« Jardiner aide les schizophrènes à être dans le moment »

Suzanne Redell dans un oasis de verdure avec une patiente du Cordilleras Mental Health Center.

Suzanne Redell est une rescapée de la Silicon Valley qui a trouvé le bonheur dans le jardin. Après avoir travaillé chez Apple et dans d’autres sociétés high-tech, elle cherchait un environnement plus serein, moins sous pression. « J’avais vécu en Angleterre où j’avais vu les programmes impressionnants de Thrive, en particulier avec des adultes atteints de troubles du développement. Je n’avais aucun contact avec la nature dans mon travail et je voulais changer. Mon mari jardinait et le jardinage m’aidait à me poser. Après un diplôme en horticulture, j’ai appris qu’une école à Oakland, Merrit College, offrait une formation en thérapie horticole. » Suzanne possède également une maitrise en psychologie.

Sa première expérience sera auprès de jeunes adultes avec un double diagnostique d’addictions et de maladies mentales. Puis elle apprend l’existence d’un programme qui se lance plus près de chez elle, un programme s’adressant à des adultes handicapés cette fois. Elle se propose comme bénévole. De ce programme auquel elle aura participé pendant 7 ans, elle garde un souvenir ému. Un jeune homme atteint de paralysie cérébrale et participant à son programme annonce fièrement à sa mère : « J’ai un travail maintenant. » Son programme lui survit grâce à un cahier où elle consigne toutes ses activités pour que quelqu’un puisse continuer. Prochaine étape, un centre de jour pour personnes âgées, « un groupe de gens très intellectuels, souvent de l’université de Stanford, habitués à un jardin et vivant dorénavant en immeuble. »

Suzanne travaille individuellement avec certains résidents dans le cadre de leur formation professionnelle.

Depuis 5 ans, Suzanne est la thérapeute horticole au Cordilleras Mental Health Center dans la ville de Redwood City au sud de San Francisco. Cet établissement accueille 130 résidents atteints de troubles mentaux qui sont soit assignés sans possibilité de sortie (locked up), soit plus indépendants et ouverts vers l’extérieur. Elle intervient trois jours par semaine auprès de ces deux groupes. C’est une assistante sociale qui poursuivait des études de nutrition qui s’est dit que faire attention à la nourriture et proposer de l’exercice, comme le jardinage, seraient deux changements bénéfiques pour les résidents.

Suzanne et une patiente

Aussitôt un terrain de 8 000 m2 derrière la résidence est mis à disposition du programme et Suzanne est embauchée comme consultante. « C’est dans une zone préservée en pleine nature. On voit souvent des faucons. Je suis tombée amoureuse de cet endroit », explique Suzanne. « Quand cette assistante sociale est partie, j’ai eu peur pour le programme. Mais en fait il n’a fait que grandir et une des dirigeantes du centre est en train de suivre une formation en hortithérapie ! » Une serre vient d’être construite et le programme travaille maintenant individuellement avec des résidents qui reçoivent une formation professionnelle (vocational training).

Parmi les défis que présente cette population, Suzanne cite le caractère imprévisible des résidents. « Parfois leur maladie les met dans l’incapacité de venir à l’activité. Mais c’est un tel plaisir de les voir développer leur potentiel comme ce jeune homme de 25 ans à qui nous avons donné une zone dont il est responsable. Son défi a été de le nettoyer et de concevoir les plantations en demandant leur avis aux autres résidents. »

Un résident pendant l’arrosage

« Ils ont des hauts et des bas. Parfois le groupe commence mal. Récemment, une personne qui est schizophrène est partie en colère car on avait dérangé la routine. J’ai cru que tout allait mal se passer, mais une autre participante a fait un travail merveilleux, elle a désherbé une zone et planté des dahlias. On ne peut pas pousser les participants à faire quelque chose. Il faut arriver avec une attitude ouverte. » Le groupe de jardiniers va bientôt assumer la responsabilité d’entretenir les terrains autour du centre, un travail qui était jusque là confié à une équipe du comté. « Cela leur donne un sentiment de fierté. »

« Jardiner n’enlève pas la maladie mentale, mais cela améliore leur qualité de vie. Je peux attester que jardiner aide les schizophrènes à être dans le moment », conclut Suzanne qui se dit combler spirituellement par ce travail et reconnaissante « à un niveau viscéral ». Son programme a reçu plusieurs récompenses dont le Tony Hoffman Community Mental Health Services Award. « A la cérémonie, des résidents sont venus parler de ce que le jardin représente pour eux. »

La récolte est utilisée en cuisine dans le respect des objectifs de départ : une meilleure nutrition et de l’exercice.

En milieu psychiatrique, des jeunes trouvent la paix dans le jardin

Mardie Hay dans le jardin du Cincinnati Children’s Hospital Medical Center (©Andrew Ward Photography)

Les jeunes qui séjournent dans le programme psychiatrique résidentiel du centre médical de l’Hôpital pour Enfants de Cincinnati (Cincinnati Children’s Hospital Medical Center) sont des enfants et des ados de 8 à 18 ans qui souffrent de problèmes psychiatriques aigus ou chroniques. Ils sont là entre trois et six mois pendant que l’équipe ajuste leur traitement et les aide à acquérir des compétences qui les aideront à leur sortie. Pendant leur séjour et par choix personnel, ils peuvent se joindre aux activités proposées dans le jardin par Mardie Hay.

 

L’anecdote de l’ananas a renforcé l’estime de soi des participants.

Imaginez ces jeunes installés dans le jardin, les yeux fermés, écoutant simplement leurs sens. « J’avais une impression de paix », expliquent-ils souvent. Dans cet univers sécurisé à l’intérieur de l’hôpital, ils ont l’impression de faire une pause. « Mon job est qu’ils réussissent. Je choisis des plantes faciles à bouturer et à propager », explique l’hortithérapeute. Elle aime raconter une anecdote qui en dit long. « Une fois, des enfants ont demandé si on pouvait planter des hauts d’ananas qui étaient sur la pile de composte. C’est ce que nous avons fait et, 18 mois plus tard, ils ont commencé à fleurir. Nous les avons récoltés. Le message pour eux est que rien n’est sans valeur. Beaucoup d’entre eux se sentent abandonnés à cause des circonstances dans leur vie et participer au programme de jardinage est une façon de construire leur estime de soi. »

Mardie Hay et deux patientes en pleine plantation.

En collaboration avec le récréothérapeute, Mardie contribue au projet de traitement de chaque résident. « Deux objectifs fréquents sont des interactions positives avec leurs pairs et l’apprentissage d’une activité de loisirs qui leur permettra de ne pas s’attirer d’ennuis plus tard. » Le reste de l’équipe est composée, selon les cas, d’un psychiatre ou psychologue, d’un assistant social, d’un spécialiste de la santé mentale, d’un orthophoniste et d’enseignants. L’équipe se réunit toutes les semaines pour discuter des patients et de leur prise en charge.

Un jeune patient travaille dans la serre.

Mardie règne sur un univers d’environ 4000 m2 qui comprend un jardin et une serre. Une nouvelle serre verra bientôt le jour. « J’ai entendu parler du projet et je me suis proposée parce que j’avais des compétences. J’ai ensuite suivi les cours du Horticultural Therapy Institute pour devenir certifiée en hortithérapie. La prochaine étape est de devenir une « registered horticultural therapist », mais pour cela je dois trouver un mentor. »

Un des challenges dans cet environnement est la sécurité. « La moitié de nos patients a essayé de se faire mal. Les objets tranchants sont dangereux, mais nous utilisons quand même de vrais outils. J’utilise uniquement des produits bios qui sont sous clé. Le psychiatrique était très appréhensif au début. Mais après quatre ans, nous n’avons eu aucun incident violent », rapporte Mardie.

Les jeunes patients expriment leur créativité.

L’autre difficulté est de donner des instructions compréhensibles par un groupe aux besoins divers. « Il y a quelques problèmes de déficience mentale légère, des handicaps de perception soit réceptive, soit expressive. Il y aussi des problèmes de déficit d’attention », énumère Mardie. «  J’utilise des cartes laminées avec des indications visuelles. Je fais beaucoup d’instruction individualisée et je fais une démonstration visuelle. » De plus, elle limite le groupe à six participants.

« Ce sont eux qui décident de venir. Mais une fois qu’ils se sont engagés, ils doivent continuer à venir pour apprendre la responsabilité. Après quelques séances, ils reçoivent leur propre plante. Ils peuvent avoir jusqu’à trois plantes qu’ils ramènent chez eux ou partagent avec le staff. Certains n’ont jamais rien possédé. L’idée est de créer une expérience du succès et de leur donner un loisir positif. »

Le jardin déborde d’énergie.

Le plaisir de la récolte

Une thérapeute horticole et une armée de bénévoles

Anne McMinn pendant une des ventes de plantes qui aident à financer son programme.

Au Napa Valley Hospice Adult Day Services (NVHADS), Anne McMinn a de la chance. Une armée de bénévoles l’aident à encadrer les participants, des personnes âgées souvent frêles ou dans les stades précoces de la maladie d’Alzheimer, mais aussi des personnes plus jeunes ayant souffert un traumatisme crânien ou atteintes d’une lésion de la moelle épinière. Le centre dispose aussi d’une équipe complète de kinés, ergothérapeutes, orthophonistes et travailleurs sociaux.

Les participants fréquentent en principe le service cinq jours par semaine de 10h00 à 15h00. Ils ont un choix d’activités comme des discussions sur l’actualité ou un programme intitulé « voyage en fauteuil » au cours duquel ils regardent une vidéo sur une destination et en discutent ensuite.  Et bien sûr la thérapie horticole. « J’aime le fait que les participants ont la dignité du choix », affirme Anne. Son programme compte entre 20 et 25 participants réguliers. « On voit qui est là et on les invite à venir. On apprend à bien connaître les gens. » Peu de temps après avoir lancé le programme en 2005 à son arrivé à Napa (la région vinicole principale de la Californie), Anne a constaté que des bénévoles avaient envie de participer.

« J’ai maintenant 9 bénévoles. Pour chaque séance, j’ai 3 ou 4 bénévoles et 4 ou 5 participants. On peut ainsi travailler individuellement avec chacun pour que les participants en retirent un maximum. Un facteur important est la sécurité. On doit se tenir prêt à intervenir sans faire l’activité à la place de la personne. Pour les personnes qui souffrent de démence, elles pourraient regarder dans le vide pendant toute la séance si on n’engageait pas leur attention individuellement. »

La plupart des bénévoles ne sont pas formés à la thérapie horticole, à part une nouvelle recrue. Mais tous sont des jardiniers accomplis. « Il faut avoir de la patience, de l’humour et être capable d’adapter l’activité à la personne et à son rythme. Il y a une composante importante de formation. Tous les deux mois, nous déjeunons ensemble et c’est une autre occasion de faire des mini formations. »

Les participants peuvent travailler debout ou assis.

« Nous plantons, nous taillons, nous mettons de l’engrais, nous récoltons dans nos platebandes surélevées et des barriques coupées en deux. J’essaie d’avoir une variété de légumes, d’herbes et de fleurs comme dans un jardin personnel pour que chacun y trouve quelque chose. Si nous sommes à l’intérieur, nous faisons de la propagation, nous semons, nous faisons des pots-pourris, des fleurs séchées, un bingo avec des plantes. Trouver de nouvelles idées est toujours un défi », décrit Anne. En plus de ses bénévoles, Anne compte sur la générosité d’une association caritative locale, un club de femmes dédié à l’art et au jardin, pour financer son programme. Comme beaucoup d’autres thérapeutes, elle génère aussi quelques centaines de dollars avec des ventes de plantes.

Anne a accès au projet thérapeutique des participants et peut s’assurer que ses activités complètent les objectifs fixés par les autres thérapeutes. « Les bénéfices principaux pour les participants sont de sortir respirer et d’être au grand air et au soleil. Pour les patients atteints d’Alzheimer, une activité comme couper les fleurs fanées peut ramener des souvenirs. » La thérapie horticole est une des activités qui permet d’entretenir l’état général des patients,  « de les garder fonctionnels aussi longtemps et à un niveau aussi élevé que possible ».

Un patient qui est schizophrénique et souffre d’hallucinations auditives aime venir jardiner car l’activité l’aide à rester connecté avec la réalité et à se concentrer. Un autre qui manque de confiance en lui a constamment besoin d’encouragements. « Travailler dans le jardin engage les sens, ça fait du bien », conclut Anne.

Désintoxication : la méthode verte

Gene Jones et la récolte d’haricots.

Gene Jones travaille pour Recovery Ventures Corporation, une association à but non lucratif qui aide les toxicomanes et les alcooliques à prendre un nouveau départ dans la petite ville de Black Mountain en Caroline du Nord. « Parmi les 96 clients, hommes et femmes, nous avons ceux qui sont placés par le tribunal, ceux qui viennent d’eux-mêmes et ceux qui sont envoyés par leur famille », explique Gene. Avec un taux de réussite de 67% qui est renforcé par un suivi après la sortie du programme, le centre est fier de ses résultats. Et depuis mars 2011, de la contribution de la thérapie horticole dans le succès de ses clients.

Une nouvelle serre en construction.

Pour l’instant, Gene n’a pas la capacité d’accueillir tout le monde dans son programme de thérapie horticole qui est mis en avant sur le site du centre. A sa disposition, deux serres, un terrain de 60 000 mètres carrés, un poulailler d’une centaine de poules. « En plus d’être thérapeutique, le programme a un aspect professionnel car ils se forment à un emploi potentiel à la sortie » explique Gene. La particularité du programme est d’être un programme résidentiel de 24 mois. Tous les résidents doivent travailler au jardin, au service de traiteur ou dans d’autres activités proposées. Ce travail sous forme de contrat avec des entités extérieures est rémunéré. Au début, l’argent est réutilisé dans le programme. Mais au bout de 18 mois, les résidents commencent à garder leur argent.

« J’ai 5 ou 6 personnes qui m’aident régulièrement. C’est leur travail 8 heures par jour. J’aime le fait qu’ils puissent suivre des tâches du début à la fin. D’autres viennent passer quelques heures. Il faut qu’ils soient responsables dans leur engagement sinon il y a des conséquences comme la perte de certains privilèges. » Le jardin sert aussi de soupape de sécurité à certains résidents qui passent une mauvaise journée. « Je les amène dans la serre pendant quelques heures, ils travaillent avec leurs mains. » Et le stress diminue.

Deux clientes de Recovery Ventures au travail.

Le programme de Gene est en pleine expansion et son équipe de résidents va passer à une dizaine de personnes. Une serre hydroponique toute neuve va permettre au centre de cultiver et de commercialiser des salades toute l’année. Déjà, la récolte de la ferme est vendue sur place et sur des marchés locaux, le reste étant utilisé pour nourrir les résidents. «Nous avons un contrat avec le Biltmore (une attraction locale qui faut le coup d’œil, NDRL) pour leur vendre nos salades et nous leur offrons déjà un service de traiteur. Avec la serre hydroponique, nous cultiverons 6 200 têtes de salade tous les 10-12 jours. C’est important de pouvoir générer des revenus car nous ne recevons pas d’argent public. »

En quoi jardiner aident-ils ces résidents à vaincre leurs addictions ? « Ils peuvent échapper au stress de leur vie quotidienne. Si vous jardinez, vous comprenez que l’activité permet de se concentrer sur la tâche du moment. Ce n’est pas banal comme faire la vaisselle. Ils plantent, ils voient leurs plantes grandir et ils récoltent », résume Gene. Beaucoup ont des problèmes mentaux sous-jacents et utilisent la drogue ou l’alcool comme une auto-médication. Gene insiste que les résidents du centre viennent de tous horizons. « Nous avons des docteurs, des avocats, des plombiers, des enseignants. »

Quand les clients quittent le programme, ils peuvent se tourner vers les cinq maisons «transitionnelles» gérées par Recovery Ventures à condition d’avoir un emploi. En plus d’un logement sûr et libre de tentations, ils continuent à recevoir un suivi qui augmente leur chance de rester « clean and sober ».

Gene Jones tient un poussin. La ferme compte une centaine de poules.

Auparavant, Gene qui s’est formé à la thérapie horticole à la fois au Horticultural Therapy Institute et à Providence Farm au Canada en 2004, gérait des maisons pour jeunes en difficulté et leur proposait des activités de jardinage, « une bonne façon d’apprendre à gérer son temps, son argent et une bonne compétence pour un travail. » Une des différences est que les jeunes étaient souvent résistants à cette activité tandis que les résidents de ce programme de désintoxication sont 100% partants. « Mon seul problème est de ne pas pouvoir accueillir plus de gens. »

« Un jeune homme avait envie de quitter le programme. Il était de la ville et n’avait jamais eu de contact avec les plantes à part le cannabis. Il m’a dit récemment que, sans moi, il serait parti. Dans un mois, il va devenir mon premier employé. Il a maintenant des compétences à offrir, ici ou ailleurs », rapporte Gene avec fierté. « C’est mon but. »

La thérapie horticole depuis Adam et Eve

Robert Bornstein, HTR depuis 18 ans

« Que faisaient Adam et Eve dans le jardin ? », demande Robert Bornstein, hortithérapeute depuis 18 ans. De l’hortithérapie, bien sûr. « Toutes les civilisations ont compris les bénéfices, mais il n’y avait pas de nom officiel. En 1782 à Philadelphie, quelqu’un a lancé un programme. » Après un diplôme en horticulture, Robert se spécialise dans la thérapie par le jardinage et obtient le titre de « registered horticultural therapist » (HTR) après des études complémentaires et un stage supervisé avec des patients souffrant de troubles mentaux chroniques.

Depuis, il a développé sa propre entreprise (Robert’s Tropical Paradise Garden) dans la région de Miami en Floride et intervient principalement dans des maisons de retraite, à la fois des établissements où les résidents vivent indépendamment (independent living) et des établissements où ils sont plus encadrés (assisted living) ainsi que dans des centres de jour. Même si sa propre pratique est florissante, il est déçu que la discipline n’ait pas fait plus de progrès en 20 ans. « Nous n’avons pas la même reconnaissance que les kinés, les ergothérapeutes ou les thérapeutes qui utilisent la musique. Nous sommes à la traine et c’est un désavantage pour les jeunes qui obtiennent des diplômes en thérapie horticole », regrette Robert.

Une participante heureuse.

Il propose une variété d’activités aux participants en fonction de leurs capacités : jardinage dans des platebandes surélevées, jardins d’herbes, jardins pour attirer les papillons, activités manuelles qui peuvent être partagées avec les familles (les enfants des résidents aiment venir aux séances avec Robert pendant leurs visites). Dans les unités pour les patients souffrant d’Ahlzeimer, il affirme qu’il voit parfois des miracles. « Certains patients ne quittent leur chambre que pour venir à mon activité. Je pense aussi qu’ils sont heureux de voir un homme plus jeune, c’est une connexion. Je traite les gens avec dignité, comme un confident, et je me fais souvent l’avocat de leur cause auprès de l’établissement. »

Comme beaucoup d’autres thérapeutes horticoles, Robert souffre des coupes dans les budgets. « Mais il arrive que les établissements se débarrassent du chanteur ou du clown et me gardent! Quand l’Etat vient les voir, cette activité fait de l’impression car c’est encore assez inhabituel. » Robert facture entre 65 et 95 dollars de l’heure (52 à 77 euros), fournitures comprises. Il avoue que son activité est rentable car il est basé dans une large zone urbaine de plusieurs millions d’habitants qui peut lui fournir assez de travail.

Robert est convaincu que les bienfaits du jardinage sont accessibles à tous, pas seulement des patients ou des résidents d’établissement. Ainsi dans cette vidéo, il explique comment faire de l’exercice en jardinant. Sa chaine YouTube propose d’autres vidéos didactiques. Robert se sert de tous les réseaux sociaux pour colporter la bonne parole au sujet de la thérapie horticole (en plus de son site et de son blog, vous pouvez le trouver sur Facebook, LinkedIn et Twitter @robbornstein).

Financer un programme de thérapie horticole : imagination et débrouillardise

Les thérapeutes horticoles présentés jusqu’ici appartiennent à deux catégories : soit ils sont employés par un établissement, soit ils interviennent en tant qu’indépendants qui facturent à l’heure. Il faudrait en fait ajouter une troisième catégorie, ceux qui travaillent bénévolement. C’est le cas de Marge Levy aux côtés de qui je fais également du bénévolat depuis 7 mois dans un centre de jour pour adultes, le Mount Diablo Center for Adult Day Health Care, en Californie. A travers son exemple et celui de Kirk Hines, nous allons aborder l’épineuse question du financement.

Il est préférable d’avoir des gants à disposition pour les participants qui le souhaitent. Le terreau, les plants, les outils ajoutent au coût de l’activité.

« Au départ, j’ai trouvé des platebandes surélevées qui étaient déjà pleines de terreau. C’était une dépense en moins car installer un espace pour jardiner coûte cher », explique Marge. « J’estime que j’ai dépensé la première année entre 2,50 et 3 dollars par participant (entre 2,05 et 2,45 euros) par séance. Mais cette année, je dépense plutôt 2 dollars (1,65 euros) car je n’ai plus les frais de départ. » Elle a dû acquérir des outils de jardinage, des tabliers et des gants, des pots,…Certaines activités sont plus coûteuses comme faire des bouquets car il faut acheter des fleurs fraiches. Les participants aiment ramener leurs projets chez eux, ce qui a un coût quand il faut racheter des pots, des vases ou tout autre accessoire nécessaire.

L’agence sociale où Marge donne de son temps n’avait pas beaucoup d’argent à consacrer à cette activité même si ses responsables aiment mettre en avant la disponibilité encore assez inhabituelle d’un programme de thérapie horticole. Elle s’est tournée vers son employeur, le pétrolier Chevron, qui encourage le bénévolat et les dons de ses salariés. « J’ai demandé à mes collègues de faire un don à mon programme et la société a contribué à parts égales. J’ai ainsi récolté 1 500 dollars (un peu plus de 1 200 euros). De plus, Chevron donne 500 dollars (411 euros) pour 20 heures de bénévolat à raison de deux fois par an. J’ai aussi utilisé cette possibilité. »

En anglais, ces petits bouquets à porter à la boutonnière s’appellent un « corsage ». Les fleurs fraîches sont une fourniture assez chère.

Marge a également cherché des sources de financement ailleurs. L’agence a fait une demande de bourse à une fondation locale qui a contribué 750 dollars (617 euros) au programme. De son côté, elle a écrit deux demandes de financement et a reçu une réponse positive de l’association caritative des Kiwanis (600 dollars, soit 493 euros). « La difficulté est de trouver les bonnes sources et le bon moment pour faire sa demande. Mais les demandes, en elles-mêmes, ne sont pas difficiles à remplir », explique Marge. Et puis il y a quelques à-côtés  qui relève du système D: un cadeau d’un supermarché, une ristourne ici ou là par une pépinière compréhensive, les ventes de sachets de lavande à l’occasion d’un événement organisé par l’agence. « Cette année, j’ai assez d’argent. Ce serait beaucoup plus difficile si je devais aussi financer un salaire. Mais je fais ce travail bénévolement pour rendre à la communauté », conclut Marge.

Pour Kirk Hines qui est employé en tant que thérapeute horticole au Wesley Woods Hospital à Atlanta, la question du financement est un peu plus facile car il a le soutien d’une large organisation. Son salaire est payé par l’hôpital qui l’aide aussi à obtenir les fonds nécessaires au fonctionnement du programme. « L’hôpital fait partie d’une association à but non lucratif. Nous avons un département qui s’occupe d’obtenir des bourses et des dons privés. C’est ainsi que nous avons financé la serre et le jardin », explique Kirk. « Les kinés achètent un vélo d’exercice tous les 10 ans. Nous, les fournitures s’épuisent constamment surtout quand les participants rapportent le projet chez eux à la fin du séjour. » Comme beaucoup de programmes (rappelez-vous du programme de Sandra Diehl), celui de Kirk génère aussi des revenus grâce à la vente de plantes bouturées par les participants.

Les thérapeutes horticoles doivent aussi être des experts dans la collecte de fonds et accessoirement la promotion de leurs activités. Ils doivent savoir mettre en avant les bénéfices de leur programme auprès de divers publics (la direction de l’établissement, les familles des participants, des agences locales, les média) pour gagner en visibilité et augmenter la chance de survie de leurs programmes…

Les leçons de vie du jardin pour des jeunes en formation

Vous avez peut-être entendu parler du Peace Corps. Ce programme lancé sous John Kennedy envoie de jeunes Américains en mission dans les pays en voie de développement. Le Job Corps est plus ancien, mais moins connu. Depuis 1964, ce programme du US Department of Labor aide des jeunes sans diplôme entre 16 et 24 ans à passer le bac ou un certificat qualifiant et à se préparer pour le marché du travail. Pendant leur séjour, les jeunes sont rémunérés. A leur sortie du programme,  un chèque leur est remis quand ils trouvent un travail et réussissent à le garder. Le Job Corps est présent à travers 125 centres répartis dans tous les Etats-Unis. Mais le centre d’Exeter, situé dans une zone rurale de l’état de Rhode Island, est le seul à proposer un jardin qui offre à la fois une formation et de l’hortithérapie.

Audrey Pincins est l’hortithérapeute qui supervise le programme depuis quelques mois (elle travaillait auparavant avec des prisonniers récemment sortis de prison et a aussi beaucoup exercé ses talents dans des maisons de retraite). Tout a commencé avec le jardin d’herbes du cuisinier car les arts culinaires sont une des disciplines enseignées à Exeter. « Les jeunes aiment travailler dans le jardin », affirme Audrey. « Ils ont pris la décision de participer à ce programme pendant au moins 6 mois et de changer leur vie. C’est un programme résidentiel et il n’y a pas d’autre distraction. La moitié des jeunes n’ont pas le bac. Ici, ils peuvent obtenir le bac et un certificat dans divers domaines comme la cuisine, l’assistance médicale, la soudure ou l’informatique. »

Audrey Pincins dans le jardin

Audrey compare le nouveau jardin à la nouvelle vie des jeunes. « Avec quelques participants, nous avons déplacé les herbes et construit des platebandes surélevées pour les légumes. Mettre la menthe en pot a permis de faire un parallèle avec les bullies (ceux qui intimident et briment les autres autour d’eux, NDLR). Cette menthe est comme un bully qui envahit tout. Mais on peut prendre des mesures, comme la mettre en pot pour la contenir. »

Le nouveau jardin planté par Audrey Pincins et ses étudiants

Quand ils ajoutent du terreau, Audrey leur parle de s’installer un jour dans leur propre appartement qui leur apportera un bon terrain pour grandir et prospérer. Les participants ont planté des laitues, des tomates, des betteraves, des concombres, des courgettes, des poivrons. « Nous suivons aussi la pratique des « trois sœurs » des Indiens. On plante du maïs, des haricots et des courgettes qui s’aident mutuellement à pousser. Le chef utilise nos légumes et nous surveillons notre production pour comprendre les concepts de rendement. »

En plus du jardin potager, le centre offre aux résidents l’opportunité de travailler dans le jardin ornemental pour le maintenir en bon état. « Nous essayons de leur donner chacun leur coin pour qu’ils s’en sentent responsables. »  Au centre, Audrey pratique le « square foot gardening », le jardinage en carré qui développe les capacités mathématiques, et le jardinage vertical pour apprendre à économiser l’espace. Audrey affirme que le centre d’Exeter est le seul à offrir un programme d’hortithérapie et pense qu’elle pourrait être amenée à essaimer son idée dans d’autres centres du Job Corps.

Dans le jardin, les difficultés qui surgissent sont aussi des leçons de vie. « Nous avions des lapins qui mangeaient notre récolte. Nous avons utilisé une « barrière liquide », un produit dont l’odeur les repousse. Les participants ont appris qu’on pouvait vaincre les difficultés.» Audrey aimerait qu’une leçon leur reste après leur départ. « J’aimerais leur donner la mentalité des immigrants qui avaient des jardins pour leur consommation. » Jardiner, un pas vers l’autonomie.

Risques de suicide : le réconfort des plantes dans la crise

Les tomates de Jacqui font partie d’un test national qui étudie trois types de sols différents pour la culture des tomatoes. « De nombreux patients aiment faire pousser des tomates. Nous les arrosons et nous surveillons leur croissance. »

Les patients avec lesquels Jacqui Mehring jardine en Caroline du nord (Behavioral Medicine Unit au Alamance Regional Medical Center) sont en crise. Ils sont là parce qu’ils sont un danger pour eux-mêmes ou pour les autres. Leurs proches ou la police les amènent ici pour les mettre temporairement à l’abri parce qu’ils menacent de se suicider ou expriment des envies d’homicide. A tout moment, l’unité accueille environ 25 personnes qui restent en moyenne quatre ou cinq jours avant de repartir pour une prise en charge à l’extérieur.

« Nos patients présentent des conditions qui vont de la schizophrénie à la dépression et à la démence. Ils ont souvent des problèmes physiques liés à des accidents qui les ont menés à devenir accros à leurs médicaments pour la douleur. Leur passé comporte parfois des abus sexuels ou physiques », explique Jacqui. « Leurs chambres sont absolument vides à cause du risque de suicide. Les murs sont blancs, il n’y a aucun objet, simplement un lit sur le sol. Dans le jardin, il y a de couleur et de la vie. C’est un environnement normal. »

Ecossaise et designer en textile de métier, Jacqui est venue à l’hortithérapie par la voie des activités manuelles. Elle a d’abord animé des ateliers dans divers contextes, puis  au sein de l’hôpital pour ces patients en crise (activity therapist). A sa boite à outils, elle a ajouté l’hortithérapie après avoir suivi les cours du Horticultural Therapy Institute.  Elle pratique en tant que « contractor », en indépendante qui facture ses prestations à l’heure. Dans cet hôpital, elle a créé un jardin accueillant qui suit les règles du Veteran Administration en termes de jardin thérapeutique : un endroit relaxant qui encourage les rencontres et donne un sens de contrôle aux participants.

La cour en 2009 avant les transformations de Jacqui…

Au départ, le jardin était un bloc bétonné peu accueillant. Depuis 2009, Jacqui l’a amélioré au fil du temps d’abord avec des jardinières construites avec les patients, puis en obtenant une subvention de 12 000 dollars pour faire appel à un paysagiste. « Je voulais que cet endroit soit beau et relaxant », explique-t-elle. Des jardinières à différentes hauteurs facilitent le travail. Parce qu’elle n’a pas d’assistant, Jacqui ne peut pas travailler dehors avec de gros groupes, ce serait trop dangereux. Elle vient dans le jardin avec des groupes de trois ou quatre personnes à la fois. « Nous arrosons, nous plantons, nous désherbons, nous ramassons des graines que nous mettons en paquet », énumère Jacqui. « Ils aiment aussi donner à manger aux oiseaux. »

…et le jardin au printemps 2012 avec ses jardinières en pierre

« Je me sens tellement mieux quand je suis dehors », lui disent souvent les patients.            « Comment vont les tomates ? », demandent avec un attachement évident ceux qui reviennent dans l’unité plusieurs fois. Cet environnement qui est libre de toute menace apporte clairement un soulagement à leurs tensions intérieures. Mais un hortithérapeute dans ce milieu doit prendre des précautions. « Souvent, ils ne peuvent pas faire de travail trop lourd. Leurs médicaments les endorment ou leur donnent des problèmes d’équilibre. Certains médicaments sont incompatibles avec le soleil. Il faut aussi faire attention aux outils dangereux. Pas d’élagueur, par exemple. »

Pour les besoins réglementaires de l’hôpital, Jacqui tient à jour des statistiques sur son programme : qui participe, leur diagnostic, leurs capacités à interagir et à s’intéresser. Tous les mois, ce sont environ 250 personnes qui utilisent le jardin pendant des groupes structurés ou pendant des moments plus libres. Elle tient aussi un journal du jardin pour suivre le progrès des plantes et apprendre d’année en année.

Pour cette artiste habituée à mener des ateliers artistiques avec ces mêmes patients et d’autres, le jardin présente un avantage singulier. « L’art peut intimider, on peut se dire qu’on n’a pas de talent. Dans le jardin, les menaces s’envolent et la parole se libère. »

Dans cet hôpital gériatrique, on jardine jusque dans son lit

Kirk Hines examine des plants avec un patient à Wesley Woods Hospital of Emory Healthcare à Atlanta.

C’est l’été, le jardin explose de vitalité. Ce blog aussi déborde de vie. Dans cet esprit, je vais commencer à poster deux fois par semaine pour raconter plus vite toutes les belles histoires que j’engrange en ce moment en parlant à des hortithérapeutes fascinants aux quatre coins des Etats-Unis. Je les remercie toutes et tous de m’accorder de leur temps pour vous faire profiter de leur expérience.

Depuis 1993, Wesley Woods Hospital à Atlanta en Géorgie s’est doté d’un programme d’hortithérapie qui fait partie intégrante de son département de services rééducatifs. C’est Kirk Hines (HTR) qui a lancé le programme et continue à le gérer à l’attention des patients dans les quatre unités de cet hôpital universitaire qui se spécialise dans les plus de 65 ans (médical, psychiatrie, neuropsychiatrie et soins intensifs de longue durée).

Situé sur un domaine boisé de 26 hectares avec des cours d’eau et des marécages qui attirent une faune abondante, l’hôpital a aménagé plusieurs espaces : deux jardins, une serre, un jardin déambulatoire et une unité intérieure avec des lumières fluorescentes. Dans les deux jardins situés dans les unités de psychiatrie et de neuropsychiatrie, on trouve des pots (« planters ») à hauteur pour les patients debout et les patients assis, des surfaces pavées, des effets d’eau et un espace de méditation. Cet espace clos et sécurisé est accessible aux patients.

Kirk Hines avec une patiente dans la serre.

Dans la serre en verre, on a pris soin de concevoir un sol facile à négocier avec des déambulateurs et des chaises roulantes. On y trouve aussi des bancs à hauteur et un système de climatisation pour une température confortable toute l’année. Autour de la serre, des plantes d’espèces anciennes (« heirloom ») stimulent les sens et les souvenirs. Les allées sont utilisées pour pratiquer la marche et améliorer l’endurance. D’autres endroits consacrés à la réhabilitation sont équipés de tables roulantes avec lumières fluorescentes pour jardiner par tous les temps.

Des séances d’hortithérapie ont lieu en groupe ou individuellement avec des patients des quatre unités. Tous les jours, elles ont lieu dans les unités de soins, les jardins, la serre et même dans la chambre des patients qui ne peuvent pas se déplacer. « Ce sont des patients qui sont sujets à des précautions à cause d’infections ou qui utilisent un respirateur », explique Kirk Hines. « Mais je peux amener une table roulante avec tous mes produits dans leur chambre. Ils travaillent dans leur lit ou dans une chaise. Nous pouvons bouturer, rempoter en utilisant les tables adaptables en hauteur. Ils peuvent utiliser des gants si besoin. A la fin, tout doit être désinfecté. » Pour ces patients qui souffrent d’anxiété et ont du mal à trouver leur souffle, ces activités ont un effet calmant. Elles les distraient de leurs difficultés.

Kirk Hines apprécie la collaboration avec le reste de l’équipe de rééducation. « Je vois les patients seuls ou dans des séances avec mes collègues. Je contribue au plan pour chaque patient avec les kinés, les ergothérapeutes, les orthophonistes et les autres membres de l’équipe avec des objectifs à atteindre. Nous pouvons travailler sur leur capacité à rester debout, à atteindre un objet ou encore sur leur équilibre et leurs habiletés motrices fines et grossières. »  D’ailleurs Kirk pense qu’il a un avantage sur ses collègues kinés. « Faire des répétitions dans une salle de sport peut être ennuyeux. Mais avec les plantes, ils atteignent leurs objectifs plus facilement. Ils restent debout plus longtemps, par exemple. »

Un patient en déambulateur arrose le jardin.

Dans une étude pilote, Kirk a pu montrer que ses activités aidaient les patients atteints de démence à réduire leur niveau d’agitation. « Il faudrait pousser l’étude », confie-t-il. Prouver scientifiquement l’efficacité de leurs programmes est un luxe que peu d’hortithérapeutes peuvent se payer, mais qui les aiderait certainement à faire progresser la pratique. « Souvent, nous sommes perçus comme une simple activité… ».

« Quand on me demande combien mon programme coûte, je réponds qu’il faut faire entrer en ligne de compte la satisfaction de nos patients et l’amélioration des soins que nous leur apportons. Je pense aussi à la rétention du personnel qui apprécie le cadre. En rendant les patients, leurs familles et les employés plus heureux, nous contribuons de façon importante. Un autre aspect est l’attention que le programme d’hortithérapie attire dans les média. Cela aide notre hôpital et son image. »

Cette patiente travaille assise.

Lien

Voici un article publié sur le site d’infos Rue 89 il y a quelques mois. Matthieu Piffeteau offre un bon résumé de la situation de l’hortithérapie ou thérapie horticole en France et dans les pays anglo-saxons. C’est le genre d’articles que j’aime lire car il m’encourage à penser que la France commence à s’intéresser au sujet.

http://www.rue89.com/rue89-planete/2012/03/27/lhortitherapie-ou-comment-imaginer-le-jardin-qui-soigne-230575