Financer un programme de thérapie horticole : imagination et débrouillardise

Les thérapeutes horticoles présentés jusqu’ici appartiennent à deux catégories : soit ils sont employés par un établissement, soit ils interviennent en tant qu’indépendants qui facturent à l’heure. Il faudrait en fait ajouter une troisième catégorie, ceux qui travaillent bénévolement. C’est le cas de Marge Levy aux côtés de qui je fais également du bénévolat depuis 7 mois dans un centre de jour pour adultes, le Mount Diablo Center for Adult Day Health Care, en Californie. A travers son exemple et celui de Kirk Hines, nous allons aborder l’épineuse question du financement.

Il est préférable d’avoir des gants à disposition pour les participants qui le souhaitent. Le terreau, les plants, les outils ajoutent au coût de l’activité.

« Au départ, j’ai trouvé des platebandes surélevées qui étaient déjà pleines de terreau. C’était une dépense en moins car installer un espace pour jardiner coûte cher », explique Marge. « J’estime que j’ai dépensé la première année entre 2,50 et 3 dollars par participant (entre 2,05 et 2,45 euros) par séance. Mais cette année, je dépense plutôt 2 dollars (1,65 euros) car je n’ai plus les frais de départ. » Elle a dû acquérir des outils de jardinage, des tabliers et des gants, des pots,…Certaines activités sont plus coûteuses comme faire des bouquets car il faut acheter des fleurs fraiches. Les participants aiment ramener leurs projets chez eux, ce qui a un coût quand il faut racheter des pots, des vases ou tout autre accessoire nécessaire.

L’agence sociale où Marge donne de son temps n’avait pas beaucoup d’argent à consacrer à cette activité même si ses responsables aiment mettre en avant la disponibilité encore assez inhabituelle d’un programme de thérapie horticole. Elle s’est tournée vers son employeur, le pétrolier Chevron, qui encourage le bénévolat et les dons de ses salariés. « J’ai demandé à mes collègues de faire un don à mon programme et la société a contribué à parts égales. J’ai ainsi récolté 1 500 dollars (un peu plus de 1 200 euros). De plus, Chevron donne 500 dollars (411 euros) pour 20 heures de bénévolat à raison de deux fois par an. J’ai aussi utilisé cette possibilité. »

En anglais, ces petits bouquets à porter à la boutonnière s’appellent un « corsage ». Les fleurs fraîches sont une fourniture assez chère.

Marge a également cherché des sources de financement ailleurs. L’agence a fait une demande de bourse à une fondation locale qui a contribué 750 dollars (617 euros) au programme. De son côté, elle a écrit deux demandes de financement et a reçu une réponse positive de l’association caritative des Kiwanis (600 dollars, soit 493 euros). « La difficulté est de trouver les bonnes sources et le bon moment pour faire sa demande. Mais les demandes, en elles-mêmes, ne sont pas difficiles à remplir », explique Marge. Et puis il y a quelques à-côtés  qui relève du système D: un cadeau d’un supermarché, une ristourne ici ou là par une pépinière compréhensive, les ventes de sachets de lavande à l’occasion d’un événement organisé par l’agence. « Cette année, j’ai assez d’argent. Ce serait beaucoup plus difficile si je devais aussi financer un salaire. Mais je fais ce travail bénévolement pour rendre à la communauté », conclut Marge.

Pour Kirk Hines qui est employé en tant que thérapeute horticole au Wesley Woods Hospital à Atlanta, la question du financement est un peu plus facile car il a le soutien d’une large organisation. Son salaire est payé par l’hôpital qui l’aide aussi à obtenir les fonds nécessaires au fonctionnement du programme. « L’hôpital fait partie d’une association à but non lucratif. Nous avons un département qui s’occupe d’obtenir des bourses et des dons privés. C’est ainsi que nous avons financé la serre et le jardin », explique Kirk. « Les kinés achètent un vélo d’exercice tous les 10 ans. Nous, les fournitures s’épuisent constamment surtout quand les participants rapportent le projet chez eux à la fin du séjour. » Comme beaucoup de programmes (rappelez-vous du programme de Sandra Diehl), celui de Kirk génère aussi des revenus grâce à la vente de plantes bouturées par les participants.

Les thérapeutes horticoles doivent aussi être des experts dans la collecte de fonds et accessoirement la promotion de leurs activités. Ils doivent savoir mettre en avant les bénéfices de leur programme auprès de divers publics (la direction de l’établissement, les familles des participants, des agences locales, les média) pour gagner en visibilité et augmenter la chance de survie de leurs programmes…

Les leçons de vie du jardin pour des jeunes en formation

Vous avez peut-être entendu parler du Peace Corps. Ce programme lancé sous John Kennedy envoie de jeunes Américains en mission dans les pays en voie de développement. Le Job Corps est plus ancien, mais moins connu. Depuis 1964, ce programme du US Department of Labor aide des jeunes sans diplôme entre 16 et 24 ans à passer le bac ou un certificat qualifiant et à se préparer pour le marché du travail. Pendant leur séjour, les jeunes sont rémunérés. A leur sortie du programme,  un chèque leur est remis quand ils trouvent un travail et réussissent à le garder. Le Job Corps est présent à travers 125 centres répartis dans tous les Etats-Unis. Mais le centre d’Exeter, situé dans une zone rurale de l’état de Rhode Island, est le seul à proposer un jardin qui offre à la fois une formation et de l’hortithérapie.

Audrey Pincins est l’hortithérapeute qui supervise le programme depuis quelques mois (elle travaillait auparavant avec des prisonniers récemment sortis de prison et a aussi beaucoup exercé ses talents dans des maisons de retraite). Tout a commencé avec le jardin d’herbes du cuisinier car les arts culinaires sont une des disciplines enseignées à Exeter. « Les jeunes aiment travailler dans le jardin », affirme Audrey. « Ils ont pris la décision de participer à ce programme pendant au moins 6 mois et de changer leur vie. C’est un programme résidentiel et il n’y a pas d’autre distraction. La moitié des jeunes n’ont pas le bac. Ici, ils peuvent obtenir le bac et un certificat dans divers domaines comme la cuisine, l’assistance médicale, la soudure ou l’informatique. »

Audrey Pincins dans le jardin

Audrey compare le nouveau jardin à la nouvelle vie des jeunes. « Avec quelques participants, nous avons déplacé les herbes et construit des platebandes surélevées pour les légumes. Mettre la menthe en pot a permis de faire un parallèle avec les bullies (ceux qui intimident et briment les autres autour d’eux, NDLR). Cette menthe est comme un bully qui envahit tout. Mais on peut prendre des mesures, comme la mettre en pot pour la contenir. »

Le nouveau jardin planté par Audrey Pincins et ses étudiants

Quand ils ajoutent du terreau, Audrey leur parle de s’installer un jour dans leur propre appartement qui leur apportera un bon terrain pour grandir et prospérer. Les participants ont planté des laitues, des tomates, des betteraves, des concombres, des courgettes, des poivrons. « Nous suivons aussi la pratique des « trois sœurs » des Indiens. On plante du maïs, des haricots et des courgettes qui s’aident mutuellement à pousser. Le chef utilise nos légumes et nous surveillons notre production pour comprendre les concepts de rendement. »

En plus du jardin potager, le centre offre aux résidents l’opportunité de travailler dans le jardin ornemental pour le maintenir en bon état. « Nous essayons de leur donner chacun leur coin pour qu’ils s’en sentent responsables. »  Au centre, Audrey pratique le « square foot gardening », le jardinage en carré qui développe les capacités mathématiques, et le jardinage vertical pour apprendre à économiser l’espace. Audrey affirme que le centre d’Exeter est le seul à offrir un programme d’hortithérapie et pense qu’elle pourrait être amenée à essaimer son idée dans d’autres centres du Job Corps.

Dans le jardin, les difficultés qui surgissent sont aussi des leçons de vie. « Nous avions des lapins qui mangeaient notre récolte. Nous avons utilisé une « barrière liquide », un produit dont l’odeur les repousse. Les participants ont appris qu’on pouvait vaincre les difficultés.» Audrey aimerait qu’une leçon leur reste après leur départ. « J’aimerais leur donner la mentalité des immigrants qui avaient des jardins pour leur consommation. » Jardiner, un pas vers l’autonomie.

Risques de suicide : le réconfort des plantes dans la crise

Les tomates de Jacqui font partie d’un test national qui étudie trois types de sols différents pour la culture des tomatoes. « De nombreux patients aiment faire pousser des tomates. Nous les arrosons et nous surveillons leur croissance. »

Les patients avec lesquels Jacqui Mehring jardine en Caroline du nord (Behavioral Medicine Unit au Alamance Regional Medical Center) sont en crise. Ils sont là parce qu’ils sont un danger pour eux-mêmes ou pour les autres. Leurs proches ou la police les amènent ici pour les mettre temporairement à l’abri parce qu’ils menacent de se suicider ou expriment des envies d’homicide. A tout moment, l’unité accueille environ 25 personnes qui restent en moyenne quatre ou cinq jours avant de repartir pour une prise en charge à l’extérieur.

« Nos patients présentent des conditions qui vont de la schizophrénie à la dépression et à la démence. Ils ont souvent des problèmes physiques liés à des accidents qui les ont menés à devenir accros à leurs médicaments pour la douleur. Leur passé comporte parfois des abus sexuels ou physiques », explique Jacqui. « Leurs chambres sont absolument vides à cause du risque de suicide. Les murs sont blancs, il n’y a aucun objet, simplement un lit sur le sol. Dans le jardin, il y a de couleur et de la vie. C’est un environnement normal. »

Ecossaise et designer en textile de métier, Jacqui est venue à l’hortithérapie par la voie des activités manuelles. Elle a d’abord animé des ateliers dans divers contextes, puis  au sein de l’hôpital pour ces patients en crise (activity therapist). A sa boite à outils, elle a ajouté l’hortithérapie après avoir suivi les cours du Horticultural Therapy Institute.  Elle pratique en tant que « contractor », en indépendante qui facture ses prestations à l’heure. Dans cet hôpital, elle a créé un jardin accueillant qui suit les règles du Veteran Administration en termes de jardin thérapeutique : un endroit relaxant qui encourage les rencontres et donne un sens de contrôle aux participants.

La cour en 2009 avant les transformations de Jacqui…

Au départ, le jardin était un bloc bétonné peu accueillant. Depuis 2009, Jacqui l’a amélioré au fil du temps d’abord avec des jardinières construites avec les patients, puis en obtenant une subvention de 12 000 dollars pour faire appel à un paysagiste. « Je voulais que cet endroit soit beau et relaxant », explique-t-elle. Des jardinières à différentes hauteurs facilitent le travail. Parce qu’elle n’a pas d’assistant, Jacqui ne peut pas travailler dehors avec de gros groupes, ce serait trop dangereux. Elle vient dans le jardin avec des groupes de trois ou quatre personnes à la fois. « Nous arrosons, nous plantons, nous désherbons, nous ramassons des graines que nous mettons en paquet », énumère Jacqui. « Ils aiment aussi donner à manger aux oiseaux. »

…et le jardin au printemps 2012 avec ses jardinières en pierre

« Je me sens tellement mieux quand je suis dehors », lui disent souvent les patients.            « Comment vont les tomates ? », demandent avec un attachement évident ceux qui reviennent dans l’unité plusieurs fois. Cet environnement qui est libre de toute menace apporte clairement un soulagement à leurs tensions intérieures. Mais un hortithérapeute dans ce milieu doit prendre des précautions. « Souvent, ils ne peuvent pas faire de travail trop lourd. Leurs médicaments les endorment ou leur donnent des problèmes d’équilibre. Certains médicaments sont incompatibles avec le soleil. Il faut aussi faire attention aux outils dangereux. Pas d’élagueur, par exemple. »

Pour les besoins réglementaires de l’hôpital, Jacqui tient à jour des statistiques sur son programme : qui participe, leur diagnostic, leurs capacités à interagir et à s’intéresser. Tous les mois, ce sont environ 250 personnes qui utilisent le jardin pendant des groupes structurés ou pendant des moments plus libres. Elle tient aussi un journal du jardin pour suivre le progrès des plantes et apprendre d’année en année.

Pour cette artiste habituée à mener des ateliers artistiques avec ces mêmes patients et d’autres, le jardin présente un avantage singulier. « L’art peut intimider, on peut se dire qu’on n’a pas de talent. Dans le jardin, les menaces s’envolent et la parole se libère. »

Dans cet hôpital gériatrique, on jardine jusque dans son lit

Kirk Hines examine des plants avec un patient à Wesley Woods Hospital of Emory Healthcare à Atlanta.

C’est l’été, le jardin explose de vitalité. Ce blog aussi déborde de vie. Dans cet esprit, je vais commencer à poster deux fois par semaine pour raconter plus vite toutes les belles histoires que j’engrange en ce moment en parlant à des hortithérapeutes fascinants aux quatre coins des Etats-Unis. Je les remercie toutes et tous de m’accorder de leur temps pour vous faire profiter de leur expérience.

Depuis 1993, Wesley Woods Hospital à Atlanta en Géorgie s’est doté d’un programme d’hortithérapie qui fait partie intégrante de son département de services rééducatifs. C’est Kirk Hines (HTR) qui a lancé le programme et continue à le gérer à l’attention des patients dans les quatre unités de cet hôpital universitaire qui se spécialise dans les plus de 65 ans (médical, psychiatrie, neuropsychiatrie et soins intensifs de longue durée).

Situé sur un domaine boisé de 26 hectares avec des cours d’eau et des marécages qui attirent une faune abondante, l’hôpital a aménagé plusieurs espaces : deux jardins, une serre, un jardin déambulatoire et une unité intérieure avec des lumières fluorescentes. Dans les deux jardins situés dans les unités de psychiatrie et de neuropsychiatrie, on trouve des pots (« planters ») à hauteur pour les patients debout et les patients assis, des surfaces pavées, des effets d’eau et un espace de méditation. Cet espace clos et sécurisé est accessible aux patients.

Kirk Hines avec une patiente dans la serre.

Dans la serre en verre, on a pris soin de concevoir un sol facile à négocier avec des déambulateurs et des chaises roulantes. On y trouve aussi des bancs à hauteur et un système de climatisation pour une température confortable toute l’année. Autour de la serre, des plantes d’espèces anciennes (« heirloom ») stimulent les sens et les souvenirs. Les allées sont utilisées pour pratiquer la marche et améliorer l’endurance. D’autres endroits consacrés à la réhabilitation sont équipés de tables roulantes avec lumières fluorescentes pour jardiner par tous les temps.

Des séances d’hortithérapie ont lieu en groupe ou individuellement avec des patients des quatre unités. Tous les jours, elles ont lieu dans les unités de soins, les jardins, la serre et même dans la chambre des patients qui ne peuvent pas se déplacer. « Ce sont des patients qui sont sujets à des précautions à cause d’infections ou qui utilisent un respirateur », explique Kirk Hines. « Mais je peux amener une table roulante avec tous mes produits dans leur chambre. Ils travaillent dans leur lit ou dans une chaise. Nous pouvons bouturer, rempoter en utilisant les tables adaptables en hauteur. Ils peuvent utiliser des gants si besoin. A la fin, tout doit être désinfecté. » Pour ces patients qui souffrent d’anxiété et ont du mal à trouver leur souffle, ces activités ont un effet calmant. Elles les distraient de leurs difficultés.

Kirk Hines apprécie la collaboration avec le reste de l’équipe de rééducation. « Je vois les patients seuls ou dans des séances avec mes collègues. Je contribue au plan pour chaque patient avec les kinés, les ergothérapeutes, les orthophonistes et les autres membres de l’équipe avec des objectifs à atteindre. Nous pouvons travailler sur leur capacité à rester debout, à atteindre un objet ou encore sur leur équilibre et leurs habiletés motrices fines et grossières. »  D’ailleurs Kirk pense qu’il a un avantage sur ses collègues kinés. « Faire des répétitions dans une salle de sport peut être ennuyeux. Mais avec les plantes, ils atteignent leurs objectifs plus facilement. Ils restent debout plus longtemps, par exemple. »

Un patient en déambulateur arrose le jardin.

Dans une étude pilote, Kirk a pu montrer que ses activités aidaient les patients atteints de démence à réduire leur niveau d’agitation. « Il faudrait pousser l’étude », confie-t-il. Prouver scientifiquement l’efficacité de leurs programmes est un luxe que peu d’hortithérapeutes peuvent se payer, mais qui les aiderait certainement à faire progresser la pratique. « Souvent, nous sommes perçus comme une simple activité… ».

« Quand on me demande combien mon programme coûte, je réponds qu’il faut faire entrer en ligne de compte la satisfaction de nos patients et l’amélioration des soins que nous leur apportons. Je pense aussi à la rétention du personnel qui apprécie le cadre. En rendant les patients, leurs familles et les employés plus heureux, nous contribuons de façon importante. Un autre aspect est l’attention que le programme d’hortithérapie attire dans les média. Cela aide notre hôpital et son image. »

Cette patiente travaille assise.

Lien

Voici un article publié sur le site d’infos Rue 89 il y a quelques mois. Matthieu Piffeteau offre un bon résumé de la situation de l’hortithérapie ou thérapie horticole en France et dans les pays anglo-saxons. C’est le genre d’articles que j’aime lire car il m’encourage à penser que la France commence à s’intéresser au sujet.

http://www.rue89.com/rue89-planete/2012/03/27/lhortitherapie-ou-comment-imaginer-le-jardin-qui-soigne-230575

Des enfants maltraités aux personnes âgées fragilisées

Patty Cassidy

Patty Cassidy est venue à la thérapie horticole par le biais de l’éducation. D’abord enseignante en primaire et conseillère d’orientation dans une université, elle obtient une maitrise en thérapie (counseling) et devient conseillère d’éducation dans un lycée. Quand elle découvre la thérapie horticole, elle peut enfin fusionner ses multiples intérêts en une profession qui la comble.

Comme Anna Schopp que nous avons rencontrée la semaine dernière, Patty a suivi une formation au Legacy Health System à Portland où elle vit. Elle obtient son « certificate » en 2007, puis devient une « registered horticultural therapist » en 2009 sous la houlette de Teresia Hazen. Teresia est une des figures les plus connues et les respectées du mouvement de la thérapie horticole et des jardins thérapeutiques.

Depuis, Patty applique ses connaissances auprès de deux groupes de participants bien différents, des personnes âgées dans des maisons de retraite médicalisées et de très jeunes enfants maltraités. Des participants à deux extrêmes de la vie, mais qui trouvent tous des bénéfices à travailler avec la terre, à faire pousser des plantes et à récolter le fruit de leurs efforts.

Les personnes âgées sèment des graines, confortablement assises

« Les maisons de retraites embauchent des gens comme moi pour aider leurs résidents à jardiner. Dans les maisons où j’interviens, je travaille avec des résidents frêles, mais capables de travailler dans le jardin et je vois aussi des résidents dans des unités spécialisées dans la maladie d’Alzheimer et la démence », explique Patty qui, en tant que travailleuse indépendante, intervient dans plusieurs établissements.

« Avec les résidents dans l’unité mémoire, les activités sont à l’intérieur et sont programmées en fonction de la saison. A Noël par exemple, j’amène des paniers pleins de cônes. On discute des différences et des similarités entre les cônes. Cela encourage les souvenirs. L’été, je peux amener des légumes du marché. On parle de la façon dont ils préparaient ces légumes », explique la thérapeute. Les personnes âgées qui sont plus indépendantes travaillent dans le jardin dans des platebandes surélevées (raised beds). « Nous plantons et semons des légumes, des herbes et des fleurs. Pour les légumes, ce sont surtout des choses que nous pouvons manger crues comme des tomates, des radis. Avec des poivrons et des tomates, nous pouvons une salsa sans cuisson. »

Une activité avec des fleurs séchées en maison de retraite.

Les bénéfices pour les participants coulent de source. « Ils sont dehors et au soleil. L’activité les fait sortir de leur chambre et rompt l’isolement. Ils font quelque chose ensemble, ce n’est pas comme regarder la télé. Il est plus difficile de mesurer les bénéfices physiques. Ils ne font pas un travail très physique. Mais ils se passent des objets, ils ont les mains dans la terre », explique Patty.

Les enfants maltraités avec lesquels travaillait Patty Cassidy adorent le moment de la récolte.

Les enfants avec lesquels travaillait Patty une fois par semaine étaient très jeunes (ce programme est pour l’instant arrêté par manque de financement). Ils avaient entre 3 et 6 ans et vivaient souvent dans une famille d’accueil. Le programme dont lequel intervenait Patty fait partie d’une agence composée de thérapeutes, d’assistantes sociales et d’enseignants spécialisés qui fixent des objectifs thérapeutiques à chaque enfant.

« Beaucoup avaient peur de la nature, les insectes étaient des ennemis. Au début, j’avais beaucoup de mal à les empêcher d’essayer de tuer les araignées ou les papillons. Ils ont dû apprendre à venir se confier à un adulte s’ils avaient peur, parfois nous devions enlever la bestiole. » Une autre technique consistait à observer les insectes dans un bocal en verre avec une loupe, en toute sécurité. Patty expliquait aux enfants en quoi chaque insecte est bénéfique.

Chaque enfant avait un petit carré de terre où il plantait des tournesols, des radis, des baies (framboises, myrtilles, fraises). Des pommes de terre étaient plantées dans des grands containers. « Je leur apprenais à récolter sans arracher la plante. Ils aimaient plonger les mains dans la terre des containers et en retirer les pommes de terre. Ils étaient ravis. » Si un oiseau passait dans le ciel, il devenait un sujet de discussion. « Mon objectif était de les mettre à l’aise avec la nature, de les rendre plus observateurs. Je voulais qu’ils soient heureux dehors. Je voulais aussi mettre de la beauté dans leur vie. »

Les enfants plantaient des fleurs, des légumes, des fruits.

« Il fallait prendre quelques précautions. Tous les outils étaient en plastique car ils se tapaient parfois dessus. Il fallait toujours faire attention que la porte du jardin soit fermée. Les séances étaient souvent chaotiques et chaque enfant était différent en fonction de sa journée.»

Patty a assez à faire et ne cherche pas à essaimer ses programmes dans d’autres lieux. Elle est d’ailleurs aussi occupée par le projet Friends of the Portland Memory Garden qu’elle préside. Ce jardin ouvert au public a été conçu pour les personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer et de démence. Avec ses fleurs et ses plantes des quatre saisons, il est propice à la stimulation des sens et des souvenirs. Les aidants sont aussi encouragés à venir s’y ressourcer. Elle a également écrit un livre intitulé Gardening for seniors. Pas étonnant qu’elle soit très occupée…

Rencontre avec Anna Schopp, une « registered horticultural therapist »

Anna Schopp dans son jardin

La passion d’Anna Schopp pour le jardinage a pris plusieurs chemins en 20 ans avant qu’elle ne devienne une « registered horticulture therapist ». Aujourd’hui, elle combine son intérêt pour le jardinage et pour la thérapie en aidant des personnes âgées à rester actives et impliquées. « Ma récompense, c’est quand l’intérêt des participants s’éveille », résume-t-elle.

D’abord attirée par le paysagisme, Anna suit des cours à l’université de Berkeley. Mais elle recherche dans le jardinage un lien humain plus fort. Elle passe déjà beaucoup de temps au San Francisco Botanical Garden où, en tant que bénévole, elle acquiert de solides connaissances en horticulture. D’ailleurs, elle guide toujours des groupes d’enfants à la découverte des différents univers représentés dans ce magnifique jardin au cœur du Golden Gate Park. « Ils adorent toucher et sentir les choses. Nous leur apprenons à observer et à devenir des détectives de la nature. Un des thèmes est les plantes indigènes et leurs usages traditionnels chez les Amérindiens. »

Dans le San Francisco Botanical Garden

En 2002, fatiguée de son travail dans le quartier des affaires à San Francisco, elle s’engage dans un programme au Garden for the Environment qui la forme au recyclage, au compostage et au jardinage biologique. San Francisco lançait alors son système à trois poubelles (ordures, recyclage, compostage) et il fallait former des éducateurs pour informer et encourager les habitants. En échange de cette formation, elle fait des heures de bénévolat et travaille entre autres avec des patients hospitalisés pour une variété de conditions médicales handicapantes. Ensemble, ils créent un jardin commun dans lequel ils installent une solution de lombricompostage (compostage grâce à des vers) à raison d’une séance par semaine pendant un an.

Anna a trouvé sa voie. Grâce à une formation initiale en orthophonie (bachelor’s équivalent d’une licence) et ses connaissances en horticulture, elle est une candidate naturelle pour une formation en thérapie horticole. Elle s’inscrit aux cours dispensés au Legacy Health System à Portland dans l’Oregon, un hôpital pionnier dans l’utilisation de la thérapie horticole et des jardins thérapeutiques. Aux termes de ces cours, elle obtient un certificat en thérapie horticole en 2006. Elle a également complété des cours complémentaires en thérapie horticole, en horticulture et en services à la personne. Elle s’engage alors dans un stage de 480 heures supervisé par  une « registered horticulture therapist ».  Au terme d’un stage, elle est aujourd’hui une « registered horticultural therapist » sanctionnée par l’American Horticultural Therapy Association (AHTA). Elle est qualifiée pour développer des programmes de thérapie horticole dans tous les milieux.

Depuis, Anna propose ses services dans des centres qui accueillent des personnes âgées. Elle a travaillé pendant deux ans, d’abord en interne, puis en tant qu’intervenante extérieure, dans une maison de retraite et en particulier dans son unité spécialisée dans la maladie d’Alzheimer. Son dernier projet en date est la création d’un jardin à papillons dans une maison de retraite. « J’ai impliqué les résidents dès le départ dans la conception du jardin. J’ai commencé par un cours sur les espèces de papillons fréquents à San Francisco et sur les plantes qui les attirent. Ensuite, ils ont dessiné le jardin, choisi les plantes », raconte Anna. « Nous sommes allés acheter les plantes que nous avons plantées ensemble. »

« Ce projet leur a donné un moyen d’être connectés et responsabilisés. Jardiner leur procure aussi un hobby. Avec les personnes qui souffrent de la maladie d’Alzheimer, je me suis rendue compte que le travail individuel était plus efficace. Je garde en mémoire un monsieur qui est devenu un arroseur expert. Ses aides n’en revenaient pas », explique-t-elle. Pour l’instant, elle est à la recherche de son prochain projet, une tâche pas évidente dans un climat économique qui contraint les établissements à la rigueur budgétaire. « Pourtant, travailler avec les plantes fait tellement de bien aux gens. Les approches qui utilisent l’art ou la musique sont bonnes, mais introduisez les plantes et vous remarquerez une relation au vivant et une nouvelle énergie. » Elle poursuit une piste pour un nouveau programme dont elle espère beaucoup…on lui souhaite bonne chance.