Le Jardin d’Olt : les résidents d’une maison de retraite rurale renouent avec la terre

Le patio de 800 m2 était jusque là inutilisé et inaccessible.

Le patio de 800 m2 était jusque là inutilisé et inaccessible.

Remède contre l’enfermement, le jardin intérieur de l’hôpital-maison de retraite Etienne Rivié à Saint Geniez d’Olt dans l’Aveyron est né d’une contrainte architecturale et du constat d’une psychologue nouvellement arrivée. « Nous étions confrontés à un problème avec deux unités fermées pour les personnes les plus dépendantes qui n’avaient aucun accès sur l’extérieur à cause d’une pente non conforme pour les fauteuils roulants. Des personnes sont coincées là depuis des années et ne peuvent que rarement aller dehors quand un soignant peut les accompagner », explique Cécile Ratsavong-Deschamps, psychologue et présidente de l’association Médecines, Cultures et Paysages. « Ce qui m’a frappée, c’est que pour la plupart des résidents et de leurs familles il est naturel d’être dehors et de cultiver la terre. En entrant en institution, ils font le deuil d’aller dehors et de travailler la terre. » Les deux unités fermées hébergent 70 personnes, dont une vingtaine se déplacent avec un déambulateur et le reste en fauteuil roulant. Un tiers des résidents sont atteints de démences de type Alzheimer, un tiers de troubles psychiatriques anciens et enfin un tiers sont en fin de vie et en soins palliatifs.

Citadine récemment débarquée dans ce milieu rural, Cécile constate que « leur vie agricole est la seule chose dont ils parlent avec animation et qui les rend vivants. » Avec le médecin de l’unité, elle forme un groupe de travail sur l’enfermement et la contention. Une alternative à l’enfermement est naturellement d’aller dehors. Les unités disposent justement d’un patio de 800 m2 qui n’est pas utilisé. Tirer profit de cet espace devient une évidence. « En lisant les articles principalement américains, je me suis rendu compte qu’il fallait un projet cohérent et adapté à notre population. Si on ne permettait pas l’accès pour tous, c’était l’échec assuré. »

Le projet proposé par la paysagiste Laurence Garfield.

Le projet proposé par la paysagiste Laurence Garfield.

Le groupe de travail procède avec méthode : une analyse des besoins sonde à la fois les résidents, leurs familles et le personnel. Terrasse à l’ombre, oiseaux et poissons, jardinage avec une préférence pour la culture des fleurs, les envies se dessinent. L’ergothérapeute et le kiné de l’établissement s’associent au projet et une paysagiste, Laurence Garfield, se met au travail. Elle vient de rendre un avant-projet pour l’aménagement du jardin intérieur. La phase conceptuelle a été financée grâce à des subventions du Conseil général, de la mairie et du Crédit Agricole. L’établissement a également donné une subvention à l’association Médecines, Cultures et Paysages qui s’est créée justement pour être porteuse du projet et obtenir des financements plus facilement. « Nous nous heurtons à des problèmes financiers et institutionnels. Ce n’est pas simple de mettre en place un tel projet », reconnaît Cécile.

Sur ce chemin difficile, il y a de bonnes nouvelles qui mettent du baume au cœur : le prix Mémoire Vive de la Carsat de Midi-Pyrénées assorti d’une subvention en 2012, puis un Trophée de l’accessibilité 2013 dans la catégorie Collectivité territoriale de moins de 5000 habitants décerné par le Conseil National du Handicap et l’association Accès pour tous. « Ce trophée nous a permis de communiquer vers l’extérieur et d’avoir une reconnaissance institutionnelle. Cela donne de l’élan. » Outre rendre le jardin accessible librement, l’idée est bien de proposer des ateliers de jardinage et d’hortithérapie. « Personne n’est formé ici. Nous aimerions envoyer quelques personnes se former à Toulouse [formation à l’hortithérapie sous la direction de Jean-Luc Sudres à l’université Toulouse-Le Mirail, NDLR] », explique Cécile. « Nous voulons que les résidents se réapproprient le rapport à la terre dont ils ont fait le deuil et transmettent leur savoir. »

Des bénévoles arrachent des haies pour faire place à des carrés de culture et des jardinières de récupération.

Des bénévoles arrachent des haies pour faire place à des carrés de culture et des jardinières de récupération.

Courant mai, les premières activités ont animé le jardin. Le temps d’un weekend, des bénévoles (sans argent, on se débrouille autrement) ont arraché des haies et retourné la terre. Huit carrés au sol ont été préparés et des jardinières en bois ont été récupérées auprès de la mairie (récup et débrouillardise là encore). « Depuis, nous avons fait deux premiers ateliers mémoire au jardin. Trois professionnelles – une animatrice, une ergothérapeute et moi – avons travaillé avec cinq résidents à la fois. On a choisi des fleurs, des couleurs et où les mettre. Moi, je travaille le côté mémoire et transmission de leur savoir-faire. L’animatrice va les aider à réaliser les plantations. Les résidents pourront travailler sur les jardinières et elle fera le travail au sol. » Résultat de cette première expérience au jardin ? « Ils étaient enchantés. Chacun y trouve sa place pour s’exprimer à sa façon. »

La bande de bénévoles qui a entrepris les premiers aménagements début mai.

La bande de bénévoles qui a entrepris les premiers aménagements début mai.

L’intention de l’équipe est de mener un projet de recherche pour mesurer l’impact du jardin sur la qualité de la vie et les troubles du comportement chez les résidents. « On voit beaucoup d’anxiété, d’agitation et de déambulation parce qu’ils sont enfermés. Je vois que les anglo-saxons travaillent sur l’évaluation. J’ai l’impression qu’en France, les choses qui se font sont moins valorisées. » Pour l’instant, le jardin n’est pas ouvert librement car cela nécessiterait des travaux d’aménagement importants. « Mais c’est prévu dans le projet », affirme Cécile avec optimisme.

Le Bonheur est dans le jardin fête son premier anniversaire

Le 16 mai dernier, j’écrivais le premier billet du Bonheur est dans le jardin pour expliquer mes intentions (donner à voir des programmes d’hortithérapie, susciter des idées et des envies chez des lecteurs francophones). Une semaine plus tard, je racontais le premier exemple, un programme d’initiation à l’horticulture qui accueille une trentaine d’étudiants porteurs de divers handicaps physiques, mentaux et comportementaux au Solano Community College près de San Francisco. Depuis, au rythme d’un billet par semaine, je navigue entre les Etats-Unis et la France pour raconter des initiatives dans des maisons de retraite, des hôpitaux psychiatriques, des prisons,…Je chronique aussi les initiatives de formation.

Pour lundi prochain, j’ai en réserve un billet sur un projet passionnant dans une maison de retraite aveyronnaise. Je suis épatée du nombre d’initiatives que l’on découvre en creusant. Pour ne rater aucun épisode et recevoir le Bonheur par email tous les lundis, pensez à vous inscrire (onglet Suivre). N’hésitez pas à laisser vos commentaires ou à me contacter si vous participez à un projet de thérapie horticole dont vous voudriez que je parle.

Une hortithérapeute dans la peau de ses patients

Sue Kaylor avec une patiente

Sue Kaylor avec une patiente

Il y a 20 ans, le monde de Sue Kaylor a basculé. En mai 1993, elle est victime d’une hémorragie cérébrale. Evacuée par avion vers un hôpital voisin, elle subit une intervention pour arrêter l’hémorragie. Pendant trois mois, elle restera hospitalisée et réapprendra à marcher, à parler, à lire et à écrire. Aujourd’hui, Sue va beaucoup mieux. La paralysie qui affectait son côté droit s’est résorbée. Elle souffre parfois encore de troubles de la mémoire. C’est pourquoi quand je l’appelle chez elle pour qu’elle me parle de son travail en thérapie horticole, son compagnon Chris participe à la conversation et l’aide lorsqu’elle oublie un détail.

C’est justement Chris qui, à l’hôpital alors qu’elle ne pouvait pas parler, a remarqué l’envie de Sue de toucher les plantes. « Une thérapeute me poussait en fauteuil roulant à côté d’une jardinière de soucis et j’avais très envie de couper les fleurs fanées. Chris a compris », explique Sue. « J’avais toujours aimé jardiner, ma grand mère était une passionnée de jardin. Mais là, le jardinage a pris une nouvelle dimension. » De retour chez elle après trois mois à l’hôpital, elle s’installe parfois sur une couverture pour jardiner et se débrouille comme elle peut en utilisant sa main gauche.

Les patients gardent leurs créations. Sue a constaté que, depuis 20 ans, la durée des séjours à l'hôpital a beaucoup diminué. Les séjours d'un mois, au lieu de trois, sont devenus plus fréquents.

Les patients gardent leurs créations. Sue a constaté que, depuis 20 ans, la durée des séjours à l’hôpital a beaucoup diminué. Les séjours d’un mois, au lieu de trois, sont devenus plus fréquents.

Son intérêt pour la thérapie horticole va faire son chemin lentement. Alors qu’elle n’a pas encore retrouvé toutes ses capacités, Sue se lance dans le bénévolat auprès de patients qui lui ressemblent. Le personnel de l’hôpital la dirige naturellement vers des patients qui ont souffert un AVC ou un traumatisme crânien. Elle découvre alors le livre The Enabling Garden : Creating Barrier-Free Gardens de Gene Rothert qui fut pendant 32 ans le directeur des programmes de thérapie horticole au Chicago Botanical Garden. Publié en 1994, ce livre est considéré comme un ouvrage fondamental pour comprendre comment rendre le jardinage accessible à tous. Il lui donne envie d’aller plus loin et elle suit la formation pour devenir une « master gardener » en Caroline du nord. Mission accomplie en 1998.

Elle se rapproche du personnel soignant du Charlotte Institute of Rehabilitation et commence à jardiner avec des patients. « J’amenais des plantes de mon jardin, du romarin, de la lavande, de l’eucalyptus. Les odeurs sont très importantes. » Après 5 ans, elle change d’établissement pour se rapprocher du Carolinas Medical Center – Mercy Hospital toujours à Charlotte en Caroline du nord.

Sue jardine à l'intérieur, les patients adorent toucher la terre.

Sue jardine à l’intérieur, les patients adorent toucher la terre.

« Je travaille avec une récréothérapeute, Kate Smith. Elle évalue les patients sur des éléments cliniques et elle sait quand ils sont prêts. Moi, j’ai la connexion avec eux. Même s’il n’y a pas deux cas pareils, j’y suis passée avant eux. Je leur explique qui je suis », raconte Sue. « Nous travaillons à l’intérieur. Le personnel amène 4 ou 5 patients. J’ai tout le matériel nécessaire, la terre et les plantes. Le toucher est très important ainsi que les odeurs. S’ils souffrent de paralysie, ils compensent. » Sue croit tellement dans la force des plantes dans le processus de guérison que ce travail bénévole est devenu une partie importante de sa vie. Lorsqu’un patient se prend au jeu – comme cet homme tellement plongé dans son activité qu’il a enlevé le bandeau sur son œil pour mieux voir ou cette femme enchantée de voir ses graines de tournesol germer au bout d’une semaine, Sue est récompensée.

Un atelier d’horticulture en IME : de la découverte à une orientation professionnelle

Jean-Luc Valot avec un jeune qui apprend à conduire un engin sur un chantier.

Jean-Luc Valot avec un jeune qui apprend à conduire un engin sur un chantier.

Jean-Luc Valot est éducateur technique spécialisé à l’Institut Médico Educatif (IME) Le Prieuré à Saint-Vigor à côté de Bayeux. Avec les jeunes, il travaille depuis 20 ans avec les plantes. D’abord quelques définitions pour ceux qui ne viennent pas du monde médico-social. Un IME accueille des enfants qui souffrent de déficience intellectuelle légère avec ou sans troubles de la personnalité et du comportement associés. Ils arrivent dans un IME sur décision de la Commission des Droits et de l’Autonomie (CDA). L’IME Le Prieuré reçoit 20 filles en internat et 
42 garçons ou filles en semi-internat. Leur âge varie de 6 à 16 ans au moment de leur admission. Leur semaine comporte 4 ½ jours avec une demi-journée le mercredi.

Quant à un éducateur technique spécialisé (ETS), c’est « un travailleur social qui contribue à l’intégration sociale et à l’insertion professionnelle de personnes handicapées ou en difficulté. Il met en place auprès de ces personnes un accompagnement professionnel, éducatif et social en s’appuyant principalement sur l’organisation d’activités techniques et la mise en œuvre de projets de formation professionnelle adaptée. » Jean-Luc a deux BTS en horticulture, 5 ans d’expérience en entreprise et une expérience avec des adultes en ESAT (Etablissement et service d’aide par le travail) avant son arrivée en 1992 à l’IME Le Prieuré où il a créé l’atelier horticulture.

Au Prieuré, les enfants sont encadrés par trois équipes : une équipe éducative de professeurs des écoles spécialisés, une unité médicale (médecin, pédopsychiatre, psychologues, infirmière, psychomotricienne) et une unité psychopédagogique dont fait partie Jean-Luc. Outre la classe et les activités sportives et créatives, les jeunes fréquentent des ateliers sur quatre thèmes : maintenance/bâtiment, cuisine, hébergement (hygiène, couture,…) et horticulture. Pour les plus jeunes, ces activités se font sous forme d’ateliers de découverte. Sur deux ans, ils explorent les quatre thèmes à raison d’environ trois heures par semaine. En grandissant, les jeunes abordent les quatre thèmes sous l’angle de la formation pré-professionnelle, puis professionnelle.

La salle découverte de l'IME et une vue sur les jardins

La salle découverte de l’IME et une vue sur les jardins

« En horticulture, nous travaillons sur l’environnement, le climat, la terre, les animaux, les étoiles toujours en lien avec leurs maitresses et pour travailler sur des compétences transférables », explique Jean-Luc. « Je dois toujours me baser sur du concret et pouvoir leur montrer. » Concrètement, il a équipé les postes informatiques de sa salle de microscopes et de loupes binoculaires dont les images sont retransmises sur un grand écran. « Quand je leur dis qu’une plante est malade, je peux leur montrer. On peut regarder la terre, le compost. Comme tout le monde regarde ensemble, il y a de l’interaction entre les jeunes. » Pour montrer qu’une plante est bien vivante, Jean-Luc a des trucs : le gros bulbe d’un amaryllis qu’on voit grandir grâce à des repères ou le mimosa sensitive qui se rétracte quand on le touche.

Jean-Luc explique les spécificités de l’enseignement qu’il pratique. « Ils sont très curieux, mais ils sont curieux en périphérie. Ils restent à distance. Ce ne sont pas des cours magistraux, mais une pédagogie active et différenciée. Par exemple, il y a des lecteurs et des non-lecteurs. On est là pour transmettre quelque chose et être dans la bienveillance en reconnaissant ce qu’ils sont. Il ne faut pas que je leur dise tout, il faut qu’ils déduisent, qu’ils raisonnent, qu’ils vérifient. » Comment réagissent les enfants devant le vivant ? « Ils ont un rapport au vivant extraordinaire. Ils aiment malaxer la terre, patouiller. Certains aiment parfois casser des plantes. Ils ont aussi un rapport fort aux odeurs. Ils réagissent à l’odeur des jacinthes à côtés desquelles ils trouvent que les jonquilles ne sentent pas grand chose. Nous recherchons des interactions verbales avec eux. »

Le poulailler a été une source d'apprentissages multiples pour les jeunes.

Les poules et le poulailler ont été une source d’apprentissages multiples pour les jeunes.

En feuilletant le cahier de découverte d’un de ses élèves, il énumère les sujets abordés depuis le début de l’année : la serre qui est la maison des plantes, l’arrosage parce que la plante a soif, une couronne de l’Avent pour signifier le temps qui passe, des portraits de canards, le recyclage, l’œuf. Car le maître projet cette année a été la réalisation d’un poulailler en collaboration avec un jeune éducateur technique spécialisé stagiaire. « Il a fallu construire le poulailler, trouver les poules, faire des devis pour le blé, l’orge, le maïs pour les nourrir. Nous avons aussi décidé de construire un enclos pour les protéger des chats, des fouines, des belettes », rapporte Jean-Luc. « Nous venons de décider de vendre les œufs au sein de l’établissement pour nous auto subventionner. Nous avons dû demander l’aide des services généraux et de la maison de retraite voisine pour s’occuper des poules pendant les vacances. » Dans chaque cas, les jeunes partent d’une observation et débouche sur une problématique. Ils doivent trouver des solutions et tester des hypothèses.

Deux jeunes en train de créer une parcelle

Deux jeunes en train de créer une parcelle

Avec les plus grands à partir de 14 ans, l’objectif en horticulture est la production (pas le rendement, précise l’éducateur) dans un objectif professionnel. Chacun est responsable d’une zone dans le parc de 3 ½ hectares qui entoure l’établissement. « Nous faisons du lourd car nous sommes bien équipés en matériel. Ils sont très respectueux de ce qu’ils font. Nous avons une zone où il est permis de cueillir les fleurs », explique Jean-Luc. « Les jeunes ont participé à la création d’un jardin dans l’unité Alzheimer de la maison de retraite. » Ils commencent aussi à faire des stages. Ceux qui sont intéressés par l’horticulture pourront poursuivre dans des centres horticoles et de CFA. «Nous ne sommes pas un centre de formation qui fait passer le CAP. Nous sommes là pour transmettre des connaissances et préparer les jeunes à devenir acteurs de leur vie future », conclut Jean-Luc Valot est très clair sur certaines valeurs qu’il veut transmettre aux jeunes : l’horticulture bio et la récupération pour ne pas rentrer dans le jeu de la société de consommation, par exemple.

Matt Wichrowski, un thérapeute horticole récompensé et…exproprié

Matt Wichrowski, hortithérapeute depuis presque 20 ans au Rusk Institute of Rehabilitation Medicine  à New York

Matt Wichrowski, hortithérapeute depuis presque 20 ans au Rusk Institute of Rehabilitation Medicine à New York

C’est une star de l’hortithérapie aux Etats-Unis. Matt Wichrowski vient de recevoir le « Horticultural Therapy Award » de la American Horticultural Society. « C’est un honneur car c’est une des plus prestigieuses récompenses dans le domaine. Et je ne sais toujours pas qui m’a nominé », explique-t-il, encore sous le choc. Voici presque 20 ans qu’il travaille au Rusk Institute of Rehabilitation Medicine à New York et plus spécifiquement au Enid A. Haupt Glass Garden. Malheureusement, ce jardin, qui a subi de gros dégâts pendant l’Ouragan Sandy en Octobre 2012, était déjà condamné pour permettre l’agrandissement de l’hôpital. Dans ce contexte, le prix sonne comme un prix de consolation.

Mais revenons en arrière. Après avoir soigné des vétérans de la Seconde guerre mondiale, le docteur Howard Rusk est convaincu que la médecine de réadaptation, cette « rehabilitation medecine » qu’il sera le premier à pratiquer dans son service à partir de 1948, doit avoir une approche holistique. « Il avait l’esprit ouvert à toutes formes de thérapies efficaces », explique Matt Wichrowski. Le docteur Rusk était également convaincu des effets bénéfiques de la nature pour les patients. C’est ainsi que, dès les années 1950, un don permet de construire le Enid A. Haupt Glass Garden où les patients viennent profiter de la nature, mais aussi travailler, planter et s’occuper des plantes. Sont venus s’ajouter par la suite deux autres espaces : le Perennial Garden en 1989 pour l’agrément des patients, particulièrement ceux en fauteuils, et à partir de 1998, le Children’s PlayGarden où les enfants pouvaient faire leur rééducation à l’extérieur tout en jouant.

Les trois jardins et l’ancien « Rusk Institute of Rehabilitation Medicine » vont donc être démolis pour faire place à un nouvel ensemble de soins intensifs de plusieurs étages, le Helen L. et Martin S. Kimmel Pavilion, qui devrait ouvrir ses portes en 2017. Dans le même temps, le centre de médecine de réadaptation déménagera, mais ne retrouvera apparemment pas ses jardins.

Matt travaillant avec un groupe

Matt travaillant avec un groupe

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Matt Wichrowski continue ses activités de thérapie horticole à l’intérieur. « Nous continuons les activités avec les patients en psychiatrie, les épileptiques, la réadaptation générale et la réadaptation cardiaque. Je travaille au chevet des patients pour l’épilepsie et en groupes dans les autres cas. J’ai un chariot qui me sert pour faire du rempotage, des semis et des activités de saison. » L’équipe se compose de deux thérapeutes horticoles à temps plein et de deux autres à mi-temps. Certains de ses collègues interviennent dans des unités disséminées dans New York et travaillant avec des malades atteints de cancers et des patients souffrant de la maladie d’Alzheimer. « Les bénéfices que nous recherchons sont la réduction du stress, la socialisation et des bienfaits cognitifs. » Il s’est intéressé à la thérapie horticole un peu par hasard. « J’avais une maitrise en travail social et une licence en psychologie et en philosophie. Je travaillais avec des adultes autistes et l’opportunité s’est présentée de rénover une serre. J’ai vu une immense différence dans leur humeur », se souvient-il. De là, il a commencé à travailler au Rusk Institute avec Nancy Chambers, la directrice des jardins.

Quand la possibilité se présente, Matt aime étudier et démontrer l’efficacité des activités de thérapie horticole. « Nous avons fait une étude qui a été publiée dans le Journal of Cardiopulmonary Rehabilitation. Elle montrait que les patients qui suivaient une activité de thérapie horticole avait un rythme cardiaque plus bas et étaient moins agités après l’atelier que d’autres suivant un cours d’éducation du patient. » Voici au passage une liste de publications du Rusk Institute. D’ailleurs, Matt pilote pour l’American Horticultural Therapy Association (AHTA) un groupe de travail dédié à la recherche. « Nous aidons ceux qui veulent conduire des études avec des ressources, une bibliographie et des recommandations. Je dirais qu’on voit de plus en plus de recherche dans ce domaine et plus d’intérêt à l’international. J’ai parlé avec des gens en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Australie, en Egypte et en France. »

Enfin, Matt écrit un blog, Healing Green , pour le site du magazine Psychology Today. « Je parle de comment on peut utiliser la nature pour améliorer notre qualité de vie. Je parle de mon travail, je donne des références. C’est pour le grand public et jusqu’aux professionnels. »

Matt avec un patient

Matt avec un patient

Rééducation au Craig Hospital de Denver

Susie Hall, hortithérapeute au Craig Hospital de Denver depuis 1994.

Susie Hall, hortithérapeute au Craig Hospital de Denver depuis 1994.

Le Craig Hospital de Denver est un hôpital spécialisé dans le traitement de patients qui ont souffert des lésions de la moelle épinière (spinal cord injuries) et des blessures traumatiques au cerveau (traumatic brain injuries). Depuis 1982, l’hôpital propose un programme de thérapie horticole parmi la panoplie d’activités de loisirs thérapeutiques offertes aux patients dans le cadre de leur rééducation. Depuis 1994, c’est Susie Hall qui a repris ce programme. Embauchée comme thérapeute récréologue (recreation therapist) dans l’établissement dès 1988, elle s’est formée à la thérapie horticole en suivant les cours de Rebecca Haller du HTI et un programme de Master Gardener.

Quelques infos utiles permettent de cerner les patients qui séjournent au Craig Hospital. Pour ceux qui ont souffert de lésions de la moelle épinière (environ 50 à 55 lits), leur moyenne d’âge est de 38 ans et 75% d’entre eux sont des hommes. Accidentés de la route à 50%, ils ont aussi été victimes de chutes ou d’accidents sportifs. Ils arrivent dans cet hôpital de rééducation en moyenne 28 jours après leur accident et restent entre deux et quatre mois. A l’issue de leur séjour, 90% rentrent chez eux et 40% sont de nouveau employés ou étudiants un an après leur accident. Les patients ayant souffert de blessures traumatiques au cerveau sont moins nombreux (entre 25 et 30 lits). Une cinquantaine de patients de jour fréquentent également l’hôpital.

L’activité horticole suit deux approches. « Une approche est de leur proposer un nouveau loisir qu’ils pourront pratiquer de retour chez eux avec leur famille ou de leur permettre de recommencer à jardiner avec des adaptations appropriées à leurs limitations physiques ou cognitives », explique Susie Hall. L’hôpital encourage l’implication des familles qui ont la possibilité d’être hébergées sur place pendant un mois (les patients viennent de tous les Etats-Unis et même de l’étranger). « Plus ils font de choses ensemble pendant que le patient est ici, plus la famille comprendra comment les aider de retour à la maison », explique Susie.

"Pour la Saint Valentin, nous avons fait des topiaires avec du lierre. Nous avons parlé de la plante, formé le fil en forme de cœur. C’est une bonne activité et ils pouvaient l’offrir à quelqu’un."

« Pour la Saint Valentin, nous avons fait des topiaires avec du lierre. Nous avons parlé de la plante, formé le fil en forme de cœur. C’est une bonne activité et ils pouvaient l’offrir à quelqu’un. »

« L’autre approche est thérapeutique et l’activité se fait en collaboration avec un kiné ou un ergothérapeute. Par exemple, pour une patiente souffrant d’une blessure traumatique au cerveau qui a des problèmes de vision, l’objectif peut être de l’encourager à balayer son environnement du regard. Dans la serre, nous positionnons les plantes sur la gauche et nous lui demandons de les déplacer jusqu’au point d’eau. » Autre exemple pour une patiente dont la kiné veut qu’elle améliore sa capacité à rester debout, une activité qui lui demande de rester debout à une table à rempoter des plantes lui permet de se concentrer et d’oublier sa douleur. « Dans une salle de kiné, rester debout n’aurait pas de but et serait ennuyeux. Là, l’activité a un sens et ses résultats s’améliorent ».

Juste après notre entretien, Susie doit aller travailler avec un patient et son orthophoniste. « La semaine dernière, il a fait une activité. Nous allons voir ce dont il se rappelle, s’il a besoin de se référer aux instructions. Nous lui demanderons de nous expliquer ce qu’il fait. » Quand un membre de l’équipe soignante sent qu’un patient est intéressé par le jardinage, Susie les accueille à bras ouverts pourvu qu’elle connaisse les objectifs de traitement de façon à créer « un environnement qui est positif et où ils peuvent réussir. »

Un patient joue de la flûte indienne dans la serre.

Un patient joue de la flûte indienne dans la serre.

En plus des séances individuelles, Susie et sa douzaine de bénévoles animent des groupes de jardinage tous les 15 jours. « C’est ouvert à tous les patients et aussi à leur famille qui peut ainsi voir de quoi ils sont capables et comment le transposer de retour à la maison. » Les activités du groupe s’inspirent de la saison et des fêtes du moment. « Pour la Saint Valentin, nous avons fait des topiaires avec du lierre. Nous avons parlé de la plante, former le fil en forme de cœur. C’est une bonne activité et ils pouvaient l’offrir à quelqu’un. Pour Pâques, nous planterons de l’agropyre (wheatgrass) qui pousse en une semaine et dont nous pouvons remplir un panier avant d’y mettre des fleurs dans des éprouvettes.”

Selon les patients, Susie peut montrer des instruments de jardinage adaptés à leurs limitations comme des ciseaux que peuvent manier des quadraplégiques qui ont un peu de mobilité et de force. Pour des patients souffrant de blessures traumatiques au cerveau moins sévères, le but est de se concentrer pendant une heure sur une activité et de travailler en groupe. Peu importe que l’activité consiste à planter dehors, à faire de la propagation, à arroser dans les serres ou à faire sécher des fleurs pour un futur projet.

Certains bénévoles amènent l’activité de jardinage jusqu’aux patients alités. « Nous travaillons avec eux dans leur chambre en apportant les plantes et la terre sur un chariot. Nous étendons des couvertures sur leur lit et ils peuvent travailler dans la terre », explique Susie. A l’autre extrémité du spectre, des patients fonctionnels sortent dans la ville et visitent des pépinières ou un jardin botanique où ils peuvent pratiquer leurs déplacements en fauteuil roulant ou avec leur cane.

Une activité de topiaire en lierre pour la Saint Valentin

Une activité de topiaire en lierre pour la Saint Valentin

Susie résume l’intérêt de ces activités centrées sur les plantes pour les patients en rééducation au Craig Hospital. « L’objectif est de travailler sur leur force et leurs capacités cognitives. L’intérêt de la thérapie horticole est de procurer une activité pleine de sens. Plus ils sont intéressés, plus ils participent longtemps et plus les résultats physiques et cognitifs sont bons. Quand on met une plante devant quelqu’un, ils tendent la main pour la toucher. Un géranium avec son odeur forte leur fait faire une grimace, il y a une réponse. Au lieu de travailler avec des cubes qui n’ont pas de sens, on les fait arracher des fleurs mortes sur une plante. Ils travaillent la motricité fine tout pareil. Plus on est créatif, plus on améliore les résultats. »

« Ils ont beaucoup de besoins médicaux. Ce qui leur manque, c’est de s’occuper et de soigner quelque chose. Les plantes s’épanouissent quand on s’occupe d’elles et elles ne jugent pas. Nous avons tous besoin de donner de nous-mêmes. Quand nous pouvons nous occuper de quelque chose, nous nous sentons mieux », conclut Susie.

Mise à jour (octobre 2023). « Félicitations à Mattie Cryer, récemment diplômée du programme de certificat HTI (2022), qui a décroché un nouveau poste de thérapeute horticole. « Je suis ravie de rejoindre l’équipe de l’hôpital Craig au sein du service des loisirs thérapeutiques en tant que thérapeute horticole. Après avoir travaillé pour la ville de Denver en tant que travailleur social dans le cadre du programme des mineurs réfugiés non accompagnés pendant mes études à HTI, je rêve de pouvoir me consacrer à plein temps à une autre profession d’aide en utilisant la thérapie horticole. Le programme de thérapie horticole de l’hôpital est bien établi et a été mis en place par Susie Hall, HTR, au cours des 40 dernières années. Craig est un hôpital de neuroréadaptation et de recherche pour les patients souffrant de lésions cérébrales et de lésions de la moelle épinière, qui utilise des thérapies créatives et holistiques pour aider les patients dans leur parcours de rétablissement. Je suis honorée de reprendre le programme et d’être la personne qui introduit l’horticulture et les plantes dans le processus de guérison des patients ». (Source : newsletter du HTI).

Pour des vétérans âgés : passer un bon moment et réduire le stress

Betsy Brown

Betsy Brown

Betsy Brown est devenue thérapeute horticole après une carrière dans la finance. Attirée par le jardinage, elle suit le programme « master gardener », une formation en horticulture intensive de 12 semaines en échange de laquelle les participants s’engagent à faire du bénévolat dans leur communauté. Dans le Michigan où elle vit, Betsy choisit de travailler dans un centre accueillant des personnes âgées souffrant de la maladie d’Alzheimer. De fil en aiguille, elle se rend à des conférences sur l’hortithérapie, lit beaucoup sur le sujet et devient « registered horticultural therapist ».

L’occasion de s’impliquer davantage se présente lorsqu’on lui propose de travailler dans une institution de santé mentale qui s’occupe de femmes placées par la justice pour passer une partie de leur peine à résoudre leur addiction à l’alcool ou à la drogue. Treize ans plus tard, Betsy travaille toujours dans cet établissement. « C’est une structure fermée où les femmes passent 90 jours avant de sortir en liberté conditionnelle ou de retourner en prison. Je travaille avec un groupe de 12 femmes dans le jardin une fois par semaine. En ce moment, nous travaillons à l’intérieur », explique Betsy. « En jardinant, nous apprenons des compétences de la vie quotidienne : retarder le sentiment de satisfaction qui est une part si importante de l’addiction, mais aussi faire pousser sa nourriture et avoir un hobby productif. Nous apprenons à célébrer sans alcool. » Betsy travaille par ailleurs dans un centre de séjour pour personnes âgées où elle voit chaque semaine un groupe différent selon les envies des résidents.

002_00ALe troisième lieu où intervient Betsy s’appelle Grand Rapids Home for Veterans. La plupart de ses patients sont d’anciens soldats qui sont âgés. Elle organise des séances de 75 minutes toutes les deux semaines dans 12 unités de cet établissement qui accueille 600 personnes (une unité de psychiatrie, deux unités Alzheimer et 9 unités générales). « Le but du programme est de leur offrir des expériences qui améliorent leur qualité de vie. Nous travaillons uniquement à l’intérieur car ils ne sont pas en mesure de sortir. Ils ont des problèmes physiques et émotionnels très variés et sont souvent en fin de vie. Beaucoup d’entre eux souffrent de dépression », résume Betsy. Pour visiter les différentes unités, elle a conçu un chariot grâce auquel elle transporte tout le matériel nécessaire.

« Dans chaque unité, un thérapeute récréologue (recreation therapist) qui connaît bien les antécédents médicaux de chaque participant travaille à mes côtés. Quand j’arrive, je mets toujours de la musique qui signale ma présence. Nous nous réunissons autour d’une table en essayant de mélanger des personnes plus ou moins capables. Un des objectifs est qu’ils demandent de l’aide s’ils en ont besoin. » Les activités consistent à propager des plantes, à les rempoter, à les nettoyer. « Ils adorent toucher le terreau. Il est plus frais que leur corps, c’est agréable. Toucher la terre réduit leur agitation. Même si nous ne finissons pas l’activité et qu’ils ne font que jouer dans le terreau, c’est ok. »

Au Grand Rapids Home for Veterans, Betsy travaille avec 12 unités différentes dans cet établissement qui accueille 600 résidents.

Au Grand Rapids Home for Veterans qui accueille 600 résidents, Betsy travaille avec 12 unités différentes.

L’objectif de Betsy est d’intéresser les participants, d’éveiller leur curiosité. Elle aime amener un légume intéressant (un cactus qui se mange, par exemple), une fleur inhabituelle pour lancer la conversation. Chaque séance doit être l’occasion d’apprendre quelque chose. « Avec la lavande, par exemple, nous parlons de ses vertus antiseptiques. Je montre des photos de champs de lavande en Provence, cela peut engager une conversation sur un voyage en France. Nous faisons une poudre avec un tiers de lavande, un tiers d’amande et un tiers de flocons d’avoine dans un mixer. Cette poudre rend les mains douces. »

« Il y a souvent des décès dans l’établissement. Nous parlons beaucoup et parfois nous plantons quelque chose à l’extérieur en leur mémoire. La Saint Valentin va être un moment délicat car beaucoup ont perdu leur épouse. Je vais parler de ce qui nous rend heureux, de ce que nous pouvons faire pour nous sentir bien. » Betsy insiste beaucoup sur le toucher et l’odorat bien que parfois les médicaments aient détruit le sens de l’odorat des participants. Elle finit toujours la séance par une histoire ou par une citation. Puis elle remet la musique pour boucler la boucle.

Les vétérans atteints de stress post-traumatique décompressent au jardin

Johanna LeosThérapeute horticole depuis 1997, Johanna Leos a travaillé dans de nombreux cadres très différents. Avec la santé mentale comme fil conducteur. Sa première expérience a lieu auprès de femmes victimes de violence domestique avec qui elle avait cultivé du basilique et l’avait transformé en pesto que les femmes vendaient sur les marchés et dans les épiceries fines. « Nous avons tout juste atteint l’équilibre financier, mais l’expérience a remis de l’espoir dans leur vie. C’est ce qu’il y a de plus beau, donner de l’espoir aux gens. Car le désespoir est au cœur de la dépression. » A ce moment-là, Johanna est sur le point de commencer un master en agriculture et en éducation qu’elle complétera par un MBA « pour savoir gérer une entreprise ». Puis une formation qui la mènera à devenir une thérapeute horticole diplômée.

« J’ai travaillé dans des prisons avec des prisonniers qui avaient des troubles du développement, dans un hôpital psychiatrique, au Chicago Botanic Garden où je supervisais 18 sites à l’extérieur où nous offrions des programmes de thérapie horticoles », énumère Johanna. Voici environ quatre ans, elle est embauchée au Perry Point VA (Veteran Administration) Medical Center qui procure aux vétérans un éventail de services médicaux résidentiels et de jour. Dans un jardin composé de quatre serres et de platebandes extérieures (légumes, fleurs, herbes culinaires,…), elle accueillait tous les jours des vétérans auxquels les équipes soignantes avaient recommandé son programme. Elle vient de quitter le centre pour créer sa propre structure qui travaillera surtout avec des vétérans, mais nous explique le fonctionnement du programme de thérapie horticole à Perry Point.

« Les patients travaillaient en petits groupes. Tous les jours, je recevais deux groupes d’une heure et demie, un le matin et un l’après-midi. J’écrivais sur un tableau noir les tâches à accomplir et les vétérans pouvaient choisir. Il y a 4 ans, je recevais surtout des vétérans de la guerre du Vietnam. Mais à la fin, un tiers des participants revenaient d’Irak et d’Afghanistan, y compris plus de femmes. Ils souffrent d’une variété de problèmes : traumatisme crânien, accident vasculaire cérébrale, démence, diabète, arthrite, dépression, anxiété, schizophrénie et bien sûr PTSD (post-traumatic stress disorder). »

« Le PTSD est mon intérêt principal », explique Johanna. Les derniers chiffres du ministère de la défense américain montrent l’étendue du problème. Au 30 septembre 2012, les centres du Veteran Administration suivaient 273 351 soldats atteints de cette condition suite à des déploiements à l’étranger. Soit 30% des 834 463 vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Voici une description de la situation en France où on compterait environ 550 cas de soldats suivis pour ce trouble.

« Je parlais avec chaque personne à son arrivée. Je leur demandais ce qu’ils aimeraient faire si une fée pouvait exaucer leurs vœux. En me basant sur cette interview et sur une évaluation constante de leur progrès, je recommandais des objectifs et des choses à faire pour les atteindre. Par exemple, un objectif fréquent est de réduire le stress. Les vétérans sont stressés, deviennent anxieux et peuvent exploser dans la violence. Un vétéran d’Afghanistan, grand et fort, a passé plusieurs jours à passer le motoculteur. Il m’a dit que c’était la première fois qu’il dormait une nuit entière sans cauchemar. » La concentration et la gestion du stress sont des compétences qu’ils acquièrent pour la vie. Un autre avantage du jardin est d’encourager la collaboration, une compétence forte chez les soldats. Parmi les vétérans qui sont passés par le jardin du centre médical Perry Point, trois ont décidé de poursuivre des études dans ce domaine.

Forte de son expérience avec les vétérans, Johanna est en train de lancer une structure à but non lucratif qu’elle a baptisée Eagle’s nest/Harvest of Hope. Un mot sur le nom d’abord : c’est un vétéran qui a suggéré la référence aux aigles, symbole américain par excellence, mais aussi une espèce qui était en danger dans la région et qui se porte désormais beaucoup mieux. « C’est un parallèle avec la vie des gens », explique-t-elle. Quant aux récoltes de l’espoir, Johanna estime que l’espoir est le fondement de la vie. Avec Eagle’s Nest/Harvest of Hope, elle a l’intention de fournir des programmes de thérapie horticole dans des associations qui s’occupent des vétérans, y compris des vétérans qui vivent dans la rue. Par ailleurs, elle dispensera aussi une formation à la thérapie horticole à des personnels soignants intéressés (ergothérapeutes, spécialistes de la santé mentale, éducateurs pour enfants handicapés, gérontologues,…). « Dans la thérapie horticole, ce n’est pas le produit fini qui compte. C’est ce qui se passe pour les gens au contact des plantes », conclut Johanna.

Comment les plantes ont sauvé Naim

Ce sont les participants qui ont construit la serre.

Ce sont les participants qui ont construit la serre.

En août dernier, je vous avais présenté le programme de thérapie horticole de Gene Jones au sein d’un programme résidentiel de désintoxication pour des alcooliques et des toxicomanes en Caroline du Nord. A cette époque, Gene et les participants étaient en train de construire une serre hydroponique pour se lancer dans la culture et la commercialisation de laitues. Gene espérait aussi embaucher un de ses « clients» séduit par le travail avec les plantes. Les deux projets ont bien avancé et je voulais partager quelques nouvelles.

Naim au travail dans la serre hydroponique de Recovery Ventures Corporation.

Naim au travail dans la serre hydroponique de Recovery Ventures Corporation.

Naim s’apprête à terminer le programme de désintoxication en mars. Voici ce qu’il écrit après avoir été embauché il y a quelques mois pour seconder Gene. « Je n’aurais jamais pensé que prendre soin de plantes pouvait être aussi paisible. Je n’aurais jamais pensé que planter des graines et les regarder pousser pouvait être aussi passionnant. Je n’aurais jamais pensé que voir un client apprécier nos produits serait aussi réjouissant. » Selon Gene, les participants expriment souvent le sentiment que de voir le résultat de leurs efforts du début à la fin est très motivant. Ils apprécient aussi le fait que les plantes dépendent d’eux et des soins qu’ils leur apportent.

A une époque, Naim avait failli claquer la porte du programme. C’est le travail avec les plantes qui l’avait convaincu de rester. « Tout comme nos plantes grandissent, mon éducation dans ce domaine grandit. Ce programme m’a permis de travailler avec d’autres personnes et de leur montrer les bénéfices de la thérapie horticole et comment cela peut les aider à s’en sortir. C’est pour cela que j’ai choisi de faire de l’horticulture ma carrière. » En parallèle, il suit des cours d’horticulture dans un établissement de la région pour approfondir ses connaissances.

Une dizaine de participants viennent travailler à la ferme tous les jours.

Une dizaine de participants viennent travailler à la ferme tous les jours.

Tous les jours, Gene et Naim reçoivent 10 à 12 résidents du programme qui viennent travailler à la ferme. Ce sont eux qui ont construit les serres et ils sont maintenant responsables des opérations de la serre hydroponique. Ils sèment et accompagnent la production jusqu’à la récolte et à la commercialisation auprès des clients. « Ceux que ce domaine intéresse auront des compétences professionnelles quand ils sortiront du programme », affirme Gene. La serre hydroponique permet de cultiver 6 000 têtes de laitues de trois variétés différentes ainsi que du basilic et quelques herbes. « D’ici l’automne 2013, nous projetons au moins deux autres unités pour produire des tomates et des concombres », explique Gene Jones. Le travail des résidents fournit déjà six gros restaurants locaux.L’histoire pourrait se répéter. Une jeune femme qui doit terminer le programme en septembre a exprimé l’envie de rester travailler avec Gene et Naim. On peut suivre les aventures de Gene et de son équipe sur Facebook.

Gene Jones entouré de 6 000 laitues

Gene Jones entouré de 6 000 laitues

Les formations à la thérapie horticole aux Etats-Unis : 60 ans de recul

Aux Etats-Unis, la “horticulture therapy” fleurit depuis une soixantaine d’années. En 1951, Alice Burlingame introduit le premier programme de thérapie horticole à l’hôpital universitaire de Michigan State auprès d’une population de personnes âgées et dès 1955 Michigan State University délivre le premier master en thérapie horticole. Cette pionnière est très tôt persuadée que la thérapie horticole est une profession à part entière qui a besoin de formations dédiées. Elle écrit d’ailleurs le premier manuel, Therapy Through Horticulture, en 1960.

Capture d’écran 2013-01-11 à 14.20.07En 1971, Kansas State University développe un programme sanctionné par l’équivalent d’une licence (bachelors degree) en thérapie horticole en mêlant une formation en horticulture et en psychologie. Les thérapeutes horticoles travaillent avec des patients aux diagnostics divers (crise cardiaque, traumatisme crânien, dépression, troubles mentaux ou du développement, addictions,…). En collaboration avec le reste de l’équipe soignante, ils mettent en place des programmes visant à améliorer la vie de leurs patients grâce au travail avec les plantes. En 1972, la profession s’organise en association qui deviendra l’actuelle American Horticultural Therapy Association (AHTA).

Sur le site de l’AHTA dans la rubrique Education, on trouve une liste de tous les programmes existants, depuis les programmes universitaires jusqu’à des programmes accrédités ou non par l’AHTA et des cours en ligne. Pour résumer, cinq universités délivrent des bachelors, des masters et/ou des doctorats (Colorado State, Kansas State, Oregon State, Rutgers et Texas A & M) tandis que d’autres institutions délivrent un diplôme court et souvent disponible en formation continu, accrédité par l’AHTA (Delaware Valley College, HT Institute, Kansas State, Legacy Health, Minnesota Landscape Arboretum, New York Botanical Garden et Temple University). Il faut avoir suivi avec succès certains cours bien définis en horticulture, en sciences sociales et en thérapie horticole avant d’effectuer 480 heures de stage supervisé.

L’AHTA a récemment annoncé que les critères pour les « certificates » accrédités par ses soins allaient changer en 2013. Ce sont surtout les cours nécessaires qui évoluent. Ce changement, qui survient après des modifications plus importantes en 2008, a provoqué une levée de boucliers parmi des étudiants en bout de parcours. « L’intention est bonne », explique une actrice américaine de la formation en thérapie horticole. « On se dirige vers un examen des compétences comme cela existe dans la thérapie par la musique et par l’art. C’est important pour que les thérapeutes horticoles soient reconnus, embauchés et payés par les assurances. »

Même si les Etats-Unis sont à des années-lumière de la France sur le plan de la formation, on constate que le sujet fait l’objet de controverses et de débats aux Etats-Unis aussi.