pas encore comme une médiation thérapeutique à part entière, ni comme une profession digne d’une formation adéquate. Cela vous rappelle quelque chose sur la situation actuelle en France ?

Déterminée à changer les choses, Diane Relf a écrit une des premières dissertations doctorales sur l’hortithérapie à l’Université du Maryland, créé un programme d’enseignement à Virginia Tech et participé à la fondation de l’ancêtre de l’American Horticultural Therapy Association (AHTA) en 1973. Elle a également été très active dans la création du International People-Plant Council connus pour ses symposia internationaux.

Aux Etats-Unis, la place de l’hortithérapie a évolué depuis les années 1960 entre autres grâce à Richard Mattson, Diane Relf et les nombreux auteurs de The Profession and Practice of Horticultural Therapy. Ils vous expliqueraient sans doute qu’il reste encore beaucoup à faire. Savourons l’instant présent. Ce livre explique pourquoi l’hortithérapie est aujourd’hui une profession reconnue aux Etats-Unis et peut être une source d’inspiration pour la France.

 

Un livre pour qui ?

Rebecca Haller (gauche) et Christine Capra co-dirigent le Horticultural Therapy Institute.

 A qui s’adresse le livre de Christine, Rebecca et Karen ? Son objectif est « d’améliorer la compréhension et la vision de la profession, tant pour les nouveaux praticiens que pour les praticiens chevronnés. Il s’adresse aux étudiants dans le domaine, ainsi qu’aux professionnels de la santé et des services sociaux, afin d’élaborer et de gérer avec succès des programmes d’hortithérapie. » Si vous lisez ce blog régulièrement, il s’adresse à vous.

Les auteures ont organisé le livre en quatre sections : synthèse des pratiques en hortithérapie, théories soutenant l’efficacité et la pratique de l’hortithérapie, pratique selon trois modèles (thérapeutique, insertion professionnelle et bien-être) et outils pour le thérapeute.

 

Section 1 : « L’hortithérapie peut littéralement changer le monde »

C’est l’affirmation qui ouvre le premier chapitre dont lequel on trouve quelques définitions et le chemin qui a mené l’hortithérapie d’une activité bénévole auxiliaire à sa reconnaissance comme médiation et profession. Malgré des définitions différentes, trois éléments sont indispensables aux yeux des auteures pour parler d’hortithérapie : un thérapeute professionnel formé, un « client » (tournure américaine commune, Carl Rogers l’emploie aussi même si le mot choque nos oreilles françaises) qui reçoit un traitement avec des objectifs définis et la culture de plantes. Le thérapeute est en capacité de faire émerger des processus thérapeutiques ou de réhabilitation en s’appuyant sur les plantes. Diane Relf a ajouté les bénéfices pour les participants : émotionnels/psychologiques, sociaux, intellectuels/cognitifs et physiques. Par contraste, d’autres activités basées sur les plantes ne sont pas de l’hortithérapie : des programmes dans les écoles, pour améliorer le bien-être, tous les programmes qui ne visent pas des objectifs cliniques en somme.

Affirmant que l’hortithérapie est une profession distincte, les auteures lui reconnaissent des similarités et des liens avec d’autres approches comme l’écothérapie, le soin par les animaux, les programmes agricoles dans les fermes qui peuvent être utilisés de manière complémentaire. Cette section peut sembler très américano-américaine, malgré de nombreux exemples puisés à l’étranger. Cependant, ses réflexions éclairent aussi ce qui se passe en France.

 

Section 2 : la richesse des théories

« En tant qu’espèce, le cerveau humain est programmé pour vivre dans la nature ». Que vous les découvriez ou que vous les connaissiez déjà, ces nombreuses théories vont vous scotcher. La « Prospect-Refuge Theory » de Jay Appleton (Perspective et refuge dans l’environnement), la restauration de l’attention de Rachel et Steve Kaplan, la biophilie d’E.O. Wilson, l’écopsychologie conceptualisée par plusieurs auteurs, l’apport des neurosciences sur la connaissance des réactions cérébrales, la résilience, la mindfulness, la psychologie positive…

Comme le rappelle Matt Wichrowski qui a contribué un chapitre à cette section, « De nombreuses disciplines différentes fournissent des connaissances et des informations qui peuvent être utiles dans la pratique de l’hortithérapie. La façon dont elle est finalement pratiquée dépend du contexte, du praticien, du patient et des objectifs du programme. Le style et la technique du praticien ont également tendance à varier considérablement en fonction de son expérience éducative, professionnelle et personnelle antérieure. La variété des milieux dans lesquels l’hortithérapie est pratiquée, depuis les visites en chambre avec un chariot à plantes jusqu’aux salles de classe et aux solariums, en passant par les serres et les grands espaces extérieurs, exige également une diversité des compétences nécessaires à la réussite. » Un rappel utile que la diversité est vitale dans cette pratique…et qu’un jardin n’est pas indispensable.

Pour s’attarder sur les caractéristiques du thérapeute qui ont un impact positif sur l’alliance thérapeutique, ici ou ailleurs, Matt Wichrowski rappelle les résultats de la recherche : flexibilité, expérience, honnêteté, respect, fiabilité, confiance en soi, intérêt, vivacité d’esprit et convivialité avec un aspect chaleureux et ouvert et une bonne capacité d’écoute. La recherche en psychologie a montré que 30% des améliorations chez les patients sont dues à des « facteurs communs » présents dans toutes les relations thérapeutiques, comme l’empathie, la compréhension, l’implication, la chaleur et la convivialité.

 

Section 3 : la richesse des programmes

Dans la 3esection, l’ouvrage plonge les mains dans la terre, avec de très nombreux exemples de programmes aux Etats-Unis et ailleurs. Les Américains ont divisé le monde en trois :

  • Le modèle thérapeutique. « Les séances mettent l’accent sur le rétablissement à la suite d’une maladie ou d’une blessure et sur le traitement des problèmes de santé mentale. Les séances se déroulent souvent selon le modèle médical des soins, qui met l’accent sur les aspects physiques, mentaux ou biologiques de la maladie….Les participants ne sont pas définis par la maladie, le diagnostic ou l’invalidité. » Les programmes décrits à titre d’exemples sont extrêmement variés: enfant affectés par des troubles du développement ou hospitalisés dans des hôpitaux pédiatriques, personnes souffrant d’addictions, patients en psychiatrie résidentielle ou ambulatoire, personnes souffrant de traumatismes, enfants,…
  • Le modèle professionnel (« vocational »). Selon la définition de l’AHTA citée dans le livre, « un programme d’horticulture professionnelle, qui est souvent une composante majeure d’un programme d’hortithérapie, vise à offrir une formation qui permet aux individus de travailler dans l’industrie horticole de façon professionnelle, de façon indépendante ou semi-indépendante. Ces personnes peuvent avoir ou non un certain type de handicap. Les programmes d’horticulture professionnelle peuvent être offerts dans les écoles, les établissements résidentiels ou les établissements de réadaptation, entre autres. »
  • L’hortithérapie fondée sur des modèles de bien-être. « L’hortithérapie est particulièrement bien adaptée pour soutenir les programmes axés sur le bien-être. Le travail avec les plantes est une approche holistique qui implique de multiples domaines fonctionnels, y compris l’activité physique, l’engagement cognitif/intellectuel, l’investissement émotionnel et l’interaction sociale. Elle engage le corps, l’esprit et l’âme. » Dans ce domaine, les exemples sont tirés de programmes menés en prison ou encore avec des personnes réfugiées.

 

Section 4 : des outils pour le thérapeute

Concrètement, cette dernière partie fournit des méthodes et des techniques, des outils et des idées d’équipements pour s’adapter aux capacités des participants (comment accompagner des personnes atteintes de démence ? que créer avec des étudiants non-voyants ?) et à leurs héritages culturels. On rentre là dans les caractéristiques qui rendent un environnement thérapeutique (la conception biophilique, l’accessibilité, la sécurité,…). Ce chapitre fera tout particulièrement le bonheur de Florence Gottiniaux ! Un autre chapitre s’intéresse à l’importance de documenter l’activité, depuis la note d’évaluation décrivant un nouveau participant à des comptes-rendus réguliers d’activité au regard des objectifs fixés. L’auteure de ce chapitre rappelle la nécessité de veiller au respect des règlements en vigueur sur la protection de la confidentialité.

Enfin, le dernier chapitre est consacré à la recherche. Il est assez succinct et ne vous aidera pas à monter un projet de recherche de A à Z, mais il vous y encouragera. Barbara Kreski, responsable des formations à l’hortithérapie au Chicago Botanical Garden, nous rappelle que toutes les études ne sont pas crées égales et que citer une recherche de qualité médiocre est finalement contre-productif.

Les contributions francophones

Lors de sa venue au symposium Jardins et Santé en 2012, Rebecca Haller rencontre Anne Ribes.

Ce livre est bien sûr ancré dans l’histoire et la pratique américaines. Pourtant il s’ouvre largement sur le reste du monde, faisant figurer des définitions différentes (celle utilisée dans les pays germanophones par exemple, p. 7), l’existence d’organisations internationales dont la Fédération Française Jardins, Nature et Santé (p. 16) et des exemples internationaux. On notera la contribution de Tamara Singh sur la technique de la mindfulness appliquée à l’hortithérapie (p. 163-164). Et l’exemple du programme du Jardin d’Epi Cure à la Maison des Aulnes (p. 209-210). J’ai eu le plaisir d’aider son créateur, Stéphane Lanel, à écrire cette vignette.

Pour avoir suivi de loin la naissance de ce livre à partir de l’été 2017, j’ai une petite idée de l’énorme quantité de travail et de coordination qu’il a demandée. Bravo Christine, Rebecca et Karen.

 

The Profession and Practice of Horticultural Therapy, Rebecca L. Haller, Karen L. Kennedy et Christine L. Capra, CRC Press, 2019. Disponible dans les librairies en ligne françaises ou sur commande chez votre libraire, à partir de 39 euros.

Rétrospective

Un des cinq jardins au Legacy Emanuel Medical Center à Portland (Oregon).

Un des cinq jardins au Legacy Emanuel Medical Center à Portland (Oregon).

Je vous souhaite une belle année, pleine de projets et de bonheur, de sérénité et de victoires. Avant de rentrer pleinement dans la nouvelle année, jetons un œil sur les 12 derniers mois. J’ai choisi deux thèmes pour me souvenir de 2015 sur le Bonheur est dans le jardin : les pays que nous avons visités ensemble et les contributeurs qui nous ont fait le plaisir de partager leur expérience. Un grand merci à eux et avis à ceux qui voudraient suivre leur exemple. La porte est ouverte…Merci aussi aux plus de 19 000 lecteurs qui ont visité le blog l’année dernière.

En 2015, nous avons rencontré Fiona Thackeray et son association Trellis en Ecosse, nous sommes retournés aux Etats-Unis pour faire un état des lieux de la thérapie horticole, nous avons découvert la discipline telle qu’on la pratique et qu’on l’enseigne au Japon, un projet de mur végétal dans un hôpital pour enfants au Canada, un grand jardin dans un hôpital psychiatrique en Belgique, l’association Thrive en Angleterre, un jardinier français installé en Suisse, une infirmière qui parle de deuil et de nature aux Etats-Unis et un tas d’initiatives en Suisse, Suède et Belgique grâce à une lectrice partageuse.

Du côté des contributeurs, nous avons rencontré Romain Rioult, ingénieur en paysage sensible aux vertus thérapeutiques du jardin en particulier grâce à son expérience à la maison médicale Jeanne Garnier à Paris, Carole Nahon et son association Le Jardin des (S)âges à Draguignan, Tamara Singh, horticultural therapist formée à New York qui nous a raconté son expérience en plusieurs épisodes, y compris son travail au Rusk Institute, Nicole Brès qui combine art thérapie et hortithérapie et qui nous a également fait découvrir un healing garden à Philadelphie, Stéphane Lanel qui nous a parlé de sa formation en parallèle de son travail à la maison des Aulnes et Romain Pommier qui a lancé tambour battant un jardin thérapeutique au CHU de Saint-Etienne.

La semaine prochaine…

La formation : quel diplôme ?

C’est un plaisir d’accueillir Stéphane Lanel, l’animateur du Jardin d’Epi cure à Maule (78), dont vous avez déjà entendu parler plusieurs fois, notamment ici et . Il aborde le sujet de la formation à travers son expérience personnelle et ses réflexions sur le sujet. Félicitations, avec un an de retard, pour l’obtention de son Bac Pro et bon courage pour la reprise de nouvelles études en septembre. Quel bel exemple !

 

Vaste question que celle de la formation des personnes intervenant dans les jardins à visée thérapeutique ou dit « de soins ».

Tout d’abord, je me présente: je m’appelle Stéphane Lanel et je suis animateur du « Jardin d’Epi cure » (et membre de l’association du même nom) depuis l’hiver 2011 dans un foyer médicalisé accueillant des adultes cérébro-lésés. Ce jardin offre la possibilité aux résidents d’aménager cet espace, de l’entretenir et de le faire évoluer. Mais également, de semer, planter, soigner, cueillir, récolter et transformer fleurs, fruits et légumes. Pour enfin consommer, offrir et partager.

Stéphane Lanel

Stéphane Lanel

En novembre dernier, j’ai participé au 4ème symposium international sur les jardins de soin au cours duquel l’une des thématiques abordée était la formation. J’ai pu constater à quel point le monde des soignants et celui des entrepreneurs (architectes, paysagistes, pépiniéristes, etc) avaient vraiment du mal à cohabiter dans « l’écosystème » du jardin de soins. Ces deux mondes sont dans une défiance et méfiance réciproques. Actuellement aucun n’ayant trouvé sa « niche écologique », nous en sommes encore au stade où chacun veut marquer et protéger son territoire. Pourtant ils doivent et devront trouver un terrain d’entente s’ils veulent travailler ensemble.

Je pense que le jardinier de soins (terme que je préfère au pompeux « hortithérapeute ») est plutôt un hybride qui peut prendre le meilleur des deux, et cela au service des personnes dont il s’occupe.

Hortithérapeute ? 

IMG_2141Avant tout, je voudrais m’arrêter sur le mot « hortithérapeute ». Tout ceux qui jardinent en institution le savent, pour l’avoir expérimenté : le jardin est de facto thérapeutique. Mais il me semble que nous ne devons pas usurper un titre qui n’est pas le nôtre. Je rappelle qu’il n’existe actuellement en France aucun diplôme d’hortithérapeute référencé au Répertoire National des Certifications Professionnelles. Ce n’est donc ni un diplôme, ni un métier reconnu par l’État.

Si nous voulons nous faire accepter des institutions, ne nous parons pas de ce titre. Je le dis pour avoir entendu si souvent des animateurs de jardins de soins se présenter et parler en tant qu’hortithérapeutes. J’ai également entendu les réticences de chefs d’établissement et de thérapeutes certifiés (qui, je le rappelle, ont fait au minimum 3 années d’études dans leur spécialité) très sceptiques à cause de l’emploi de ce terme. In fine, je pense que cela dessert la cause que nous sommes sensés servir.

Malgré cette non reconnaissance officielle, il n’en reste pas moins que nous sommes là au quotidien, auprès de ceux qui souffrent et qu’il y a une nécessité impérieuse de formation. Mais quelle(s) formation(s) ? Permettez-moi de vous parler de mon parcours personnel.

La nécessité de se former

Avant la création du jardin à la Maison des Aulnes, j’exerçais depuis une bonne dizaine d’années la profession d’Aide Medico-Psychologique. Je n’avais absolument aucune compétence en matière de jardinage, ni aucune empathie pour le monde végétal. Mais la rencontre avec Bruno, un résident du foyer, a réorienté à jamais ma vie. Il fut le premier à me vanter l’action bénéfique du jardinage sur ses propres troubles du comportement, semant ainsi une graine qui germât jusqu’à la réalisation du projet du Jardin d’Epi cure.

Dès le début de sa création, je me suis retrouvé face à mes propres limites techniques pour animer une activité de jardinage et en difficulté face à des résidents parfois très connaisseurs (je me souviens notamment d’un ancien paysagiste).

C’est pourquoi j’ai décidé dès 2012 de me former. Anne Ribes m’a tout de suite recommandé l’ESA (École Supérieure d’Agriculture) d’Angers pour la qualité de son enseignement et la possibilité de suivre une formation à distance (ma situation professionnelle et familiale ne me permettant pas de suivre une formation continue en présentiel).

J’ai donc pris contact avec l’école. Mon niveau d’études Bac +4 m’autorisait l’accès au Bac pro en classe de Première sans passer par la Seconde ainsi qu’au BTS. J’ai choisi le baccalauréat professionnel pour jouer la carte de la sécurité : j’étais conscient de la charge de travail à fournir dans les deux cas et je ne voulais surtout pas me surcharger au risque d’abandonner en cours de route. De plus, partant de zéro, il me fallait acquérir les bases.

Obstacles sur le chemin

Il m’a fallu d’abord affronter plusieurs difficultés.

> La première à été de choisir le Bac pro qui me convenait… En effet deux spécialités correspondaient aux activités proposées au jardin d’Epi cure :

  • Aménagements paysagers, qui concerne la création et les entretiens des espaces végétalisé
  • Productions Horticoles, qui concerne la floriculture, le maraîchage, etc.

J’ai choisi les aménagements paysagers sous les conseils d’Anne Ribes qui avait elle-même étudié cette spécialité mais aussi car le jardin d’Epi cure était dans sa phase de création.

> La seconde difficulté a été de gérer la problématique du stage en milieu professionnel obligatoire de six semaines à effectuer sur une année. Pour quelqu’un qui ne bénéficie que de cinq semaines de congés annuels, le problème était de taille… Ma chance a été d’avoir eu la possibilité de prendre « Le jardin d’Epi cure » comme lieu de stage et Anne Ribes comme maître de stage.

Malgré tout, ça n’a pas été facile à faire valider par la responsable pédagogique du CERCA (pôle de formation de l’ESA) qui ne comprenait pas le sens de ma démarche dans cette reprise d’études. Elle n’arrivait pas à comprendre le sens de mon stage car je me destinais à utiliser ces compétences avec des personnes amatrices (avec toute la charge péjorative que peut prendre ce mot), de surcroît handicapées plutôt qu’à entrer dans une logique professionnelle classique basée sur des rapport commerciaux et hiérarchiques. Je rappelle que le titulaire d’un Bac pro est habilité à créer son entreprise et/ou à encadrer une équipe d’ouvriers.

> La troisième difficulté a été de pouvoir assister aux sessions de regroupement à l’ESA d’Angers (six regroupements d’une semaine chacune sur les deux années). Là, je n’avais d’autre solution que de m’y rendre en prenant sur mes congés payés.

> La quatrième et dernière difficulté, et non des moindres, a été le financement… Notre beau système français de formation continue étant ce qu’il est, deux solutions s’offraient à moi:

  • Faire une demande de CIF (Congé Individuel de Formation) et attendre une prise en charge à 100% dans un délai pouvant aller de 3 à 10 ans.
  • L’auto-financement.

Je n’ai eu donc d’autre solution que cette dernière, mais pour régler les frais annuels de scolarité (1200 €) le CERCA propose des facilités de paiement très intéressantes.

Le cursus du Bac pro AP

  • Contenu des cours théoriques

J’ai reçu en novembre 2012 les manuels scolaires. Très bien faits, mais malheureusement édités en noir et blanc. Ma première impression a été la panique face à la quantité de nouvelles connaissances à intégrer, avec une mention spéciale pour la biologie végétale et la reconnaissance des végétaux (en latin, s’il vous plait!!!!). Mais je dois dire qu’à l’issue de la formation, ce sont les deux matières que j’ai préférées et qui m’ont le plus apporté.

Dès la réception de ces contenus pédagogiques, il m’a fallu m’imposer une discipline stricte dans l’étude des matières (1h30 quotidienne minimum) et la réalisation des devoirs (un quota étant exigé pour le passage en terminal).

Les 2 premiers mois, la tête dans le guidon, j’avais l’impression de ne rien apprendre et d’être submergé par la charge de travail. Et sans comprendre pourquoi, j’ai réalisé un jour que les connaissances commençaient à faire sens dans ma tête et que des connections s’établissaient entre les différentes matières. Cette prise de conscience m’a permis de garder ma motivation jusqu’au bout de la formation.

  • Sessions de regroupement

Je me suis rendu à la première session de regroupement en décembre. Expérience très étrange que de se retrouver à l’école le jour avec des adultes et à l’hôtel la nuit, loin de ma famille. Mais expérience très enrichissante, avec des cours extrêmement condensés et des horaires de cadre, le tout dans une ambiance studieuse. Et à l’instar de tout lycée, des profs pédagogues, passionnés et passionnants (biologie végétale) et d’autres moins…

Et après ?

En juin 2014, j’ai obtenu mon diplôme avec une belle mention. Mais concrètement quels ont été les bénéfices concrets de cette formation au service du jardin d’Epi cure ?

3Je me suis rendu compte tout au long de ces deux années que l’acquisition de compétences me permettait de m’affranchir de plus en plus des contraintes techniques, pour une meilleure animation des séances. Cela s’est avéré encore plus tangible dans l’activité pédagogique qui accueille des enfants de l’école élémentaire et du centre loisirs de la commune avec leurs cortèges de « pourquoi ».

J’adore également la philosophie sobre, humaniste et joyeuse d’Epicure et, pour moi, le Jardin est un formidable espace philosophique, il est le support d’une multitude de réflexions métaphoriques. L’acquisition de ces connaissances m’a donné des clefs pour faire parler ce monde.

Malheureusement (ou heureusement), j’ai depuis touché les limites de cette formation. Le jardin étant un écosystème résilient, il doit être appréhendé dans sa globalité. En effet, ouvrir une porte de l’univers du vivant c’est se retrouver devant une autre, puis une autre, puis une autre…

IMG_1917Le Jardin d’Epi cure, n’a cessé d’évoluer depuis 2012: les activités et l’espace de production légumière se sont développés (notamment pour la cuisine thérapeutique) et une parcelle dédiée aux Restos du Cœur a été créée. Et malgré mes lectures et la documentation sur le maraîchage et la production horticole en général, j’éprouve encore cette nécessité de formation. En septembre, je commencerai une formation de jardinier permaculturel à la Ferme du Bec-Hellouin en Normandie. Et j’espère me lancer en 2016-2017 dans un BTS Production Horticole à dominante Agriculture Bio. Boulimique ? Peut-être. Passionné, certainement ! Dans tous les cas, voir le projet du Jardin d’Epi cure avancer avec l’investissement, l’enthousiasme et la joie des résidents me donne envie d’offrir à ce projet le meilleur de moi-même.

Conclusion

Voici mon expérience personnelle, qui n’est que ce qu’elle est, et surtout liée au contexte et au public particulier du jardin d’Epi cure. Je souhaite à chaque personne prenant en charge des personnes vulnérables dans le cadre d’un jardin de soins de trouver SA formation adaptée à ses variables. En conclusion, je pourrais dire que se lancer dans une formation reste une aventure vitale qu’il faut vivre pour se nourrir soi et nourrir les autres en retour.

 

Formation « Le Jardin de soin et de santé » : 9-11 avril à Chaumont-sur-Loire

Certains lecteurs du Bonheur est dans le jardin me demandent régulièrement où se former à la thérapie horticole en France. Le sujet de la formation est vaste et ne sera pas résolu de si tôt. Par contre, la prochaine session de l’atelier « Le Jardin de soin et de santé », elle, est programmée pour les 9, 10 et 11 avril au domaine de Chaumont-sur-Loire. Pour tous ceux qui veulent apprendre comment concevoir un projet de jardin de soin, le financer, le réaliser et l’animer dans la durée, je conseille très vivement cet atelier mené par Anne et Jean-Paul Ribes, deux pionniers français qui se complètent à merveille.

Infirmière jardiniste et auteur de Toucher la terre : Jardiner avec ceux qui souffrent, Anne a de nombreux jardins de soin à son actif et cette vaste expérience alimente bien sûr l’atelier. Jean-Paul apporte un cadre théorique aux nombreux exemples pratiques. Ils ont eu la bonne idée de s’entourer d’intervenants qui apportent d’autres éclairages : Sébastien Guéret de Formavert est jardinier et animateur de formations, Stéphane Lanel raconte l’expérience du Jardin d’Epi Cure et Dominique Marboeuf fait rêver tous ceux auxquels il décrit les espaces verts du centre hospitalier Mazurelle. Une dream team qui rend cette formation extrêmement vivante et riche.

J’en parle en connaissance de cause, ayant eu le grand plaisir de participer à la première édition de cet atelier à l’automne 2012. Une expérience que j’ai décrite dans ce billet à chaud et dont j’ai raconté les enseignements dans cet autre billet. Une expérience à ne pas rater pour ceux qui s’intéressent à cette discipline à la fois ancienne et neuve et qui ont envie de participer pendant trois jours à des échanges très riches avec des pionniers et d’autres participants qui s’interrogent comme eux sur cette pratique. Très honnêtement, je suis un peu jalouse de tous ceux qui auront la chance d’assister à cet atelier printanier (Chaumont au printemps !), tant je garde un bon souvenir de ces trois jours.

Pour la description complète et les modalités d’inscription, il suffit de suivre le lien vers la brochure de l’atelier. Pour toute question, Hervé Bertrix, responsable de la formation à Chaumont, est joignable au 02 54 20 99 07 et sur formation@domaine-chaumont.fr.

Le Jardin d’Epi cure : les cérébro-lésés ont le sens de l’humour

Le sol a été étudié pour faciliter la circulation en fauteuil roulant.

“Cérébro-lésé”, quel drôle d’adjectif. On sent immédiatement un événement traumatique, une dimension dramatique qui a changé la vie à tout jamais. C’est le qualificatif qui vient s’attacher à toute personne qui a souffert des lésions de l’encéphale, le plus souvent à la suite d’un traumatisme comme un accident de la route ou d’un accident vasculaire cérébrale. Les conséquences sur la parole, la mémoire, la mobilité et le comportement sont plus ou moins importantes.

J’avais beaucoup entendu parler de la Maison des Aulnes en région parisienne et de son tout nouveau jardin d’Epi cure lancé sous la houlette d’Anne et Jean-Paul Ribes avec le concours en interne de Stéphane Lanel, un animateur à la présence extraordinaire. Cette résidence qui accueille donc des hommes et des femmes cérébro-lésés n’a que 5 ans. Son jardin, lui, est encore plus récent. Là où un chemin serpente doucement et mène à un ensemble de jolies fascines, à une accueillante pergola et à une serre, il n’y avait rien voici encore un an. L’idée, puis le jardin, ont jailli de terre sous l’impulsion des résidents comme Bruno qui avait déjà commencé ses plantations en douce, en véritable guérilla du jardinage. Et grâce à la détermination d’Anne, Jean-Paul et Stéphane qui ont proposé l’idée à la direction (et décroché un sponsor, Truffaut).

L’entrée du jardin d’Epi cure est bien marquée : Anne Ribes nous y accueille.

Une fois une équipe de jardiniers constituée, le jardin est sorti de terre avec l’aide d’une entreprise qui a fait le gros du travail de terrassement et de drainage. A chaque étape, les résidents-jardiniers ont été associés aux décisions. Quand on les rencontre enfin dans leur jardin, leur fierté et leur attachement au projet font plaisir à voir et à entendre. Tous les lundis, une activité se déroule au jardin. Mais le reste du temps, les résidents s’y sentent aussi chez eux et viennent arracher un peu de mauvaise herbe, arroser ou profiter du calme, assis sous la pergola. L’endroit est accueillant du portique d’entrée au sol très facile à naviguer en fauteuil roulant.

Ce dimanche d’automne est un peu particulier. Les jardiniers accueillent quelques visiteurs et sont visiblement heureux et fiers de partager leur jardin, d’expliquer, de commenter. Certains s’affairent à arracher une prairie fleurie qui a fait son temps et à emmener des brouettes de plantes mortes sur le tas de compost au fond du jardin. On nous montre aussi une nouvelle tranche du jardin en préparation. Une allée a été matérialisée et des trous creusés pour accueillir des fruitiers. Fuitiers, offerts par un paysagiste de Montpellier, qui sont attendus incessamment.

Les jardiniers d’Epi cure préparent la plantation d’arbres fruitiers.

Les commentaires fusent. « Le jardin, c’est une bouffée d’air et on apprend toujours quelque chose », affirme Dominique. « Je suis une pro-jardin » et « On a fait du bon travail », ajoute Elizabeth. Les deux femmes semblent remplir un rôle de leader dans la communauté des jardiniers. Les hommes dégagent une fierté plus tranquille, mais aussi forte. Comme la nuit tombe, on ne partagera pas une tisane dans le jardin, mais dans une salle dédiée à l’atelier cuisine. Attablés avec une tasse de camomille, de la confiture de potiron du jardin (le résultat d’un combat pour pouvoir manger les fruits de leur travail, problème sensible en institution) et un broyé du Poitou (merci, Maman), jardiniers et visiteurs discutent, parlent d’eux, du jardin, de leur vie dans un beau moment de convivialité. Merci à tous de l’accueil. Même dans la fraicheur de l’hiver, votre jardin fait chaud au cœur.

Vous aussi vous pouvez visiter ce jardin extraordinaire. “Le Jardin d’Epi cure vous invite à suivre la vie et les activités autour d’un jardin de soin implanté au sein d’un établissement accueillant des personnes adultes cérébro-lésées” : c’est la proposition de Stéphane qui tient toutes les semaines un journal fidèle sur une page Facebook. De semaine en semaine, photos à l’appui, vous verrez le jardin et les jardiniers se transformer.

Après l’effort, le réconfort. La pergola est le point de rassemblement où les jardiniers dégustent une tisane ou une confiture maison. En souvenir des beaux jours…

Formation à Chaumont-sur-Loire

Le festival des jardins à Chaumont-sur-Loire

En France, les occasions de se former à la thérapie horticole sont encore très rares. En voici une en or. Les 10, 11 et 12 octobre, le Domaine de Chaumont-sur-Loire, bien connu pour son Festival des Jardins, accueillera des intervenants prestigieux pour un atelier intitulé Le Jardin de soin et de santé (comment aborder la conception d’un projet, en assurer le financement, la réalisation, l’animation et la pérennité?).

Retours d’expériences, études de cas et conseils pratiques permettront aux participants de repartir avec des clés pour lancer un programme de thérapie horticole. Les intervenants sont des pionniers en France : Anne Ribes, infirmière jardiniste à l’origine de plusieurs projets, Jean-Paul Ribes, président de l’association Belles Plantes, Sébastien Guéret de Formavert, Stéphane Lanel, animateur à la Maison des Aulnes, Michelle Tanguy, infirmière psychiatrique à l’hôpital de Landernau et Dominique Marboeuf, responsable des espaces verts au centre hospitalier G Mazurelle.

Tous les renseignements se trouvent en ligne. Il reste encore apparemment quelque place, mais il est conseillé de se renseigner par téléphone auprès d’Hervé Bertix au 02 54 20 99 22. Pour information, une seconde session est déjà prévue pour 2013. Ce sera les 9, 10 et 11 avril avec un programme enrichi des enseignements de la première session.