Rééducation au Craig Hospital de Denver

Susie Hall, hortithérapeute au Craig Hospital de Denver depuis 1994.

Susie Hall, hortithérapeute au Craig Hospital de Denver depuis 1994.

Le Craig Hospital de Denver est un hôpital spécialisé dans le traitement de patients qui ont souffert des lésions de la moelle épinière (spinal cord injuries) et des blessures traumatiques au cerveau (traumatic brain injuries). Depuis 1982, l’hôpital propose un programme de thérapie horticole parmi la panoplie d’activités de loisirs thérapeutiques offertes aux patients dans le cadre de leur rééducation. Depuis 1994, c’est Susie Hall qui a repris ce programme. Embauchée comme thérapeute récréologue (recreation therapist) dans l’établissement dès 1988, elle s’est formée à la thérapie horticole en suivant les cours de Rebecca Haller du HTI et un programme de Master Gardener.

Quelques infos utiles permettent de cerner les patients qui séjournent au Craig Hospital. Pour ceux qui ont souffert de lésions de la moelle épinière (environ 50 à 55 lits), leur moyenne d’âge est de 38 ans et 75% d’entre eux sont des hommes. Accidentés de la route à 50%, ils ont aussi été victimes de chutes ou d’accidents sportifs. Ils arrivent dans cet hôpital de rééducation en moyenne 28 jours après leur accident et restent entre deux et quatre mois. A l’issue de leur séjour, 90% rentrent chez eux et 40% sont de nouveau employés ou étudiants un an après leur accident. Les patients ayant souffert de blessures traumatiques au cerveau sont moins nombreux (entre 25 et 30 lits). Une cinquantaine de patients de jour fréquentent également l’hôpital.

L’activité horticole suit deux approches. « Une approche est de leur proposer un nouveau loisir qu’ils pourront pratiquer de retour chez eux avec leur famille ou de leur permettre de recommencer à jardiner avec des adaptations appropriées à leurs limitations physiques ou cognitives », explique Susie Hall. L’hôpital encourage l’implication des familles qui ont la possibilité d’être hébergées sur place pendant un mois (les patients viennent de tous les Etats-Unis et même de l’étranger). « Plus ils font de choses ensemble pendant que le patient est ici, plus la famille comprendra comment les aider de retour à la maison », explique Susie.

"Pour la Saint Valentin, nous avons fait des topiaires avec du lierre. Nous avons parlé de la plante, formé le fil en forme de cœur. C’est une bonne activité et ils pouvaient l’offrir à quelqu’un."

« Pour la Saint Valentin, nous avons fait des topiaires avec du lierre. Nous avons parlé de la plante, formé le fil en forme de cœur. C’est une bonne activité et ils pouvaient l’offrir à quelqu’un. »

« L’autre approche est thérapeutique et l’activité se fait en collaboration avec un kiné ou un ergothérapeute. Par exemple, pour une patiente souffrant d’une blessure traumatique au cerveau qui a des problèmes de vision, l’objectif peut être de l’encourager à balayer son environnement du regard. Dans la serre, nous positionnons les plantes sur la gauche et nous lui demandons de les déplacer jusqu’au point d’eau. » Autre exemple pour une patiente dont la kiné veut qu’elle améliore sa capacité à rester debout, une activité qui lui demande de rester debout à une table à rempoter des plantes lui permet de se concentrer et d’oublier sa douleur. « Dans une salle de kiné, rester debout n’aurait pas de but et serait ennuyeux. Là, l’activité a un sens et ses résultats s’améliorent ».

Juste après notre entretien, Susie doit aller travailler avec un patient et son orthophoniste. « La semaine dernière, il a fait une activité. Nous allons voir ce dont il se rappelle, s’il a besoin de se référer aux instructions. Nous lui demanderons de nous expliquer ce qu’il fait. » Quand un membre de l’équipe soignante sent qu’un patient est intéressé par le jardinage, Susie les accueille à bras ouverts pourvu qu’elle connaisse les objectifs de traitement de façon à créer « un environnement qui est positif et où ils peuvent réussir. »

Un patient joue de la flûte indienne dans la serre.

Un patient joue de la flûte indienne dans la serre.

En plus des séances individuelles, Susie et sa douzaine de bénévoles animent des groupes de jardinage tous les 15 jours. « C’est ouvert à tous les patients et aussi à leur famille qui peut ainsi voir de quoi ils sont capables et comment le transposer de retour à la maison. » Les activités du groupe s’inspirent de la saison et des fêtes du moment. « Pour la Saint Valentin, nous avons fait des topiaires avec du lierre. Nous avons parlé de la plante, former le fil en forme de cœur. C’est une bonne activité et ils pouvaient l’offrir à quelqu’un. Pour Pâques, nous planterons de l’agropyre (wheatgrass) qui pousse en une semaine et dont nous pouvons remplir un panier avant d’y mettre des fleurs dans des éprouvettes.”

Selon les patients, Susie peut montrer des instruments de jardinage adaptés à leurs limitations comme des ciseaux que peuvent manier des quadraplégiques qui ont un peu de mobilité et de force. Pour des patients souffrant de blessures traumatiques au cerveau moins sévères, le but est de se concentrer pendant une heure sur une activité et de travailler en groupe. Peu importe que l’activité consiste à planter dehors, à faire de la propagation, à arroser dans les serres ou à faire sécher des fleurs pour un futur projet.

Certains bénévoles amènent l’activité de jardinage jusqu’aux patients alités. « Nous travaillons avec eux dans leur chambre en apportant les plantes et la terre sur un chariot. Nous étendons des couvertures sur leur lit et ils peuvent travailler dans la terre », explique Susie. A l’autre extrémité du spectre, des patients fonctionnels sortent dans la ville et visitent des pépinières ou un jardin botanique où ils peuvent pratiquer leurs déplacements en fauteuil roulant ou avec leur cane.

Une activité de topiaire en lierre pour la Saint Valentin

Une activité de topiaire en lierre pour la Saint Valentin

Susie résume l’intérêt de ces activités centrées sur les plantes pour les patients en rééducation au Craig Hospital. « L’objectif est de travailler sur leur force et leurs capacités cognitives. L’intérêt de la thérapie horticole est de procurer une activité pleine de sens. Plus ils sont intéressés, plus ils participent longtemps et plus les résultats physiques et cognitifs sont bons. Quand on met une plante devant quelqu’un, ils tendent la main pour la toucher. Un géranium avec son odeur forte leur fait faire une grimace, il y a une réponse. Au lieu de travailler avec des cubes qui n’ont pas de sens, on les fait arracher des fleurs mortes sur une plante. Ils travaillent la motricité fine tout pareil. Plus on est créatif, plus on améliore les résultats. »

« Ils ont beaucoup de besoins médicaux. Ce qui leur manque, c’est de s’occuper et de soigner quelque chose. Les plantes s’épanouissent quand on s’occupe d’elles et elles ne jugent pas. Nous avons tous besoin de donner de nous-mêmes. Quand nous pouvons nous occuper de quelque chose, nous nous sentons mieux », conclut Susie.

Mise à jour (octobre 2023). « Félicitations à Mattie Cryer, récemment diplômée du programme de certificat HTI (2022), qui a décroché un nouveau poste de thérapeute horticole. « Je suis ravie de rejoindre l’équipe de l’hôpital Craig au sein du service des loisirs thérapeutiques en tant que thérapeute horticole. Après avoir travaillé pour la ville de Denver en tant que travailleur social dans le cadre du programme des mineurs réfugiés non accompagnés pendant mes études à HTI, je rêve de pouvoir me consacrer à plein temps à une autre profession d’aide en utilisant la thérapie horticole. Le programme de thérapie horticole de l’hôpital est bien établi et a été mis en place par Susie Hall, HTR, au cours des 40 dernières années. Craig est un hôpital de neuroréadaptation et de recherche pour les patients souffrant de lésions cérébrales et de lésions de la moelle épinière, qui utilise des thérapies créatives et holistiques pour aider les patients dans leur parcours de rétablissement. Je suis honorée de reprendre le programme et d’être la personne qui introduit l’horticulture et les plantes dans le processus de guérison des patients ». (Source : newsletter du HTI).

Pour des vétérans âgés : passer un bon moment et réduire le stress

Betsy Brown

Betsy Brown

Betsy Brown est devenue thérapeute horticole après une carrière dans la finance. Attirée par le jardinage, elle suit le programme « master gardener », une formation en horticulture intensive de 12 semaines en échange de laquelle les participants s’engagent à faire du bénévolat dans leur communauté. Dans le Michigan où elle vit, Betsy choisit de travailler dans un centre accueillant des personnes âgées souffrant de la maladie d’Alzheimer. De fil en aiguille, elle se rend à des conférences sur l’hortithérapie, lit beaucoup sur le sujet et devient « registered horticultural therapist ».

L’occasion de s’impliquer davantage se présente lorsqu’on lui propose de travailler dans une institution de santé mentale qui s’occupe de femmes placées par la justice pour passer une partie de leur peine à résoudre leur addiction à l’alcool ou à la drogue. Treize ans plus tard, Betsy travaille toujours dans cet établissement. « C’est une structure fermée où les femmes passent 90 jours avant de sortir en liberté conditionnelle ou de retourner en prison. Je travaille avec un groupe de 12 femmes dans le jardin une fois par semaine. En ce moment, nous travaillons à l’intérieur », explique Betsy. « En jardinant, nous apprenons des compétences de la vie quotidienne : retarder le sentiment de satisfaction qui est une part si importante de l’addiction, mais aussi faire pousser sa nourriture et avoir un hobby productif. Nous apprenons à célébrer sans alcool. » Betsy travaille par ailleurs dans un centre de séjour pour personnes âgées où elle voit chaque semaine un groupe différent selon les envies des résidents.

002_00ALe troisième lieu où intervient Betsy s’appelle Grand Rapids Home for Veterans. La plupart de ses patients sont d’anciens soldats qui sont âgés. Elle organise des séances de 75 minutes toutes les deux semaines dans 12 unités de cet établissement qui accueille 600 personnes (une unité de psychiatrie, deux unités Alzheimer et 9 unités générales). « Le but du programme est de leur offrir des expériences qui améliorent leur qualité de vie. Nous travaillons uniquement à l’intérieur car ils ne sont pas en mesure de sortir. Ils ont des problèmes physiques et émotionnels très variés et sont souvent en fin de vie. Beaucoup d’entre eux souffrent de dépression », résume Betsy. Pour visiter les différentes unités, elle a conçu un chariot grâce auquel elle transporte tout le matériel nécessaire.

« Dans chaque unité, un thérapeute récréologue (recreation therapist) qui connaît bien les antécédents médicaux de chaque participant travaille à mes côtés. Quand j’arrive, je mets toujours de la musique qui signale ma présence. Nous nous réunissons autour d’une table en essayant de mélanger des personnes plus ou moins capables. Un des objectifs est qu’ils demandent de l’aide s’ils en ont besoin. » Les activités consistent à propager des plantes, à les rempoter, à les nettoyer. « Ils adorent toucher le terreau. Il est plus frais que leur corps, c’est agréable. Toucher la terre réduit leur agitation. Même si nous ne finissons pas l’activité et qu’ils ne font que jouer dans le terreau, c’est ok. »

Au Grand Rapids Home for Veterans, Betsy travaille avec 12 unités différentes dans cet établissement qui accueille 600 résidents.

Au Grand Rapids Home for Veterans qui accueille 600 résidents, Betsy travaille avec 12 unités différentes.

L’objectif de Betsy est d’intéresser les participants, d’éveiller leur curiosité. Elle aime amener un légume intéressant (un cactus qui se mange, par exemple), une fleur inhabituelle pour lancer la conversation. Chaque séance doit être l’occasion d’apprendre quelque chose. « Avec la lavande, par exemple, nous parlons de ses vertus antiseptiques. Je montre des photos de champs de lavande en Provence, cela peut engager une conversation sur un voyage en France. Nous faisons une poudre avec un tiers de lavande, un tiers d’amande et un tiers de flocons d’avoine dans un mixer. Cette poudre rend les mains douces. »

« Il y a souvent des décès dans l’établissement. Nous parlons beaucoup et parfois nous plantons quelque chose à l’extérieur en leur mémoire. La Saint Valentin va être un moment délicat car beaucoup ont perdu leur épouse. Je vais parler de ce qui nous rend heureux, de ce que nous pouvons faire pour nous sentir bien. » Betsy insiste beaucoup sur le toucher et l’odorat bien que parfois les médicaments aient détruit le sens de l’odorat des participants. Elle finit toujours la séance par une histoire ou par une citation. Puis elle remet la musique pour boucler la boucle.

Les vétérans atteints de stress post-traumatique décompressent au jardin

Johanna LeosThérapeute horticole depuis 1997, Johanna Leos a travaillé dans de nombreux cadres très différents. Avec la santé mentale comme fil conducteur. Sa première expérience a lieu auprès de femmes victimes de violence domestique avec qui elle avait cultivé du basilique et l’avait transformé en pesto que les femmes vendaient sur les marchés et dans les épiceries fines. « Nous avons tout juste atteint l’équilibre financier, mais l’expérience a remis de l’espoir dans leur vie. C’est ce qu’il y a de plus beau, donner de l’espoir aux gens. Car le désespoir est au cœur de la dépression. » A ce moment-là, Johanna est sur le point de commencer un master en agriculture et en éducation qu’elle complétera par un MBA « pour savoir gérer une entreprise ». Puis une formation qui la mènera à devenir une thérapeute horticole diplômée.

« J’ai travaillé dans des prisons avec des prisonniers qui avaient des troubles du développement, dans un hôpital psychiatrique, au Chicago Botanic Garden où je supervisais 18 sites à l’extérieur où nous offrions des programmes de thérapie horticoles », énumère Johanna. Voici environ quatre ans, elle est embauchée au Perry Point VA (Veteran Administration) Medical Center qui procure aux vétérans un éventail de services médicaux résidentiels et de jour. Dans un jardin composé de quatre serres et de platebandes extérieures (légumes, fleurs, herbes culinaires,…), elle accueillait tous les jours des vétérans auxquels les équipes soignantes avaient recommandé son programme. Elle vient de quitter le centre pour créer sa propre structure qui travaillera surtout avec des vétérans, mais nous explique le fonctionnement du programme de thérapie horticole à Perry Point.

« Les patients travaillaient en petits groupes. Tous les jours, je recevais deux groupes d’une heure et demie, un le matin et un l’après-midi. J’écrivais sur un tableau noir les tâches à accomplir et les vétérans pouvaient choisir. Il y a 4 ans, je recevais surtout des vétérans de la guerre du Vietnam. Mais à la fin, un tiers des participants revenaient d’Irak et d’Afghanistan, y compris plus de femmes. Ils souffrent d’une variété de problèmes : traumatisme crânien, accident vasculaire cérébrale, démence, diabète, arthrite, dépression, anxiété, schizophrénie et bien sûr PTSD (post-traumatic stress disorder). »

« Le PTSD est mon intérêt principal », explique Johanna. Les derniers chiffres du ministère de la défense américain montrent l’étendue du problème. Au 30 septembre 2012, les centres du Veteran Administration suivaient 273 351 soldats atteints de cette condition suite à des déploiements à l’étranger. Soit 30% des 834 463 vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Voici une description de la situation en France où on compterait environ 550 cas de soldats suivis pour ce trouble.

« Je parlais avec chaque personne à son arrivée. Je leur demandais ce qu’ils aimeraient faire si une fée pouvait exaucer leurs vœux. En me basant sur cette interview et sur une évaluation constante de leur progrès, je recommandais des objectifs et des choses à faire pour les atteindre. Par exemple, un objectif fréquent est de réduire le stress. Les vétérans sont stressés, deviennent anxieux et peuvent exploser dans la violence. Un vétéran d’Afghanistan, grand et fort, a passé plusieurs jours à passer le motoculteur. Il m’a dit que c’était la première fois qu’il dormait une nuit entière sans cauchemar. » La concentration et la gestion du stress sont des compétences qu’ils acquièrent pour la vie. Un autre avantage du jardin est d’encourager la collaboration, une compétence forte chez les soldats. Parmi les vétérans qui sont passés par le jardin du centre médical Perry Point, trois ont décidé de poursuivre des études dans ce domaine.

Forte de son expérience avec les vétérans, Johanna est en train de lancer une structure à but non lucratif qu’elle a baptisée Eagle’s nest/Harvest of Hope. Un mot sur le nom d’abord : c’est un vétéran qui a suggéré la référence aux aigles, symbole américain par excellence, mais aussi une espèce qui était en danger dans la région et qui se porte désormais beaucoup mieux. « C’est un parallèle avec la vie des gens », explique-t-elle. Quant aux récoltes de l’espoir, Johanna estime que l’espoir est le fondement de la vie. Avec Eagle’s Nest/Harvest of Hope, elle a l’intention de fournir des programmes de thérapie horticole dans des associations qui s’occupent des vétérans, y compris des vétérans qui vivent dans la rue. Par ailleurs, elle dispensera aussi une formation à la thérapie horticole à des personnels soignants intéressés (ergothérapeutes, spécialistes de la santé mentale, éducateurs pour enfants handicapés, gérontologues,…). « Dans la thérapie horticole, ce n’est pas le produit fini qui compte. C’est ce qui se passe pour les gens au contact des plantes », conclut Johanna.

Comment les plantes ont sauvé Naim

Ce sont les participants qui ont construit la serre.

Ce sont les participants qui ont construit la serre.

En août dernier, je vous avais présenté le programme de thérapie horticole de Gene Jones au sein d’un programme résidentiel de désintoxication pour des alcooliques et des toxicomanes en Caroline du Nord. A cette époque, Gene et les participants étaient en train de construire une serre hydroponique pour se lancer dans la culture et la commercialisation de laitues. Gene espérait aussi embaucher un de ses « clients» séduit par le travail avec les plantes. Les deux projets ont bien avancé et je voulais partager quelques nouvelles.

Naim au travail dans la serre hydroponique de Recovery Ventures Corporation.

Naim au travail dans la serre hydroponique de Recovery Ventures Corporation.

Naim s’apprête à terminer le programme de désintoxication en mars. Voici ce qu’il écrit après avoir été embauché il y a quelques mois pour seconder Gene. « Je n’aurais jamais pensé que prendre soin de plantes pouvait être aussi paisible. Je n’aurais jamais pensé que planter des graines et les regarder pousser pouvait être aussi passionnant. Je n’aurais jamais pensé que voir un client apprécier nos produits serait aussi réjouissant. » Selon Gene, les participants expriment souvent le sentiment que de voir le résultat de leurs efforts du début à la fin est très motivant. Ils apprécient aussi le fait que les plantes dépendent d’eux et des soins qu’ils leur apportent.

A une époque, Naim avait failli claquer la porte du programme. C’est le travail avec les plantes qui l’avait convaincu de rester. « Tout comme nos plantes grandissent, mon éducation dans ce domaine grandit. Ce programme m’a permis de travailler avec d’autres personnes et de leur montrer les bénéfices de la thérapie horticole et comment cela peut les aider à s’en sortir. C’est pour cela que j’ai choisi de faire de l’horticulture ma carrière. » En parallèle, il suit des cours d’horticulture dans un établissement de la région pour approfondir ses connaissances.

Une dizaine de participants viennent travailler à la ferme tous les jours.

Une dizaine de participants viennent travailler à la ferme tous les jours.

Tous les jours, Gene et Naim reçoivent 10 à 12 résidents du programme qui viennent travailler à la ferme. Ce sont eux qui ont construit les serres et ils sont maintenant responsables des opérations de la serre hydroponique. Ils sèment et accompagnent la production jusqu’à la récolte et à la commercialisation auprès des clients. « Ceux que ce domaine intéresse auront des compétences professionnelles quand ils sortiront du programme », affirme Gene. La serre hydroponique permet de cultiver 6 000 têtes de laitues de trois variétés différentes ainsi que du basilic et quelques herbes. « D’ici l’automne 2013, nous projetons au moins deux autres unités pour produire des tomates et des concombres », explique Gene Jones. Le travail des résidents fournit déjà six gros restaurants locaux.L’histoire pourrait se répéter. Une jeune femme qui doit terminer le programme en septembre a exprimé l’envie de rester travailler avec Gene et Naim. On peut suivre les aventures de Gene et de son équipe sur Facebook.

Gene Jones entouré de 6 000 laitues

Gene Jones entouré de 6 000 laitues

Sept jardins collectifs de Washington racontés dans un documentaire

Cintia Cabib pendant le tournage de Community of Gardeners au Washington Youth Garden

Cintia Cabib pendant le tournage de Community of Gardeners au Washington Youth Garden

La réalisatrice indépendante Cintia Cabib a tourné Community of Gardeners pour montrer la diversité des jardins collectifs dans la capitale américaine, un centre urbain qui recèle finalement une grande richesse d’espaces consacrés au jardinage. Comme l’indique en concentré le synopsis, « le film explore le rôle vital de sept jardins collectifs de Washington, en tant que sources de nourriture saine et nutritive, d’endroits de guérison, de classes de plein air, de liens vers leur patrie pour des immigrants, de centres d’interaction sociale et d’oasis de beauté et de calme dans des quartiers du centre-ville. » Même si Washington est plus verte que New York, la majorité de la population vit en appartement et n’a pas accès à un jardin…

Une jeune élève arrose dans le jardin de la Melvin Sharpe Health School.

Une jeune élève arrose dans le jardin de la Melvin Sharpe Health School.

Bien que ni la documentariste, ni ses interlocuteurs n’utilisent souvent le terme de « thérapie », il est clair que ces jardins contribuent de multiples façons au bien-être physique, psychologique et social des jardiniers. « La femme qui dirige l’association de Fort Stevens Community Garden se bat contre le cancer. Elle dit que le jardin l’aide car elle oublie sa maladie quand elle jardine », explique Cintia Cabib. « Dans une école qui accueille des enfants handicapés, le jardin, accessible en fauteuil roulant, est une de leurs rares opportunités d’être dehors et de faire des expériences sensorielles. »

Fondé en 1971 au sein du US National Arboretum, le Washington Youth Garden est une « salle de classe vivante » pour les jeunes de la ville qui viennent y prendre des leçons sur l’environnement et l’alimentation. « Les enfants m’ont dit « Je n’avais jamais rien vu pousser ». Pour des enfants qui vivent en ville, le simple d’être dehors et de travailler dans la boue est merveilleux », raconte la réalisatrice. Pour une fratrie au passé difficile, ce jardin est même devenu un refuge. « Une famille de quatre enfants, deux garçons et deux filles, a été divisée à la mort de leur mère. Des profs qui connaissaient les enfants les ont inscrits à des programmes au Washington Youth Garden pour leur donner un endroit où se retrouver. »

Cintia LizFalk7thStreetGardenAutre jardin, autres bénéfices. « Au 7th Street Garden qui a maintenant déménagé et s’appelle le Common Good City Farm, les participants bénévoles reçoivent des fruits et légumes en échange de leur travail au lieu d’aller à une épicerie sociale chercher de la nourriture. Ils considèrent que le jardin leur redonne leur dignité. » Dans son documentaire, Cintia Cabib, une Argentine qui vit dans la région de Washington, explique l’histoire des « community gardens » aux Etats-Unis, y compris des « Victory gardens » pendant les deux dernières guerres mondiales. « En temps d’incertitude économique, cultiver sa nourriture redevient réconfortant », explique Cintia. « Les jardins collectifs ont connu des hauts et des bas. Ils étaient très à la mode dans les années 60 et 70. Chicago, New York, Philadelphie étaient à la pointe. Washington s’y est mis.  Maintenant, ils reviennent en force. On considère un jardin collectif comme tout lopin cultivé par un groupe et j’y inclus les jardins d’écoles. » La ville de Washington organise d’ailleurs depuis plusieurs années Rooting DC, une journée pratique sur le thème du jardinage urbain.

Community of Gardeners est sorti en 2011, « juste au bon moment » comme le reconnaît Cintia. Elle se rend à de nombreuses soirées autour du film où elle explique comment lancer un jardin collectif. Parfois, des personnes interviewées dans le film viennent parler avec elle.  Le film a également été diffusé sur des stations de télévision PBS, la chaine publique américaine, et dans de nombreuses écoles. « J’espère inspirer des gens à créer des jardins collectifs. A Washington, il y a encore des coins qui sont des déserts alimentaires (food deserts). La question de l’alimentation et de l’obésité sont des questions de société », explique Cintia.  Quand on parle de lutte contre l’obésité, impossible de ne pas mentionner la jardinière la plus connue de Washington, Michelle Obama dont j’avais décrit le jardin il y a quelques mois.

Dans ces cartons, Cintia a d’autres projets liés à ce thème. « Je veux tourner des vidéos plus courtes sur des sujets comme la possibilité d’utiliser les « food stamps » (le programme d’aide alimentaire américain qui a explosé à cause de la crise avec 47,1 millions de bénéficiaires, soit près de 20% de la population, NDRL) dans les marchés fermiers. Il y aussi des « truck farm », des programmes d’éducation qui installent une ferme dans un camion et se déplacent dans les écoles. » La matière et l’enthousiasme ne manquent pas.

Regardez la bande annonce de Community of Gardeners.

Les formations à la thérapie horticole aux Etats-Unis : 60 ans de recul

Aux Etats-Unis, la “horticulture therapy” fleurit depuis une soixantaine d’années. En 1951, Alice Burlingame introduit le premier programme de thérapie horticole à l’hôpital universitaire de Michigan State auprès d’une population de personnes âgées et dès 1955 Michigan State University délivre le premier master en thérapie horticole. Cette pionnière est très tôt persuadée que la thérapie horticole est une profession à part entière qui a besoin de formations dédiées. Elle écrit d’ailleurs le premier manuel, Therapy Through Horticulture, en 1960.

Capture d’écran 2013-01-11 à 14.20.07En 1971, Kansas State University développe un programme sanctionné par l’équivalent d’une licence (bachelors degree) en thérapie horticole en mêlant une formation en horticulture et en psychologie. Les thérapeutes horticoles travaillent avec des patients aux diagnostics divers (crise cardiaque, traumatisme crânien, dépression, troubles mentaux ou du développement, addictions,…). En collaboration avec le reste de l’équipe soignante, ils mettent en place des programmes visant à améliorer la vie de leurs patients grâce au travail avec les plantes. En 1972, la profession s’organise en association qui deviendra l’actuelle American Horticultural Therapy Association (AHTA).

Sur le site de l’AHTA dans la rubrique Education, on trouve une liste de tous les programmes existants, depuis les programmes universitaires jusqu’à des programmes accrédités ou non par l’AHTA et des cours en ligne. Pour résumer, cinq universités délivrent des bachelors, des masters et/ou des doctorats (Colorado State, Kansas State, Oregon State, Rutgers et Texas A & M) tandis que d’autres institutions délivrent un diplôme court et souvent disponible en formation continu, accrédité par l’AHTA (Delaware Valley College, HT Institute, Kansas State, Legacy Health, Minnesota Landscape Arboretum, New York Botanical Garden et Temple University). Il faut avoir suivi avec succès certains cours bien définis en horticulture, en sciences sociales et en thérapie horticole avant d’effectuer 480 heures de stage supervisé.

L’AHTA a récemment annoncé que les critères pour les « certificates » accrédités par ses soins allaient changer en 2013. Ce sont surtout les cours nécessaires qui évoluent. Ce changement, qui survient après des modifications plus importantes en 2008, a provoqué une levée de boucliers parmi des étudiants en bout de parcours. « L’intention est bonne », explique une actrice américaine de la formation en thérapie horticole. « On se dirige vers un examen des compétences comme cela existe dans la thérapie par la musique et par l’art. C’est important pour que les thérapeutes horticoles soient reconnus, embauchés et payés par les assurances. »

Même si les Etats-Unis sont à des années-lumière de la France sur le plan de la formation, on constate que le sujet fait l’objet de controverses et de débats aux Etats-Unis aussi.

Formation « Le Jardin de soin et de santé » : 9-11 avril à Chaumont-sur-Loire

Certains lecteurs du Bonheur est dans le jardin me demandent régulièrement où se former à la thérapie horticole en France. Le sujet de la formation est vaste et ne sera pas résolu de si tôt. Par contre, la prochaine session de l’atelier « Le Jardin de soin et de santé », elle, est programmée pour les 9, 10 et 11 avril au domaine de Chaumont-sur-Loire. Pour tous ceux qui veulent apprendre comment concevoir un projet de jardin de soin, le financer, le réaliser et l’animer dans la durée, je conseille très vivement cet atelier mené par Anne et Jean-Paul Ribes, deux pionniers français qui se complètent à merveille.

Infirmière jardiniste et auteur de Toucher la terre : Jardiner avec ceux qui souffrent, Anne a de nombreux jardins de soin à son actif et cette vaste expérience alimente bien sûr l’atelier. Jean-Paul apporte un cadre théorique aux nombreux exemples pratiques. Ils ont eu la bonne idée de s’entourer d’intervenants qui apportent d’autres éclairages : Sébastien Guéret de Formavert est jardinier et animateur de formations, Stéphane Lanel raconte l’expérience du Jardin d’Epi Cure et Dominique Marboeuf fait rêver tous ceux auxquels il décrit les espaces verts du centre hospitalier Mazurelle. Une dream team qui rend cette formation extrêmement vivante et riche.

J’en parle en connaissance de cause, ayant eu le grand plaisir de participer à la première édition de cet atelier à l’automne 2012. Une expérience que j’ai décrite dans ce billet à chaud et dont j’ai raconté les enseignements dans cet autre billet. Une expérience à ne pas rater pour ceux qui s’intéressent à cette discipline à la fois ancienne et neuve et qui ont envie de participer pendant trois jours à des échanges très riches avec des pionniers et d’autres participants qui s’interrogent comme eux sur cette pratique. Très honnêtement, je suis un peu jalouse de tous ceux qui auront la chance d’assister à cet atelier printanier (Chaumont au printemps !), tant je garde un bon souvenir de ces trois jours.

Pour la description complète et les modalités d’inscription, il suffit de suivre le lien vers la brochure de l’atelier. Pour toute question, Hervé Bertrix, responsable de la formation à Chaumont, est joignable au 02 54 20 99 07 et sur formation@domaine-chaumont.fr.

Des jardins qui nous réconfortent

Annie KirkP. Annie Kirk est une architecte paysagiste pas tout à fait comme les autres. Cette éternelle étudiante a commencé sa carrière comme travailleuse sociale au contact de patients atteints de graves troubles mentaux. C’est avec eux qu’elle se rend compte que travailler à l’extérieur peut avoir des effets bénéfiques sur le cerveau. Sa prochaine étape sera dans une compagnie biomédicale qui fabrique des pacemakers. Là, elle renforce son idée que l’exercice, et particulièrement l’exercice à l’extérieur, est bénéfique pour le cœur. Entre temps, elle accompagne son père en fin de vie. La vue sur les collines et le soleil couchant depuis sa chambre d’hôpital leur apporte à tous les deux un réconfort inestimable dans l’atmosphère inhospitalier de l’hôpital. Lorsque survient une rupture amoureuse douloureuse peu de temps après, c’est encore le jardin qui lui offre du réconfort.

Annie décide de reprendre des études pour devenir architecte paysagiste avec l’envie de creuser cette forte intuition que notre environnement influence notre état psychologique. A l’université de Tucson en Arizona où elle étudie, elle rencontre le professeur Ervin Zube qui est un des pionniers dans le domaine de la perception des paysages. « J’étais à un carrefour de toutes les expériences dans ma vie. Je me suis dit que je ne devais pas être la seule à chercher du réconfort dans la nature », explique Annie. « Mon travail aujourd’hui est l’expression de ce que je sais dans mon cœur. » Dans sa pratique au sein de son entreprise Red Bird Restorative Gardens, elle crée des jardins qui apportent réconfort et répit. « Je ne vais pas jusqu’à dire que ce sont des jardins qui soignent car c’est personnel. » Annie préfère donc parler de « restorative gardens » plutôt que de « healing gardens » réservés à des patients. Elle conçoit des jardins qui agissent comme un remontant, un fortifiant sur ceux qui les fréquentent.

Le nom de sa compagnie, « Red bird », fait référence à une expérience d’enfance qui a marqué Annie. Arrivée en retard à l’école, elle doit dessiner seule un oiseau pendant que les autres enfants sont en récréation. Au moment de partager son travail, elle s’aperçoit que tous les enfants ont dessiné des oiseaux bleus. Le sien est le seul oiseau rouge. Ce à quoi la maitresse répond à la petite fille un peu sous le choc « Annie, on a aussi besoin d’oiseaux rouges ». Une leçon qui enseigne à Annie la valeur d’être différente et de suivre ses envies.

Un jardin créé pour une maison inspirée par le style de l'architecte Frank Lloyd Wright près de Portland

Un jardin créé pour une maison inspirée par le style de l’architecte Frank Lloyd Wright près de Portland

Annie est bien consciente que le retour à la nature, l’engouement pour tout ce qui est vert est une tendance de ces dix dernières années, tendance qui n’a pas échappé à une certaine récupération marketing. « Mais il y a un changement fort dans les consciences. Plus on en parle, plus cela devient accepté. Une vérité universelle est que la nature est notre point commun à tous. Nous avons tous une relation à la nature. » Elle constate que la génération des baby boomers montre de l’intérêt pour la création d’environnements dans lesquels ils se sentent bien. « La psychologie environnementale et les jardins thérapeutiques sont un produit des années 60 et 70. Il y a cette idée que se sentir bien affecte notre santé de manière positive. »

Avec Red Bird Restorative Gardens, elle travaille donc directement avec des particuliers pour concevoir avec eux leur « restorative garden ». Qu’entend-elle par là ? « Ces jardins ne sont pas pour moi. Ce ne sont pas des jardins qu’on peut voir dans des magazines. Ce n’est pas une question de faire un beau jardin dans un certain style ou une certaine esthétique », explique-t-elle. « C’est un jardin qui a du sens pour cette personne et qui évoluera. Ce sont mes clients qui pilotent le dessin sur croquis. Je prends le temps d’écouter leurs intentions. Elles peuvent apparaître plus tard dans nos conversations. Il faut arriver à comprendre ce qui leur donne ce sens de bien-être. »

« Je suis une matrice de 27 éléments présents dans un jardin thérapeutique que j’ai développée, sur les principes de Clare Marcus Cooper, pendant que j’écrivais ma thèse », raconte Annie. « Par exemple, il y a un principe qui veut que 60% de plantes dans un espace donne une impression agréable physiquement, émotionnellement, physiologiquement, spirituellement. Mais un espace qui a trop de plantes différentes rend le travail difficile pour notre cerveau qui doit organiser tout cela. Il faut donc apporter de l’ordre. » Un autre des principes qu’Annie cherche à respecter est la cohabitation d’espaces collectifs et d’espaces privés. « Une partie primitive de notre cerveau a besoin d’un espace dans lequel se réfugier. Il faut créer cette possibilité dans le jardin. Il faut aussi intégrer la dimension du jeu car, dans nos souvenirs d’enfance, le jardin est souvent lié au jeu, à une cabane dans un arbre. »

Un projet d'Annie pour la villa Sacred Heart, une résidence pour personnes âgées indépendantes à Portland (Oregon)

Un projet d’Annie pour la villa Sacred Heart, une résidence pour personnes âgées indépendantes à Portland (Oregon)

Depuis 2005, Annie s’intéresse plus particulièrement aux vétérans. « J’ai travaillé avec des vétérans du Vietnam au début de ma carrière dans la santé mentale. J’avais l’impression que nous allions vivre quelque chose de complètement différent avec les guerres d’Afghanistan et d’Irak et qu’il fallait apporter au Veteran Administration (VA) toutes les clés possibles sur le sujet des jardins thérapeutiques et d’un environnement médical qui apporte un soutien à la guérison », se souvient Annie. Cette année-là, elle organise avec l’American Society of Landscape Architects une conférence au VA de Miami où sont conviés des médecins, des personnels d’hôpitaux du VA et des vétérans dont quelques-uns qui commencent à revenir d’Irak. « Leurs blessures sont souvent liées à des traumatismes crâniens et à la mobilité », constate Annie. « Nous avons envoyé les minutes de la conférence à tous les thérapeutes horticoles que nous avons pu identifier dans les hôpitaux VA. »

En 2012, elle a présenté un état des lieux à une conférence au Chicago Botanic Gardens sur les dernières études sur le syndrome PTSD et les traumatismes crâniens. Elle s’intéresse désormais au rôle de la communauté au sens plus large dans la réhabilitation des vétérans et de leur famille. « Le VA ne peut pas s’occuper des familles qui sont aussi traumatisées. Il faut faire quelque chose pour les familles. Quant aux vétérans, il y a beaucoup de preuves que travailler dans des fermes les aident à se remettre. C’est un mouvement. On se rend compte qu’en combinant de bons soins médicaux et une activité basée dans la nature, on améliore leur réhabilitation. »

Des particuliers qui veulent trouver un havre de paix dans leur jardin personnel aux soldats qui ont besoin de se reconstruire physiquement et psychologiquement, la nature est une source de réconfort comme Annie et beaucoup d’entre nous peuvent personnellement en attester.

Joyeuses fêtes à tous. Le solstice d’hiver est derrière nous. Que la nature, même endormie, vous apporte ses bienfaits pendant les jours à venir. A l’année prochaine.

Talégalle plante des jardins en maisons de retraite et dans les écoles

Concevoir, créer et animer des jardins à but thérapeutique dans des établissements de soins et des jardins à but pédagogique dans les écoles, telles sont les missions de Talégalle, une association à but non lucratif qui a vu le jour en août 2011. Plus poétiquement, elle se donne pour objectifs d’éveiller les sens, de s’émerveiller du vivant, de faire germer des sourires. Une explication sur le nom de l’association, issue tout droit de son site, « Les Talégalles sont de curieux oiseaux qui ramassent feuilles mortes et débris organiques, pour former un tumulus dans lequel ils déposent leurs œufs, et dont la matière en décomposition fournira la chaleur nécessaire à leur incubation. Cet oiseau, qui prend soin du vivant en prenant soin de la terre, est le symbole de notre association. »

Derrière la jeune association, une équipe transversale. Au départ, un architecte paysagiste en fin d’études à l’ENSP de Marseille, Vincent Prévost, et un éco-éducateur qui a travaillé dans des jardins partagés et d’insertion, Mathieu Yon. Mais aussi Caroline Berlemont, une éducatrice spécialisée qui préside l’association, Tania Gadenga, professeur des écoles en disposition très branchée Land Art, et quelques autres bénévoles. Ce sont ces compétences variées qui font la force de Talégalle pour aborder ses projets avec une vision collective.

Mathieu Yon de l'association Talégalle pendant un atelier de jardinage

Mathieu Yon de l’association Talégalle pendant un atelier de jardinage

Mathieu est la colonne vertébrale de l’association. Philosophe de formation et après un master Ethique et Développement Durable à Lyon, il fait un passage par l’association Les Colibris de Pierre Rabhi, puis travaille à Paris dans le Jardin sur le Toit, un jardin de 1000 m2 sur le toit d’un gymnase du 20e arrondissement ou encore dans les Jardins du Béton à Montreuil avec des demandeurs d’asile afghans. C’est là qu’il récolte le titre d’éco-éducateur. C’est là aussi que germe l’idée de mêler jardin et social, avec l’envie de s’adresser surtout aux maisons de retraite et aux écoles.

« Dans les institutions, il est plus facile de faire un parcours de santé. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est juste que cela leur semble plus simple. Mais nous défendons l’idée de participer et de jardiner », explique Mathieu. « Il faut des animations pour que le lieu vive, pour qu’il y ait une relation au jardin. Notre but est de faire entrer du vivant, ce ne sont pas des projets d’aménagement. » Un financement du Fonds Social Européen a permis à Talégalle de mettre le pied à l’étrier et de travailler pendant 8 mois sur un projet dans un PASA (Pole d’activités et de soins adaptés) à Valence où les personnes âgées ont nommé leur jardin Le Jardin de l’espoir. Ailleurs, dans une structure d’accueil de Jour à l’hôpital de Bagnols-sur-Cèze, l’association anime une activité de Land Art. L’activité artistique à base de matériaux naturels peut se pratiquer à l’intérieur avant d’installer les réalisations dehors où elles sont exposées aux éléments.

Talégalle, qui intervient dans un rayon autour de son siège à Crest dans la Drôme, s’apprête à voler de ses propres ailes lorsque le financement du FSE prendra fin au printemps 2013. Elle a développé un projet pour des adultes polyhandicapés au sein d’un hôpital psychiatrique. « A l’hôpital, ils sont contents de faire rentrer un bol d’oxygène. Nous avons un retour très positif des psychiatres même si on préfère éviter le mot thérapeutique et parler plutôt de jardins de soin », explique Mathieu. Pour ce projet, Talégalle attend que les services techniques de l’hôpital réalisent les travaux.

Dans le Jardin de l'espoir au PASA de Valence, on met les mains dans la terre.

Dans le Jardin de l’espoir au PASA de Valence, on met les mains dans la terre.

« Avec le plan Alzheimer et les PASA, les jardins de soin pour les personnes âgées sont en plein développement. Les écoles montrent du potentiel, mais n’ont pas de budget. Dans les hôpitaux, il n’y a pas encore le même mouvement que dans les maisons de retraite. On aimerait aussi intervenir dans le milieu carcéral ou dans le domaine de la délinquance », résume Mathieu. Pour devenir pérenne et dépendre le moins possible de subventions, la jeune association doit développer sa « grille tarifaire » : 30 euros de l’heure pour les écoles et 40 euros de l’heure en maisons de retraite pour une intervention de trois heures. Il lui faut aussi commencer à facturer ses services dès la phase de conception.

« Talégalle, des jardins aux petits soins » comme l’annonce le slogan de l’association…Une association qui a envie de créer des jardins qui stimulent le geste, la mémoire, l’imaginaire en impliquant résidents et personnels.

Dans les écoles aussi, on met les mains dans la terre.

Dans les écoles aussi, on met les mains dans la terre.

Symposium Jardins & Santé : l’incroyable exubérance de l’hortithérapie en France

Chose promise, chose due, mais le temps a été une denrée rare depuis deux semaines. Dans l’effervescence du lancement de California Dream 3D et des trois concerts de The Ruse organisés autour de la sortie, difficile de trouver un moment pour se poser. C’est bien la première fois depuis le lancement de ce blog que je loupe une semaine, mais les journées ne sont pas extensibles. A l’impossible, nul n’est tenu pour conclure ces excuses sur un autre proverbe.

Mais revenons sur le 3e symposium de l’association Jardins et Santé. Depuis 7 ans, cette association composée de « bénévoles, issus de milieux socioprofessionnels très divers, tous préoccupés par l’insuffisance qualitative de l’environnement hospitalier et médicosocial des personnes atteintes de handicaps cérébraux tels que la maladie d’Alzheimer, les différentes formes d’autisme, d’épilepsies ou de dépression, se mobilise pour contribuer à faire bouger les choses.” Grâce à l’organisation de visites de jardins privés, elle récolte des fonds qui permettent de financer la création de jardins à but thérapeutique et la recherche clinique en France. Et elle organise donc, tous les deux ans, un symposium. Ce 3e symposium avait pour thème « Les jardins à but thérapeutique en milieu hospitalier et médico-social / Pratiques actuelles, recherches et perspectives ». Monique Lemattre en était la présidente.

Je vais faire un résumé rapide des séances de plénière du premier jour et un rapide résumé des tables rondes du deuxième jour. Que les lecteurs de ce blog qui ont assisté au symposium et ont envie d’ajouter leurs impressions n’hésitent pas à s’exprimer dans les commentaires.

  • Biodiversité et santé. Un exposé de Serge Morand, directeur de recherche/Institut des Sciences et de l’Evolution, Université de Montpellier 2 dont on retient que, si la biodiversité est source de pathogènes, elle est aussi une assurance contre les infections. Dans un effort pour équilibrer biophobie et biophilie, comment pouvons-nous apprendre à vivre avec le non-humain et avec les humains qui ne sont pas comme nous ?
  • Des jardins à usage des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. John Zeisel, docteur en sociologie et architecte, dirige Hearthstone Alzheimer Care qui regroupe trois résidences à Boston et trois autres à New York. Pour lui, il ne fait pas de doute que le jardin fournit à ces patients de l’exercice, un contact avec les plantes et surtout des repères dans le temps et dans l’espace. D’où l’importance de créer des jardins qui offrent des repères (il cite les travaux de Kevin Lynch sur l’urbanisme et la neurologie) avec des hauteurs de clôture appropriées par exemple. S’il est possible d’évaluer un jardin, il est difficile de les comparer entre eux à cause de leurs différences. Pour évaluer, il faut trianguler des méthodes d’observations physiques, d’observations des comportements et des entretiens individuels. Notons aussi que John Zeisel enseigne dans le cadre d’un D.I.U commun à Paris 6 et 7 sur les approches non médicamenteuses de la démence. Il laisse son auditoire sur ce message. « Si on veut améliorer la vie de ces personnes, il faut approcher leur condition avec espoir. Si on les regarde avec espoir, il y a moins d’agitation. »
  • Place des jardins dans la thérapeutique institutionnelle et les activités ergothérapeutiques. Gilbert Ferrey est psychiatre des Hôpitaux honoraire à l’hôpital Simone Veil. Il s’interroge sur ce qu’on appelle thérapeutique. Selon lui, le mot fleurit un peu à tort et à travers avec ce sous-entendu que ces méthodes diverses (musique, chant, chien, balnéo,…) sont positives si elles font baisser la consommation de médicaments. Il rappelle aussi que l’enfermement institutionnel des malades a depuis le 19e siècle une volonté de soigner et d’apaiser dans la nature avec des asiles départementaux souvent installés dans des parcs, à l’air pur.
  • Le jardin « Art, mémoire et vie » du Centre Paul Spillmann de l’hôpital Saint-Julien à Nancy

    Le jardin « Art, mémoire et vie » du Centre Paul Spillmann à l’hôpital Saint-Julien de Nancy.

    Principes de conception méthodologique d’un projet de recherche appliquée à l’évaluation des bénéfices des jardins thérapeutiques. C’est Thérèse Rivasseau-Jonveaux, neuropsychiatre au Centre Paul Spillmann de l’hôpital Saint-Julien à Nancy qui présente. Elle raconte la genèse du jardin « Art, mémoire et vie » qui a commencé en 2007 avec une revue bibliographique, une enquête, un bilan des espaces verts par un groupe pilote bientôt élargi pour représenter tous les groupes de personnel. Parmi les bénéfices mesurables en analysant la satisfaction des différents groupes et l’effet sur les symptômes, elle cite aussi l’ouverture de l’hôpital vers l’extérieur grâce à des activités artistiques qui ont lieu dans le jardin. Le docteur Rivasseau-Jonveaux mentionne que le jardin est éclairé jusqu’à 21h00. Les patients qui ne trouvent pas le sommeil peuvent s’y promener avec un accompagnant au lieu de prendre un somnifère.

  • Techniques de thérapie horticole et méthodes d’évaluation pour les personnes souffrant de maladies neuro-dégénératives. Rebecca Haller, directrice de l’institut de formation Horticulture Therapy Institute à Denver, présente les symptômes des maladies de Lou Gehrig, de Huntington et de Parkinson en comparant les problèmes physiques et comportementaux communs à ces maladies. Parmi les difficultés pour ces patients, le travail à hauteur du sol, la fatigue, la motricité, la régularité des mouvements. Mais des adaptations sont toujours possibles : platebandes surélevées, le jardinage assis ou dans des bacs mobiles, des outils adaptés qui demandent moins de force. Elle insiste sur le besoin de préserver l’autonomie des participants qu’il faut accompagner sans faire à leur place. En termes d’évaluation, elle suggère une évaluation avant/après, des notes de séances et différents tests (inventaire de dépression de Beck, inventaire d’anxiété état-trait de Spielberger,…).

    Adaptation et assistance en préservant l'autonomie.

    Adaptation et assistance en préservant l’autonomie.

  • Se former en hortithérapie : et après? Jean-Luc Sudres, professeur de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université de Toulouse Le Mirail, a mis un coup de pied dans la fourmilière. Il a posé des questions très pertinentes sur les modalités de la formation à l’hortithérapie, questions qui interrogent aussi sur les objectifs de la pratique. Une formation de quelle durée, massée ou étalée dans le temps, connaissance déclarative uniquement, avec ou sans stage, avec quels contenus, en se formant à toutes les pathologies? Est-ce un certificat ou une accréditation? S’il s’agit d’une nouvelle discipline carrefour et pluridisciplinaire, comme les psychomotriciens, faut-il un ou plusieurs diplômes universitaires? Beaucoup de questions qui ont laissé certains vaguement assommés devant l’ampleur de la tâche. A savoir que Jean-Luc Sudres est à l’origine d’une formation continue en hortithérapie dispensée à l’université de Toulouse Le Mirail.
  • Place des jardins dans la thérapeutique. Gilles Vexlard, paysagiste DPLG et professeur de projet à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, a fait un éloquent plaidoyer plein de bon sens pour le médecin-jardinier et pour « garder intact le plaisir des sens, du contact avec les autres ». A ses yeux, ce n’est pas le terrain qui manque, mais plutôt l’envie et l’état d’esprit. Il déplore « le coût exorbitant du m2 pour les bâtiments comparé au budget minable pour l’extérieur » dans la construction médicale. La conclusion est revenue à Vincent Furnelle, philosophe et professeur à l’Ecole du Paysage à Gembloux en Belgique. Une intervention lyrique impossible à résumer en quelques mots.

Le lendemain, les 170 participants (à la louche) se retrouvaient, non plus à Saint-Anne comme le premier jour, mais au FIAP Jean Monnet, centre de rencontres et d’échanges par excellence imaginé dans l’après-guerre. Les tables rondes de la seconde journée avaient quatre thèmes :

  • Expériences en gérontologie : un jardin dans un EHPAD de Biarritz, le jardin intergénérationnel entre des résidents du service de gérontologie de l’hôpital Louis Mourier et des enfants d’une maternelle voisine à Colombes, une expérience de conception, création et animation d’un jardin à but thérapeutique en PASA (Pôle d’Activités et de Soins Adaptés), les conclusions d’une étude de la Fondation Médéric Alzheimer recensant les jardins aménagés au sein des structures d’hébergement et accueils de jour (l’étude sera bientôt disponible au public et j’y reviendrai plus en détails).
  • Expériences dans d’autres champs d’application : une terrasse verte à l’usage des patients, des familles et du personnel du service de neuro-réhabilitation d’un hôpital de Perugia en Italie, une présentation des ateliers nature culture de Martine Brulé, le film « Natures » du docteur Granier du CHU de Toulouse qui raconte l’ouverture sur le milieu naturel du service d’art-thérapie,…
  • Formation : la formation professionnelle pour les thérapeutes horticoles aux Etats-Unis (je reviendrai plus en détails sur la présentation de Rebecca Haller dans les semaines à venir), l’implantation d’un jardin dans un hôpital de Genève comme outil d’éducation thérapeutique du patient (traitement de l’obésité), un bilan de la formation au CHU de Nancy suite aux demandes des personnels après l’installation du jardin « Art, mémoire et vie », les questionnements d’une équipe en EHPAD sur les besoins en formation à l’heure où un jardin à but thérapeutique est en développement,…
  • Pratiques innovantes/évaluations : la mise en pratique d’une grille d’évaluation sur les jardins à visée thérapeutique au CHU de Nancy, les apports des principes de Lynch (« L’Image de la cité ») appliqués à l’orientation spatiale dans la conception de jardins thérapeutiques dans la maladie d’Alzheimer, éléments pour un programme d’hortithérapie et protocole d’évaluation en soins palliatifs, enfin l’usage de l’agriculture dans le social sur la base de deux études de cas en Belgique et au Japon.

Si vous êtes arrivés jusque là, vous savez à peu près tout de ce qui s’est dit au 3e symposium de Jardins & Santé. Au moins dans les grandes lignes, car il est bien difficile de rendre compte de tous les échanges pendant les tables rondes ou les déjeuners, des petites conversations volées en faisant la queue à la cafétéria ou en partageant un métro à la fin de la journée…J’en ressors avec l’impression que l’hortithérapie est sur la bonne voie, sur les bonnes voies ( ?), même si la question de la formation reste toujours au premier plan des préoccupations. Ca bouge beaucoup plus en France que je ne les soupçonnais avant de remettre les pieds sur le vieux continent. Beaucoup de gens sont actifs et utilisent le jardin pour aider leurs patients à aller mieux. Certes, la discipline a besoin de reconnaissance pour mieux exister et être encore plus utile. Mais tant que des soignants et des soignés pourront se retrouver au jardin et en ressentir les bienfaits quantifiables ou non, tous les espoirs sont permis.