Lectures : trois livres sur la thérapie horticole

 

Mise à jour. Jean-Paul Ribes me signale d’autres livres. Merci à lui.

  • La thérapie par l’Horticulture en France et à l’étranger, Suzanne Ménézo, Bordeaux, imp. castera, 2000. Ce livre fondateur est aujourd’hui très difficile à trouver.
  • La sagesse du jardinier, Gilles Clément, L’Oeil neuf Editions, 2004
  • Une brève histoire du jardin, Gilles Clément, Jean-Claude Béhar Editions, 2011
  • Le jardin disparu, Jorn de Précy (traduit par Marco Martella), Actes sud. Un ouvrage à part venu de l’époque victorienne, “à la fois traité fondateur, manifeste existentiel et réflexion sur le rapport de l’homme à la nature qui préfigure les théories contemporaines de l’“écologie profonde”, cet essai rappelle que jardiner est avant tout une façon d’être au monde”, selon Decitre.

 

Quoiqu’on en dise, il existe un petit corpus grandissant en français sur la thérapie horticole et les bienfaits du jardinage pour la santé. Voici trois livres qui explorent le sujet. N’hésitez pas à laisser un commentaire si vous en connaissez d’autres.

Le docteur Denis Richard est chef de service à la pharmacie du centre hospitalier Henri Laborit de Poitiers. C’est aussi un amoureux des jardins. Dans son livre Quand Jardiner Soigne, il alterne chapitres historiques, théoriques, voire philosophiques avec des conseils pratiques. Vous pouvez l’entendre expliquer ses idées dans cette vidéo sur Jardinland TV. Comme nous tous, il se tourne vers des sources américaines plus nombreuses. Mais il met aussi en avant plusieurs projets de jardins thérapeutiques, principalement ceux d’Anne Ribes qui a aussi écrit sa préface. Dans son livre, il n’aborde pas les raisons du retard pris en France dans la pratique du jardin pour soigner. Mais il l’explique par la proéminence accordée aux solutions médicamenteuses. Certainement naturel dans un pays qui a toujours compté des chercheurs prolifiques comme…Henri Laborit, pionnier français des neuroleptiques.

Anne Ribes est certainement l’hortithérapeute française – la jardiniste comme elle aime à se décrire – la plus connue de France. Infirmière, elle a fondé en 1997, avec son mari Jean-Paul, l’association Belles Plantes dont une des missions centrales est de « créer en milieu hospitalier pour les enfants ou les personnes âgées des ateliers jardin potager et floraux.
Belles Plantes cherche à développer en France un réseau d’hôpitaux verts et à le relier à d’autres initiatives internationales pratiquant l’hortithérapie » comme on peut le lire sur le site de l’association. J’avoue ne pas avoir encore lu son ouvrage Toucher la terre : Jardiner avec ceux qui souffrent. Il faudrait que je me dépêche si je veux le lire avant l’atelier de Chaumont-sur-Loire où je dois rencontrer Anne Ribes pour la première fois…

Etudes et recherches à l’appui, les psychologues Nicolas Guégen et Sébastien Meineri expliquent Pourquoi la nature nous fait du bien. Ils enseignent tous les deux la psychologie, sociale et cognitive, à l’université de Bretagne-Sud. Ils apportent de l’eau à notre moulin : la nature nous ressource et nous aide à guérir quand nous sommes malades. Selon les études citées, les fleurs et les plantes ont un impact direct dans la ville, sur les lieux de travail, dans les salles de cours à l’école et bien sûr dans les chambres d’hôpitaux…Ce qu’on savait instinctivement a été étudié et la preuve est faite que la nature nous veut du bien.

  • Quand Jardiner Soigne, Denis Richard, Delachaux et Niestlé, 2011
  • Toucher la terre : Jardiner avec ceux qui souffrent, Anne Ribes, Editions Médicis, 2005
  • Pourquoi la nature nous fait du bien, Nicolas Guégen et Sébastien Meineri,  Editions Dunod, 2012

Soins palliatifs et deuil : le rôle des plantes

Hospice and Palliative Care of Greensboro en Caroline du nord est un établissement qui accueille des malades en fin de vie et propose des services gratuits aux personnes en deuil, adultes et enfants. Chaque jour, le personnel du centre se rend chez environ 400 patients hospitalisés à domicile. Mais le centre dispose aussi de 14 chambres privées.

Sally Cobb au jardin en compagnie d’un patient.

Il y a bien des années, Sally Cobb était une simple bénévole quand elle a fait remarquer que les plantes défraichies ne donnaient pas la meilleure image du centre. Elle s’est mise au travail pour créer un environnement plein de beauté pour les patients, leurs familles et le personnel. Aujourd’hui les chambres donnent sur plusieurs jardins magnifiques et le jardin des enfants est un endroit propice au recueillement et aux séances thérapeutiques.

Dans le jardin des enfants, la très touchante sculpture « Come take my hand ».

Les jardins sont simplement là pour le plaisir de tous. Sally n’offre pas de séance de jardinage. Mais parfois elle prend les devants. « J’avais entendu qu’une jeune fille handicapée de 19 ans qui venait ici suite à la mort d’un soignant et de son chien d’aveugle avait dit que le « jardin était magique ». Je lui ai parlé et on a planté ensemble des roses qu’elle a choisies. Je viens de lui trouver des fées à mettre dans le jardin », raconte-t-elle. Elle essaie de faire sortir les gens dans le jardin et les aide à jardiner s’ils en expriment l’envie comme ce jeune ado qui venait de perdre son frère. « Il se trouve qu’il a commencé à me parler de son frère, je ne commence pas la conversation. Je ne suis pas une thérapeute spécialisée dans le deuil, je suis là en soutien.»

Un panier propice à la stimulation des sens sert de démarrer la conversation quand Sally visite un patient.

Elle assiste toutes les semaines aux réunions de l’équipe soignante. Si elle entend parler d’un patient qui aime jardiner ou d’un autre qui semble renfermé, elle va les voir en apportant souvent son panier des sens pour lancer la conversation. Elle peut amener un bouquet pour la famille si le patient est sans connaissance ou de la lavande pour calmer un patient agité. « Je pars du principe que nous sommes tous les deux vivants aujourd’hui. On peut trouver un endroit pour se rencontrer. C’est une question de qualité de vie. Deux personnes atteintes de la même maladie et avec la même espérance de vie peuvent avoir des réactions différentes. Certains se diront que c’est déjà fini et d’autres essaieront de sortir de leur lit à tout prix. »

Sally est venue au métier de thérapeute horticole après avoir été enseignante, puis mère au foyer. « Après mon divorce, j’ai commencé à jardiner. Je me suis dit que quand je retournerais au travail, j’aimerais apporter aux gens le même bonheur que j’avais ressenti dans le jardin. Je n’avais pas envie de faire du paysagisme pour des gens riches. Je faisais du bénévolat à l’hospice, puis j’ai suivi la formation du Horticultural Therapy Institute avec Rebecca Haller. ». Sally est aujourd’hui une « registered horticultural therapist ».

Chaque papillon en métal symbolise un enfant mort à l’hospice. Au premier plan, un « vitex tree » ou « arbre chaste » à la forte odeur.

Plus rarement, Sally peut aider à créer un « memory garden », un jardin en mémoire d’un proche disparu. « J’ai aidé une femme qui avait perdu sa fille de 16 ans et qui voulait faire quelque chose pour célébrer sa vie. Le plus, c’est qu’un patient de l’hospice est venu travailler chez elle avec moi pour créer un jardin », se souvient Sally qui parle à des groupes de deuil sur le thème des jardins de mémoire. « Il suffit d’une jardinière. On peut planter du romarin, la plante du souvenir, ou attirer les oiseaux avec des mangeoires. Il faut se concentrer sur la personne et ce qu’elle aimait. »

Un patient visiblement très heureux, deux semaines avant sa mort.

« Qu’est-ce que vous aimeriez voir en face de vous à l’heure de votre mort ? Un mur, une télé ou un jardin ? » C’est la question rhétorique à laquelle Sally a répondu en concevant et en entretenant, avec des bénévoles et des dons, des jardins qui célèbrent la beauté et la vie.

La vue d’une des 14 chambres de l’hospice de Greenboro.

Plusieurs chambres ont vue sur le jardin de roses.

Sally a la chance de pouvoir compter sur de généreux dons comme celui-ci d’une pépinière locale.

Quand elle a demandé aux thérapeutes ce qu’ils aimeraient dans le jardin, ils ont suggéré un pont (même sans ruisseau) avec un siège pour deux. Le pont a été réalisé par une troupe de jeunes filles scouts.

Adultes et déficience développementale : un programme phare au Colorado

Le programme de Mountain Valley Greenhouse n’est pas né de la dernière pluie : c’est Rebecca Haller, la fondatrice du Horticultural Therapy Institute, qui l’a lancé il y a environ 30 ans pour offrir une formation (vocational training) à des adultes souffrant de déficience développementale (Developmental Disability, aussi appelé déficience intellectuelle en français). Depuis 10 ans, Adam Juul gère ce programme pionnier dans la thérapie horticole dont le but est d’encourager l’indépendance des participants et leur intégration dans la société par le travail.

Adam Juul qui gère le programme depuis 10 ans et sa collègue.

Les participants aux programmes de Mountain Valley Developmental Services qui montrent un intérêt pour les plantes peuvent se porter candidat pour rejoindre l’équipe de la serre et y travailler du lundi au vendredi de 9h00 à 15h45. Ils sont une petite trentaine à bénéficier de cette activité où les tâches sont adaptées à leur diagnostic. « Si quelqu’un a des problèmes d’orientation dans l’espace, on ne va pas lui demander de déplacer des pots », explique Adam. Les trois employés de la serre suivent le plan de traitement de chaque client. « Un objectif fréquent est de rester concentré sur une tâche. Ils peuvent avoir d’autres objectifs : nettoyer sa zone de travail, ne pas partir sans prévenir, suivre les règles, toutes choses qui sont nécessaires pour un travail dans la communauté. » Car l’objectif final est de placer les participants dans des emplois où ils réussiront et où leur employeur bénéficiera de leurs compétences.

Joan arrose les poinsettias.

Certains clients ont besoin d’apprendre à contrôler leur colère. « Nous les mettons dans une situation un peu stressante en leur donnant quelque chose qu’ils n’ont jamais fait. On parle de ce qu’il faut faire quand on a un problème », explique Adam. « Ils doivent apprendre à ne pas refuser le travail et à se comporter de façon appropriée sur un lieu de travail. » Lorsqu’une participante est prête à partir pour un travail à l’extérieur, l’équipe encourage son indépendance : elle doit par exemple trouver des tâches à accomplir sans en référer constamment à l’équipe. Malheureusement, l’économie est moins favorable aux placements à l’extérieur et certains clients ont même dû revenir à Mountain Valley Greenhouse. « On travaille alors sur leur coordination fine. »

Plus récemment, la serre s’est ouverte sur l’école primaire à côté. « Chaque client a une classe sous sa responsabilité. Les enfants mangent à la cantine ce qu’ils cultivent. Pour nos clients, c’est une interaction importante avec la communauté. Nous voyons les enfants passer de « Ils sont étranges » à de véritables relations avec nos clients. C’est important à leur âge », explique Adam qui estime qu’environ 600 enfants ont bénéficié de ce programme. Cet échange a fait l’objet d’un article dans Time for Kids, la version jeunesse de l’hebdomadaire américain, et d’une vidéo qui montre la conception du projet (y compris une interview avec Adam Juul). En partenariat avec l’école, Mountain Valley Greenhouse a aussi installé un système à énergie solaire pour réduire l’empreinte carbonique de la serre. Le programme a également d’autres débouchés à l’extérieur. Mountain Valley Greenhouse vend des fleurs à la municipalité et ses légumes sont distribués dans quelques magasins et restaurants locaux.

Joe coupe du romarin pour le vendre dans des magasins et restaurants locaux.

« Chaque jour, nous prenons cinq clients et nous évaluons la qualité de leur travail qui détermine leur salaire. Certains clients seront avec nous très longtemps car on ne peut pas les pousser vers un job dans la communauté, ils ne sont pas confortables. » Les clients sont très fiers de leur travail, qui a un impact dans la communauté et leur permet de gagner un salaire. « C’est phénoménal. »

Le Mountain Valley Greenhouse vend ses fleurs à la ville de Glenwood Spring, Colorado.

Formation à Chaumont-sur-Loire

Le festival des jardins à Chaumont-sur-Loire

En France, les occasions de se former à la thérapie horticole sont encore très rares. En voici une en or. Les 10, 11 et 12 octobre, le Domaine de Chaumont-sur-Loire, bien connu pour son Festival des Jardins, accueillera des intervenants prestigieux pour un atelier intitulé Le Jardin de soin et de santé (comment aborder la conception d’un projet, en assurer le financement, la réalisation, l’animation et la pérennité?).

Retours d’expériences, études de cas et conseils pratiques permettront aux participants de repartir avec des clés pour lancer un programme de thérapie horticole. Les intervenants sont des pionniers en France : Anne Ribes, infirmière jardiniste à l’origine de plusieurs projets, Jean-Paul Ribes, président de l’association Belles Plantes, Sébastien Guéret de Formavert, Stéphane Lanel, animateur à la Maison des Aulnes, Michelle Tanguy, infirmière psychiatrique à l’hôpital de Landernau et Dominique Marboeuf, responsable des espaces verts au centre hospitalier G Mazurelle.

Tous les renseignements se trouvent en ligne. Il reste encore apparemment quelque place, mais il est conseillé de se renseigner par téléphone auprès d’Hervé Bertix au 02 54 20 99 22. Pour information, une seconde session est déjà prévue pour 2013. Ce sera les 9, 10 et 11 avril avec un programme enrichi des enseignements de la première session.

Les générations se rencontrent au jardin

Rentrée des classes oblige, je vais consacrer les deux articles de la semaine aux enfants. Et je commence par les miens exposés à la thérapie horticole par ricochet. Emmanuel (13 ans) et Gabriel (10 ans) m’ont plusieurs fois accompagnée au centre de jour pour personnes âgées où je faisais du bénévolat en Californie. Pour être honnête, ils ne sautaient pas de joie. Mais ils étaient toujours charmants une fois sur place. Par contre, le visage des participants s’éclairait immédiatement à la vue d’un enfant. Plus tard, ils me demandaient toujours des nouvelles des garçons et ils me parlaient aussi de leurs petits, voire arrière-petits-enfants. Dommage qu’on ait jamais pu installer une relation dans la durée (l’activité avait lieu pendant les heures d’école).

Gabriel apporte du terreau aux participantes qui travaillent assises autour d’une table installée dehors.

Le diable étant utilisé, Emmanuel se voit confier une chaise roulante pour transporter des sacs de terreau et des plantes.

Gabriel qui aime expliquer et montrer faisait preuve d’une grande patience et d’une grande douceur avec les participants. Avec Emmanuel, c’était agréable d’avoir un gars costaud pour porter les sacs de terreau ou les plantes. Je peux imaginer des programmes mêlant les générations et créant des liens dans la durée. Tous les participants en retireraient des avantages réciproques. D’ailleurs, l’association Belles Plantes, dont nous reparlerons bientôt j’espère, a montré l’exemple au Jardin des Ages à l’hôpital Louis Mourier à Colombes (92). Je parlerais aussi bientôt d’un programme où des participants handicapés mentaux travaillent au jardin avec les enfants d’une école voisine. Au jardin, tout le monde est égal.

Emmanuel travaille avec des participantes qui plantent des fleurs au pied d’un arbre dans le jardin du centre de jour.

 

Dans une unité pour patients atteints d’Alzheimer où j’ai fait un cours passage, Gabriel est venu une fois. Après la séance à l’intérieur, nous avons proposé un tour sur le jardin en terrace. Cette dame dans sa chaise roulante était aux anges avec son petit guide attentionné.

« Jardiner aide les schizophrènes à être dans le moment »

Suzanne Redell dans un oasis de verdure avec une patiente du Cordilleras Mental Health Center.

Suzanne Redell est une rescapée de la Silicon Valley qui a trouvé le bonheur dans le jardin. Après avoir travaillé chez Apple et dans d’autres sociétés high-tech, elle cherchait un environnement plus serein, moins sous pression. « J’avais vécu en Angleterre où j’avais vu les programmes impressionnants de Thrive, en particulier avec des adultes atteints de troubles du développement. Je n’avais aucun contact avec la nature dans mon travail et je voulais changer. Mon mari jardinait et le jardinage m’aidait à me poser. Après un diplôme en horticulture, j’ai appris qu’une école à Oakland, Merrit College, offrait une formation en thérapie horticole. » Suzanne possède également une maitrise en psychologie.

Sa première expérience sera auprès de jeunes adultes avec un double diagnostique d’addictions et de maladies mentales. Puis elle apprend l’existence d’un programme qui se lance plus près de chez elle, un programme s’adressant à des adultes handicapés cette fois. Elle se propose comme bénévole. De ce programme auquel elle aura participé pendant 7 ans, elle garde un souvenir ému. Un jeune homme atteint de paralysie cérébrale et participant à son programme annonce fièrement à sa mère : « J’ai un travail maintenant. » Son programme lui survit grâce à un cahier où elle consigne toutes ses activités pour que quelqu’un puisse continuer. Prochaine étape, un centre de jour pour personnes âgées, « un groupe de gens très intellectuels, souvent de l’université de Stanford, habitués à un jardin et vivant dorénavant en immeuble. »

Suzanne travaille individuellement avec certains résidents dans le cadre de leur formation professionnelle.

Depuis 5 ans, Suzanne est la thérapeute horticole au Cordilleras Mental Health Center dans la ville de Redwood City au sud de San Francisco. Cet établissement accueille 130 résidents atteints de troubles mentaux qui sont soit assignés sans possibilité de sortie (locked up), soit plus indépendants et ouverts vers l’extérieur. Elle intervient trois jours par semaine auprès de ces deux groupes. C’est une assistante sociale qui poursuivait des études de nutrition qui s’est dit que faire attention à la nourriture et proposer de l’exercice, comme le jardinage, seraient deux changements bénéfiques pour les résidents.

Suzanne et une patiente

Aussitôt un terrain de 8 000 m2 derrière la résidence est mis à disposition du programme et Suzanne est embauchée comme consultante. « C’est dans une zone préservée en pleine nature. On voit souvent des faucons. Je suis tombée amoureuse de cet endroit », explique Suzanne. « Quand cette assistante sociale est partie, j’ai eu peur pour le programme. Mais en fait il n’a fait que grandir et une des dirigeantes du centre est en train de suivre une formation en hortithérapie ! » Une serre vient d’être construite et le programme travaille maintenant individuellement avec des résidents qui reçoivent une formation professionnelle (vocational training).

Parmi les défis que présente cette population, Suzanne cite le caractère imprévisible des résidents. « Parfois leur maladie les met dans l’incapacité de venir à l’activité. Mais c’est un tel plaisir de les voir développer leur potentiel comme ce jeune homme de 25 ans à qui nous avons donné une zone dont il est responsable. Son défi a été de le nettoyer et de concevoir les plantations en demandant leur avis aux autres résidents. »

Un résident pendant l’arrosage

« Ils ont des hauts et des bas. Parfois le groupe commence mal. Récemment, une personne qui est schizophrène est partie en colère car on avait dérangé la routine. J’ai cru que tout allait mal se passer, mais une autre participante a fait un travail merveilleux, elle a désherbé une zone et planté des dahlias. On ne peut pas pousser les participants à faire quelque chose. Il faut arriver avec une attitude ouverte. » Le groupe de jardiniers va bientôt assumer la responsabilité d’entretenir les terrains autour du centre, un travail qui était jusque là confié à une équipe du comté. « Cela leur donne un sentiment de fierté. »

« Jardiner n’enlève pas la maladie mentale, mais cela améliore leur qualité de vie. Je peux attester que jardiner aide les schizophrènes à être dans le moment », conclut Suzanne qui se dit combler spirituellement par ce travail et reconnaissante « à un niveau viscéral ». Son programme a reçu plusieurs récompenses dont le Tony Hoffman Community Mental Health Services Award. « A la cérémonie, des résidents sont venus parler de ce que le jardin représente pour eux. »

La récolte est utilisée en cuisine dans le respect des objectifs de départ : une meilleure nutrition et de l’exercice.

En milieu psychiatrique, des jeunes trouvent la paix dans le jardin

Mardie Hay dans le jardin du Cincinnati Children’s Hospital Medical Center (©Andrew Ward Photography)

Les jeunes qui séjournent dans le programme psychiatrique résidentiel du centre médical de l’Hôpital pour Enfants de Cincinnati (Cincinnati Children’s Hospital Medical Center) sont des enfants et des ados de 8 à 18 ans qui souffrent de problèmes psychiatriques aigus ou chroniques. Ils sont là entre trois et six mois pendant que l’équipe ajuste leur traitement et les aide à acquérir des compétences qui les aideront à leur sortie. Pendant leur séjour et par choix personnel, ils peuvent se joindre aux activités proposées dans le jardin par Mardie Hay.

 

L’anecdote de l’ananas a renforcé l’estime de soi des participants.

Imaginez ces jeunes installés dans le jardin, les yeux fermés, écoutant simplement leurs sens. « J’avais une impression de paix », expliquent-ils souvent. Dans cet univers sécurisé à l’intérieur de l’hôpital, ils ont l’impression de faire une pause. « Mon job est qu’ils réussissent. Je choisis des plantes faciles à bouturer et à propager », explique l’hortithérapeute. Elle aime raconter une anecdote qui en dit long. « Une fois, des enfants ont demandé si on pouvait planter des hauts d’ananas qui étaient sur la pile de composte. C’est ce que nous avons fait et, 18 mois plus tard, ils ont commencé à fleurir. Nous les avons récoltés. Le message pour eux est que rien n’est sans valeur. Beaucoup d’entre eux se sentent abandonnés à cause des circonstances dans leur vie et participer au programme de jardinage est une façon de construire leur estime de soi. »

Mardie Hay et deux patientes en pleine plantation.

En collaboration avec le récréothérapeute, Mardie contribue au projet de traitement de chaque résident. « Deux objectifs fréquents sont des interactions positives avec leurs pairs et l’apprentissage d’une activité de loisirs qui leur permettra de ne pas s’attirer d’ennuis plus tard. » Le reste de l’équipe est composée, selon les cas, d’un psychiatre ou psychologue, d’un assistant social, d’un spécialiste de la santé mentale, d’un orthophoniste et d’enseignants. L’équipe se réunit toutes les semaines pour discuter des patients et de leur prise en charge.

Un jeune patient travaille dans la serre.

Mardie règne sur un univers d’environ 4000 m2 qui comprend un jardin et une serre. Une nouvelle serre verra bientôt le jour. « J’ai entendu parler du projet et je me suis proposée parce que j’avais des compétences. J’ai ensuite suivi les cours du Horticultural Therapy Institute pour devenir certifiée en hortithérapie. La prochaine étape est de devenir une « registered horticultural therapist », mais pour cela je dois trouver un mentor. »

Un des challenges dans cet environnement est la sécurité. « La moitié de nos patients a essayé de se faire mal. Les objets tranchants sont dangereux, mais nous utilisons quand même de vrais outils. J’utilise uniquement des produits bios qui sont sous clé. Le psychiatrique était très appréhensif au début. Mais après quatre ans, nous n’avons eu aucun incident violent », rapporte Mardie.

Les jeunes patients expriment leur créativité.

L’autre difficulté est de donner des instructions compréhensibles par un groupe aux besoins divers. « Il y a quelques problèmes de déficience mentale légère, des handicaps de perception soit réceptive, soit expressive. Il y aussi des problèmes de déficit d’attention », énumère Mardie. «  J’utilise des cartes laminées avec des indications visuelles. Je fais beaucoup d’instruction individualisée et je fais une démonstration visuelle. » De plus, elle limite le groupe à six participants.

« Ce sont eux qui décident de venir. Mais une fois qu’ils se sont engagés, ils doivent continuer à venir pour apprendre la responsabilité. Après quelques séances, ils reçoivent leur propre plante. Ils peuvent avoir jusqu’à trois plantes qu’ils ramènent chez eux ou partagent avec le staff. Certains n’ont jamais rien possédé. L’idée est de créer une expérience du succès et de leur donner un loisir positif. »

Le jardin déborde d’énergie.

Le plaisir de la récolte

Expérience personnelle : cancer et jardin

La vie est parfois pleine d’ironie. Alors que j’aurais dû suivre mon dernier cours de thérapie horticole avec le Horticultural Therapy Institute en Californie, j’étais de retour en France pour me faire opérer d’un cancer du sein. D’étudiante, je suis passée sans transition à participante ! De la théorie à la pratique, sans crier gare. Non, je n’ai pas rejoint un groupe organisé. Cette thérapie dans le jardin était à échelle individuelle. Ce fut d’abord désherber et préparer le jardin pour l’hiver avec mes parents qui m’ont recueillie pendant ma visite médicale en deux étapes, opération puis traitement. Entre les deux, j’ai pu rentrer en Californie pour passer un peu de temps avec mes enfants et mon mari. Un jour, nous avons tous les deux choisi et planté des jonquilles. C’était en octobre et je devais bientôt repartir pour entreprendre une radiothérapie de six semaines. Mais je savais que ces bulbes dormaient au chaud dans la terre californienne et n’attendaient que le printemps pour pousser et laisser éclater leurs couleurs. Je savais aussi que je serais de retour pour les voir. Cette pensée était réconfortante.

Mon jardin « thérapeutique » à Berkeley.

A mon retour en Californie, le jardin de notre maison, échangée pour un an contre notre appartement parisien, avait un peu souffert de manque d’attention. Il y avait beaucoup de choses à aimer dans cette belle maison dans les collines de Berkeley, y compris une magnifique vue de la baie de San Francisco et de magnifiques couchers de soleil extrêmement bénéfiques pour le moral. Mais le jardin était clairement un de ses atouts principaux. Toutes les semaines, j’ai passé du temps, seule le plus souvent, à désherber. Et à Berkeley, tout pousse et les mauvaises herbes avec. J’ai savouré ces moments de calme qui me permettaient à la fois de m’aérer et de me concentrer sur une tâche qui m’apparaissait symbolique. Ces mauvaises herbes que j’arrachais avec jubilation étaient comme les cellules cancéreuses que la chirurgie, puis la radiothérapie avaient éradiquées.

Si on veut pousser la comparaison jusqu’au bout, on pourrait désespérer. En effet, on ne vient jamais à bout des mauvaises herbes. Jusqu’au jour où nous avons quitté la maison à la fin juillet, la lutte a continué. Mais c’est sans doute un peu pareil avec le cancer. Il est là, il pourrait revenir. Il faut vivre avec cette idée tout en restant dans l’action et l’optimisme. Et pourtant avoir entretenu le jardin, avoir donné la chance à de belles plantes de s’épanouir a eu pour moi un effet bénéfique, thérapeutique même Pour moi, pas de groupe de paroles, mais une bêche, des ciseaux, une paire de gants et un jardin qui avait besoin de moi. Je regrettais un peu mon petit jardin potager des deux années précédentes, mais ce jardin d’ornement était une bonne prescription tout compte fait.  A mon retour, nous avons également fait des pots de confitures avec les citrons du jardin et les feijoa du voisin. Pendant le reste de l’année, nous avons distribué ces petits pots en cadeaux un peu partout sur notre passage.

Avec Marge (à gauche) au centre de jour pour personnes âgées.

Le jardinage était présent par un autre biais dans ma vie depuis mon retour en Californie. Il y a 7 mois, j’ai commencé à faire du bénévolat dans un programme d’hortithérapie dans un centre de jour pour personnes âgées. Toutes les semaines, je rencontrais ces femmes et ces hommes et nous travaillions ensemble, à planter, à semer, à désherber, à fabriquer des sachets de thé à la menthe ou à sécher des fleurs pour en décorer des cartes,…La semaine dernière, j’ai dit au revoir à tout le monde puisque le retour en France approche. Dans la petite fête improvisée le jour de mon départ, j’ai compris combien j’avais reçu autant que donné à la fois des participants et de Marge, la thérapeute qui m’a pris sous son aile.

Comme ils vont me manquer tous les deux, mes jardins californiens, dans la jungle urbaine de Paris. Et comme ils vont me manquer Ida, Isabel, Candee, Liev et les autres. Il faudra que je trouve vite une opportunité pour remettre les mains dans la terre…J’ai un peu hésité à raconter cette histoire personnelle, mais j’ai été inspirée par l’exemple de Clare Cooper Marcus, grande experte américaine des jardins thérapeutiques qui ne se prive pas de raconter comment un des jardins qu’elle avait conçu l’a aidée quand elle y est revenue en patiente suivant une chimio. L’arroseur arrosé et l’aidant aidé. Finalement, la vie est bien faite.

Désintoxication : la méthode verte

Gene Jones et la récolte d’haricots.

Gene Jones travaille pour Recovery Ventures Corporation, une association à but non lucratif qui aide les toxicomanes et les alcooliques à prendre un nouveau départ dans la petite ville de Black Mountain en Caroline du Nord. « Parmi les 96 clients, hommes et femmes, nous avons ceux qui sont placés par le tribunal, ceux qui viennent d’eux-mêmes et ceux qui sont envoyés par leur famille », explique Gene. Avec un taux de réussite de 67% qui est renforcé par un suivi après la sortie du programme, le centre est fier de ses résultats. Et depuis mars 2011, de la contribution de la thérapie horticole dans le succès de ses clients.

Une nouvelle serre en construction.

Pour l’instant, Gene n’a pas la capacité d’accueillir tout le monde dans son programme de thérapie horticole qui est mis en avant sur le site du centre. A sa disposition, deux serres, un terrain de 60 000 mètres carrés, un poulailler d’une centaine de poules. « En plus d’être thérapeutique, le programme a un aspect professionnel car ils se forment à un emploi potentiel à la sortie » explique Gene. La particularité du programme est d’être un programme résidentiel de 24 mois. Tous les résidents doivent travailler au jardin, au service de traiteur ou dans d’autres activités proposées. Ce travail sous forme de contrat avec des entités extérieures est rémunéré. Au début, l’argent est réutilisé dans le programme. Mais au bout de 18 mois, les résidents commencent à garder leur argent.

« J’ai 5 ou 6 personnes qui m’aident régulièrement. C’est leur travail 8 heures par jour. J’aime le fait qu’ils puissent suivre des tâches du début à la fin. D’autres viennent passer quelques heures. Il faut qu’ils soient responsables dans leur engagement sinon il y a des conséquences comme la perte de certains privilèges. » Le jardin sert aussi de soupape de sécurité à certains résidents qui passent une mauvaise journée. « Je les amène dans la serre pendant quelques heures, ils travaillent avec leurs mains. » Et le stress diminue.

Deux clientes de Recovery Ventures au travail.

Le programme de Gene est en pleine expansion et son équipe de résidents va passer à une dizaine de personnes. Une serre hydroponique toute neuve va permettre au centre de cultiver et de commercialiser des salades toute l’année. Déjà, la récolte de la ferme est vendue sur place et sur des marchés locaux, le reste étant utilisé pour nourrir les résidents. «Nous avons un contrat avec le Biltmore (une attraction locale qui faut le coup d’œil, NDRL) pour leur vendre nos salades et nous leur offrons déjà un service de traiteur. Avec la serre hydroponique, nous cultiverons 6 200 têtes de salade tous les 10-12 jours. C’est important de pouvoir générer des revenus car nous ne recevons pas d’argent public. »

En quoi jardiner aident-ils ces résidents à vaincre leurs addictions ? « Ils peuvent échapper au stress de leur vie quotidienne. Si vous jardinez, vous comprenez que l’activité permet de se concentrer sur la tâche du moment. Ce n’est pas banal comme faire la vaisselle. Ils plantent, ils voient leurs plantes grandir et ils récoltent », résume Gene. Beaucoup ont des problèmes mentaux sous-jacents et utilisent la drogue ou l’alcool comme une auto-médication. Gene insiste que les résidents du centre viennent de tous horizons. « Nous avons des docteurs, des avocats, des plombiers, des enseignants. »

Quand les clients quittent le programme, ils peuvent se tourner vers les cinq maisons «transitionnelles» gérées par Recovery Ventures à condition d’avoir un emploi. En plus d’un logement sûr et libre de tentations, ils continuent à recevoir un suivi qui augmente leur chance de rester « clean and sober ».

Gene Jones tient un poussin. La ferme compte une centaine de poules.

Auparavant, Gene qui s’est formé à la thérapie horticole à la fois au Horticultural Therapy Institute et à Providence Farm au Canada en 2004, gérait des maisons pour jeunes en difficulté et leur proposait des activités de jardinage, « une bonne façon d’apprendre à gérer son temps, son argent et une bonne compétence pour un travail. » Une des différences est que les jeunes étaient souvent résistants à cette activité tandis que les résidents de ce programme de désintoxication sont 100% partants. « Mon seul problème est de ne pas pouvoir accueillir plus de gens. »

« Un jeune homme avait envie de quitter le programme. Il était de la ville et n’avait jamais eu de contact avec les plantes à part le cannabis. Il m’a dit récemment que, sans moi, il serait parti. Dans un mois, il va devenir mon premier employé. Il a maintenant des compétences à offrir, ici ou ailleurs », rapporte Gene avec fierté. « C’est mon but. »

La thérapie horticole depuis Adam et Eve

Robert Bornstein, HTR depuis 18 ans

« Que faisaient Adam et Eve dans le jardin ? », demande Robert Bornstein, hortithérapeute depuis 18 ans. De l’hortithérapie, bien sûr. « Toutes les civilisations ont compris les bénéfices, mais il n’y avait pas de nom officiel. En 1782 à Philadelphie, quelqu’un a lancé un programme. » Après un diplôme en horticulture, Robert se spécialise dans la thérapie par le jardinage et obtient le titre de « registered horticultural therapist » (HTR) après des études complémentaires et un stage supervisé avec des patients souffrant de troubles mentaux chroniques.

Depuis, il a développé sa propre entreprise (Robert’s Tropical Paradise Garden) dans la région de Miami en Floride et intervient principalement dans des maisons de retraite, à la fois des établissements où les résidents vivent indépendamment (independent living) et des établissements où ils sont plus encadrés (assisted living) ainsi que dans des centres de jour. Même si sa propre pratique est florissante, il est déçu que la discipline n’ait pas fait plus de progrès en 20 ans. « Nous n’avons pas la même reconnaissance que les kinés, les ergothérapeutes ou les thérapeutes qui utilisent la musique. Nous sommes à la traine et c’est un désavantage pour les jeunes qui obtiennent des diplômes en thérapie horticole », regrette Robert.

Une participante heureuse.

Il propose une variété d’activités aux participants en fonction de leurs capacités : jardinage dans des platebandes surélevées, jardins d’herbes, jardins pour attirer les papillons, activités manuelles qui peuvent être partagées avec les familles (les enfants des résidents aiment venir aux séances avec Robert pendant leurs visites). Dans les unités pour les patients souffrant d’Ahlzeimer, il affirme qu’il voit parfois des miracles. « Certains patients ne quittent leur chambre que pour venir à mon activité. Je pense aussi qu’ils sont heureux de voir un homme plus jeune, c’est une connexion. Je traite les gens avec dignité, comme un confident, et je me fais souvent l’avocat de leur cause auprès de l’établissement. »

Comme beaucoup d’autres thérapeutes horticoles, Robert souffre des coupes dans les budgets. « Mais il arrive que les établissements se débarrassent du chanteur ou du clown et me gardent! Quand l’Etat vient les voir, cette activité fait de l’impression car c’est encore assez inhabituel. » Robert facture entre 65 et 95 dollars de l’heure (52 à 77 euros), fournitures comprises. Il avoue que son activité est rentable car il est basé dans une large zone urbaine de plusieurs millions d’habitants qui peut lui fournir assez de travail.

Robert est convaincu que les bienfaits du jardinage sont accessibles à tous, pas seulement des patients ou des résidents d’établissement. Ainsi dans cette vidéo, il explique comment faire de l’exercice en jardinant. Sa chaine YouTube propose d’autres vidéos didactiques. Robert se sert de tous les réseaux sociaux pour colporter la bonne parole au sujet de la thérapie horticole (en plus de son site et de son blog, vous pouvez le trouver sur Facebook, LinkedIn et Twitter @robbornstein).