L’ortoterapia : les jardins italiens qui soignent

Dans une vie précédente, Ania Balducci a terminé un master en agriculture avant de se marier et d’élever ses trois enfants. A ses heures perdues, elle concevait des jardins pour des amis et faisait activement du bénévolat. Mais à la cinquantaine, changement de cap. Cette Italienne dynamique découvre l’hortithérapie à travers les livres de Rebecca Haller et Christine Capra Kramer. Quittant l’Italie qui n’offrait pas de formation sur le sujet, elle commence par se former auprès de Thrive en Angleterre. Puis elle traverse l’Atlantique pour suivre la formation de Rebecca et Christine au Horticultural Therapy Institute d’abord en « présentiel » comme on dit depuis la Covid, puis en visioconférence pour finir le cursus

Ania Balducci (en noir) pendant une séance de formation à l’Horticultural Therapy Institute

Projet du plus beau jardin du monde

Imaginez un palais florentin et son jardin abandonné. Quatre jours par semaine, Ania Balducci accompagne dans ce jardin un groupe de jeunes gens, garçons et filles, de 15 à 22 ans. Identifiés par les travailleurs sociaux et psychologues de la ville de Florence, les jeunes jardiniers sont aux prises avec diverses difficultés d’apprentissage et de socialisation. Un éducateur est présent aux côtés d’Ania pour mener les activités : produire et récolter toutes sortes de fruits et légumes, les transformer, apprendre les noms latins des plantes et la botanique,…

Lancé en 2019 pour trois ans, le projet est financé par le système des pharmacies de Florence. « Ces jeunes étaient laissés à eux-mêmes. Ils sortaient peu de chez eux et n’avaient pas d’occupation. A leur grande surprise, ils aiment être au grand air et apprendre sur les plantes. Leur estime de soi remonte. On voit des améliorations dans leurs capacités physiques, chacun selon ses capacités », décrit Ania. « C’est une expérience enrichissante de les voir devenir un groupe. » Visitez la page Facebook pour voir Ania et ses étudiants en action : Siamo l’orto più bello del mondo

Projets en chantier

Dans le plus vieil hôpital de Florence, fondé par le père de Béatrice, la muse de Dante, Ania participe à un projet de « healing garden » qui avait été approuvé avant le début de la Covid et pour lequel une campagne de financement avait déjà démarré. « L’objectif est de rendre le cloitre aux patients comme un lieu de soin. » Une autre piste poursuivie avec des gériatres est d’offrir à des personnes âgées fragiles, vivant chez elles ou dans des résidences, un accès à la nature au sein de cet hôpital qu’elles fréquentes pour des visites. « Et puis, un jardin est également bénéfique pour le personnel. »

Comment les médecins accueillent-ils l’hortithérapie en Italie ? « Certains nous soutiennent et y croient », affirme Ania, sous-entendant que cette nouvelle discipline ne fait pas encore l’unanimité. « Une cardiologue m’a demandé de participer à des groupes pour des patients avec des prédispositions cardiaques. Dans ces groupes, on parle de nutrition, d’exercice, de mode de vie. J’interviens sur le bien-être. »

Formation en préparation à l’Université de Bologne

Frappée par le manque de formation en Italie, Ania s’est rapprochée de l’Université de Bologne pour proposer un cursus de niveau master. « Le programme sera lancé en 2022. Nous serons plusieurs formateurs. Nous disposerons d’un parc pour y mener les cours pratiques. En tant qu’hortithérapeutes, nous travaillons avec des personnes fragiles. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire des erreurs qui seraient dangereuses pour les participants. » Pour 2021, un premier galop d’essai prendra la forme d’une formation plus courte et hybride, moitié en ligne et moitié en face à face.

Pour appuyer la formation, Ania est en train d’écrire un manuel en italien avec une collègue. Elle est également secrétaire d’ASSIOrt (Associazione Italiana Ortoterapia). « L’association était en souffrance, elle repart depuis ce printemps. » J’ai rencontré Ania dans le cadre d’une série de séminaires organisée au mois de mars 2021 par l’association d’hortithérapie écossaise Trellis (vidéos des séminaires à venir). Lorsque nous avons discuté par la suite avec Ania, une idée est venue… « Une association européenne d’hortithérapie nous rendrait plus forts », évoque-t-elle en conclusion.

Ailleurs dans le monde

Si vous voulez savoir ce qui se passe dans d’autres pays, voici quelques pistes.

Pour les pays hispanophones, suivez Leila Alcalde Banet sur les réseaux sociaux. Elle a co-fondé la Asociación Española de Horticultura y Jardinería Social y Terapéutica. Vous pouvez en apprendre plus sur le parcours de Leila en écoutant ce podcast en espagnol ou cette conférence en anglais dans le cadre des séminaires proposées en mars par l’association Trellis. Vous pouvez aussi écouter la conférence de Daniela Silva Rodriguez Bonazzi sur le jardin de soin qu’elle a créé dans un orphelinat à Lima au Pérou.

Aux Etats-Unis, l’association de référence est l’American Horticultural Therapy Association.

En Ecosse, allez voir du côté de Trellis Scotland. Liste non-exhaustive, à compléter…

Martine Brulé, praticienne en hortithérapie

Au début des années 2000, Martine Brulé, architecte-paysagiste de formation, ne peut s’empêcher de remarquer que les hôpitaux et maisons de retraite qu’elle visite manquent cruellement d’aménagement dans leurs espaces extérieurs. Le cadre de vie des patients en souffre. Elle s’attelle à changer la situation en abordant le sujet avec des directeurs d’établissements. « Il y avait bien sûr des difficultés financières et d’espace. Peu de maisons de retraite ont un espace suffisant », explique Martine Brulé. « Mais il y avait aussi une difficulté plus « philosophique ». Ce n’était pas encore dans l’air du temps il y a 10 ans de se remettre en question sur le sujet du bien-être. »

Un jeune s’occupe de son « jardin sur un plateau », un paysage méditerranéen miniature.

Dès 2003, elle créé l’Association Phyll’Harmonie dont le professeur Marcel Rufo, le très médiatique pédopsychiatre, prend la présidence. Un projet de jardin sur la terrasse de la Maison de Solenn à Paris n’aboutit pas pour diverses raisons. Mais aujourd’hui encore, elle travaille avec la Maison des Ados de Nice pour qui elle a créé un jardin. Suite à un déménagement qui la prive d’espace, elle poursuit avec des activités utilisant des matériaux vivants pour que les ados s’ouvrent à la créativité qui est en eux. Son entreprise, Viv’Harmonie, développe des ateliers nature à l’attention des personnes âgées, des personnes handicapées, des enfants et des adolescents, « à travers une approche du milieu vivant et du végétal en particulier, basés sur les apports de l’hortithérapie. »

La praticienne en hortithérapie peut guider les mains de la participante si besoin.

Face au manque d’espace, Martine Brulé imagine une solution. Cette membre de l’American Horticultural Therapy Association invente une solution pour amener le jardin aux participants même sans espace.  « Le jardin sur un plateau » permet de travailler à l’intérieur ou à l’extérieur. Un artisan le fabrique pour moi en résine et une solution plus « biologique » est à l’étude. Il est facile à transporter. Il sert de support pour créer un paysage miniaturisé pour que le patient s’évade et exprime sa créativité. Il est pérenne et peut suivre le rythme des saisons », énumère Martine. Elle le préfère à un véritable jardin pour les personnes âgées qui ne sont pas assez autonomes pour travailler dehors avec des outils.

Pendant deux ans, elle intervient à l’hôpital Bretonneau à Paris où elle intègre un programme du service de gériatrie pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de maladies apparentées. Depuis 2007, elle travaille dans une maison de retraite, la résidence Korian Rives d’Esterel, à Fréjus avec des bienfaits cognitifs, psychiques, physiques et sociaux pour les patients. « On constate que les personnes sont de plus en plus dépendantes », avoue-t-elle, ce qui demande une adaptation des activités à la recherche d’une stimulation sensorielle.

Ces participants aux ateliers nature de Martine Brulé passent un moment au soleil entourés de plantes.

« Avec la matière naturelle, ce qui est différent des autres approches non médicamenteuses, c’est une réaction au vivant qui est immédiatement perceptible. Cette relation crée du bien-être », résume-t-elle. Elle constate qu’il y a aujourd’hui un engouement pour les « jardins thérapeutiques » dont elle estime que beaucoup ne présentent pas d’aspect thérapeutique : intégration dans le projet d’établissement et objectifs clairs servis par un programme. Une difficulté spécifique à la France, selon elle, est la difficulté à travailler en équipe. « L’hortithérapie n’est qu’un maillon de la chaine, c’est un travail d’équipe avec tous les autres spécialistes. »

En plus de ses ateliers, Martine Brulé dispense des formations, en collaboration avec l’association nationale des ergothérapeutes. Elle sent une forte demande de la part des personnels soignants, particulièrement en maisons de retraite. Pour elle, c’est là le gros chantier de l’hortithérapie en France.

Des ados en train de travailler au jardin.