Rétrospective

Un des cinq jardins au Legacy Emanuel Medical Center à Portland (Oregon).

Un des cinq jardins au Legacy Emanuel Medical Center à Portland (Oregon).

Je vous souhaite une belle année, pleine de projets et de bonheur, de sérénité et de victoires. Avant de rentrer pleinement dans la nouvelle année, jetons un œil sur les 12 derniers mois. J’ai choisi deux thèmes pour me souvenir de 2015 sur le Bonheur est dans le jardin : les pays que nous avons visités ensemble et les contributeurs qui nous ont fait le plaisir de partager leur expérience. Un grand merci à eux et avis à ceux qui voudraient suivre leur exemple. La porte est ouverte…Merci aussi aux plus de 19 000 lecteurs qui ont visité le blog l’année dernière.

En 2015, nous avons rencontré Fiona Thackeray et son association Trellis en Ecosse, nous sommes retournés aux Etats-Unis pour faire un état des lieux de la thérapie horticole, nous avons découvert la discipline telle qu’on la pratique et qu’on l’enseigne au Japon, un projet de mur végétal dans un hôpital pour enfants au Canada, un grand jardin dans un hôpital psychiatrique en Belgique, l’association Thrive en Angleterre, un jardinier français installé en Suisse, une infirmière qui parle de deuil et de nature aux Etats-Unis et un tas d’initiatives en Suisse, Suède et Belgique grâce à une lectrice partageuse.

Du côté des contributeurs, nous avons rencontré Romain Rioult, ingénieur en paysage sensible aux vertus thérapeutiques du jardin en particulier grâce à son expérience à la maison médicale Jeanne Garnier à Paris, Carole Nahon et son association Le Jardin des (S)âges à Draguignan, Tamara Singh, horticultural therapist formée à New York qui nous a raconté son expérience en plusieurs épisodes, y compris son travail au Rusk Institute, Nicole Brès qui combine art thérapie et hortithérapie et qui nous a également fait découvrir un healing garden à Philadelphie, Stéphane Lanel qui nous a parlé de sa formation en parallèle de son travail à la maison des Aulnes et Romain Pommier qui a lancé tambour battant un jardin thérapeutique au CHU de Saint-Etienne.

La semaine prochaine…

La revue Jardins consacre un numéro au soin

Marco Martella, fondateur de la revue Jardins aux éditions du Sandre (copyright Sébastien Soriano, Le Figaro)

Marco Martella, fondateur de la revue Jardins aux éditions du Sandre (copyright Sébastien Soriano, Le Figaro)

Il était en préparation depuis plusieurs mois et on attendait sa sortie avec impatience. Il est disponible en librairie et vous pouvez le commander sur le site des Editions du Sandre. Lui, c’est le numéro 6 de la revue Jardins que son fondateur Marco Martella consacre aux jardins qui soignent. Marco Martella, qui est historien et essayiste, a traduit et préfacé le traité du jardinier-philosophe anglais Jorn de Précy Le Jardin perdu. Il est également auteur du texte qui accompagne le court-métrage Empreintes, une promenade de 30 ans dans le Jardin des Tuileries réalisée par Hervé Bernard.

Marco Martella introduit ce numéro par ces mots. « Pourtant, le jardin ne nous offre-t-il pas la possibilité de rétablir un bien-être perdu et à reconquérir sans cesse ? Si nous nous éloignons, un moment, de la réalité quotidienne en ce lieu toujours propice à la vie, n’est-ce pas pour recouvrer un équilibre avec le monde, équilibre peut-être rêvé mais dont nous portons, enraciné en nous, le souvenir ? » ou encore « Plus que jamais, nous demandons aux jardins de nous remettre en présence d’une nature vivante, de nous indiquer, à nous les déracinés, coupés de la terre et donc de nous-mêmes, le chemin du retour, afin de restaurer une unité. Et cela par le geste le plus naturel qui soit, l’un des plus anciens que nous ayons appris : soigner. » Et enfin, « Le jardin soigne le jardinier qui soigne ses plantes. C’est un échange de bons procédés, une sympathie ou une solidarité instinctive qui lie entre elles toutes les formes de vie. » Cela devrait vous rappeler la biophilie évoquée la semaine dernière…

JardinsParmi les 14 auteurs qui ont contribué de beaux textes pour ce numéro, les lecteurs de ce blog en reconnaitront plusieurs, de Michel Racine à Jean-Paul et Anne Ribes, de Jay Rice à Romain Rioul, de Bernard Beck à Sylvain Hilaire. Mais que de belles découvertes aussi. Dans un monde où le dehors est devenu étrange et étranger, le paysagiste Michel Péna milite par exemple pour que l’œuvre du paysagiste considère le public comme sujet qui peut vivre l’amour du paysage de façon charnelle. Les auteurs apportent des perspectives intellectuelles ou sensuelles, françaises ou d’ailleurs (voir l’entretien « Ethnopharmacologie, chamanisme et thérapeutique » avec le docteur Jacques Fleurentin). Vous qui vous intéressez aux jardins qui soignent, vous qui peut-être jardinez avec des malades, vous pourriez très bien continuer sans lire ces textes. Mais ce serait dommage de se priver de ces réflexions riches et multiformes. Il y a fort à parier qu’un de ces textes fera écho en vous, vous ouvrira une piste insoupçonnée, nourrira votre pratique.

Je ne vous mentirai pas. Je n’ai pas encore lu la revue entière, mais je voulais vous en parler aussi vite que possible. Elle a pris place sur ma table de chevet aux côtés de Walden de Henry David Thoreau, acheté impulsivement samedi dernier comme un antidote au chaos ambiant. Je suis impatiente de découvrir progressivement l’un et l’autre.

 

Maison médicale Jeanne Garnier : des lits au jardin

Cette semaine, la parole est à Romain Rioult, l’ingénieur en paysage que je vous avais présenté il y a quelques semaines. Merci, Romain, de partager cette expérience.

J’aimerais vous faire partager une expérience de quelques semaines qu’il m’a été donné de vivre à la maison médicale Jeanne Garnier à Paris. C’était l’année dernière, en 2014, dans le cadre d’un stage à l’agence environnementale spécialisée en gérontologie Alzhéa. Servane Hibon en est la paysagiste.

Je dois avant tout préciser que ce travail s’est inscrit dans une dynamique bien plus importante, dans le temps comme dans l’espace. Elle remonte au moins en 2010, année de la rencontre entre les bénévoles de l’Association des dames du calvaire et Servane Hibon. Il s’agissait alors de mettre en œuvre un projet d’aménagement qui soit entièrement participatif, avec les personnes accueillies volontaires et l’équipe soignante. L’accueil de jour accueille, une ou plusieurs journées par semaine, des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Pour cette année-là, le challenge concernait deux espaces terrassés de 200 m2, situés dans une pente se déclinant en une série d’escaliers et en un plan légèrement incliné, bien sûr accessible aux personnes à mobilité réduite. C’est aujourd’hui l’entrée principale, sous-sol et sur dalle, de l’accueil de jour.

Un lit dehors (photographie de l’auteur en juillet 2014)

Un lit dehors (photographie de l’auteur en juillet 2014)

Puis les choses se sont poursuivies. Des ateliers d’hortithérapie ont été mis en place. Un jardin potager, avec des bacs de jardinage en bois, des chaises et du mobilier adapté, l’ombre de superbes sculptures végétales en bambou, voit des ateliers transgénérationnels se développer. Notamment l’atelier ‘Arts et jardins’, qui associait une paysagiste (Montaine Bruslé, paysagiste DPLG et art thérapeute) à une psychomotricienne (je m’excuse sincèrement de ne pas connaître son nom.). Les bénévoles de l’association ‘Accompagner Ici et Maintenant’ profitent également des couleurs de capucines oran- gées. Voilà, rapidement résumées, quelques-unes des initiatives qui fleurissent autour de cet espace depuis cinq ans maintenant. Lorsque j’ai découvert ce lieu, ma première envie a été de longer les très beaux platanes et tilleuls pour aller voir ce qui se passait derrière les bâtiments. Quelle surprise lorsque j’y ai vu, dehors, des lits de malades affiliés au centre de soins palliatifs…

Ainsi, à Jeanne Garnier, le jardin est pensé comme un espace structuré autour des différentes unités et de leurs projets de vie respectifs.

Le mur et l’immeuble (photographie de l’auteur en juillet 2014)

Le mur et l’immeuble (photographie de l’auteur en juillet 2014)

Ce fut pour moi, dans le cadre du projet, la principale caractéristique du lieu. La seconde priorité me paraissait être de réfléchir sur la perméabilité de cet espace avec l’extérieur. Son intégration dans l’environnement alentour en quelque sorte, le paysage social, celui du quartier. J’ai entrepris une étude paysagère, j’ai regardé l’intégration du jardin dans la trame végétalisée du quartier, cherché à analyser les vues vers et depuis l’intérieur… J’ai pensé à l’urgence de concevoir, dans un contexte de vieillissement de la population française, particulièrement en milieu urbain, des espaces favorisant la mixité sociale par de nouveaux usages, de nouvelles pratiques. Et j’ai songé au paysage quotidien des personnes qui, demain, se réveilleraient derrière ce mur en pierres.

Lors de ma seconde venue, je me suis demandé comment les résidents de la maison médicale vivraient cette proximité avec leurs voisins. Le jardin, tout en reliant le Jardin-potager existant au Jardin-arrière, pourra contenir des réponses. À la fois refuge pour ces personnes dont les repères vacillent et lieu d’invention stimulant des initiatives aptes à transformer les menaces de la maladie en opportunités.

La suite répond donc aux attentes des résidents. Le projet d’aménagement s’est donc composé autour de la gamme suivante : deux cheminements linéaires, deux placettes. Une ballade sensorielle a été retenue. Elle fonctionnerait comme un parcours de senteurs dédié à la découverte olfactive. Par un passage au milieu de plantes annuelles et vivaces, les accueillis pourront découvrir diverses odeurs. J’ai pu proposer une partie de cette palette végétale. L’ouïe serait aussi stimulée simplement par des modules en verre coloré accrochés dans les arbres, attirant les oiseaux. Cosses de sarrasin, quartz, sable, co- quillages, galets de tailles et de couleurs différentes, marbre, grés, pouzzolane, schiste, ardoises, granit, écorces rouges et bambous ; des textures qui permettent notamment de stimuler l’attention sur l’action de marcher. On entre alors dans les objectifs de prévention de chute chez la personne accueillie. Le projet a aussi prévu la conception d‘une aire de repos, une sorte de chambre de verdure à caractère intimiste.

Photomontages d’intentions d’aménagement – Conception : Servane Hibon, Alzhéa

Photomontages d’intentions d’aménagement – Conception : Servane Hibon, Alzhéa

Photomontages d’intentions d’aménagement – Conception : Servane Hibon, Alzhéa

Photomontages d’intentions d’aménagement – Conception : Servane Hibon, Alzhéa

L’ensemble est aujourd’hui réalisé. Et la qualité de cet espace dépendra avant tout, bien-sûr, des manières dont les différents résidents se l’approprieront. Seul l’avenir donc pourra nous en dire quelque chose.

Ce projet m’a fait réaliser à quel point il était intéressant, en tant que paysagiste, de chercher à comprendre ce qui se passe dans le corps et entre le monde et le corps. D’ailleurs, l’architecture aussi fut, de tout temps et partout, vécue par l’intermédiaire d’un même médium qui est le corps. L’héritage de Le Corbusier en fait une référence. Et pourtant le corps lui-même n’a rien de standard. Non seulement il est tantôt grand, tantôt déformé ou autre. C’est ce que l’architecte Thomas Carpentier a soulevé récemment. Mais en plus les sensations diffèrent. Pour ma part, je crois donc que les projets de jardins de soin vont à l’encontre d’une certaine histoire de l’aménagement.

Et, en parallèle, on remarque qu’un marché autour de ce qui peut être des composants d’un jardin de soin se développe actuellement : circuits de psychomotricité, barres parallèles, divers mobiliers adaptés pour l’exercice physique. Le corps standard est oublié dans ces espaces. Mais qu’aurait-on gagné si l’ergonomie de ces espaces engendre le mimétisme ? C’est pour moi, qui suis sans expérience à long terme du terrain, le risque principal de ces installations. Je crois que le travail de créativité d’un paysagiste permet d’éviter cet écueil, même si des démarches spécifiques de concertation et d’appropriation doivent être mises en œuvre. Le projet de Jeanne Garnier me semble très réussi en ce sens. Il y règne une recherche d’une certaine harmonie végétal-minéral, cohabitation entre les plantes et les pierres du parcours de psychomotricité, entre les arbres et le mobilier en bois. Même si, une fois que l’ensemble des matériaux et des plantations sont en place, seuls les résidents et l’équipe soignante décident de leur devenir.

Je voudrais finir ce billet en évoquant le fait évident que, de plus en plus, la santé est un facteur majeur à prendre en compte pour l’aménagement de nos villes et de nos territoires. La société civile s’attend aussi à retrouver dans les décisions politiques la marque d’une préoccupation pour le bien‐ être social. Je pense que le paysage en est un signe majeur. Et que les jardins de soin comme celui de la maison médicale Jeanne Garnier sont donc porteurs de messages essentiels dans ce sens.

Le jardin est aujourd’hui visible, il est possible de s’y promener, l’espace étant ouvert au public à certains horaires. La maison médicale Jeanne Garnier est au 106, avenue Émile Zola dans le 15e arrondissement à  Paris.

Romain Rioult

Esquisse du plan d'aménagement - Conception : Servane Hibon, Alzhéa

Esquisse du plan d’aménagement – Conception : Servane Hibon, Alzhéa

Romain Rioult, jeune ingénieur en paysage

En octobre dernier, j’étais tombée, au détour de Google Scholar, sur le mémoire de fin d’études de Romain Rioult tout récemment diplômé de l’Institut Supérieur des Sciences Agronomiques, Agroalimentaires, Horticoles et du Paysage à Angers (Agrocampus Ouest). Son titre est prometteur : « Intégrer les principes des jardins à vocation de soin au projet de paysage, pour une approche environnementale des établissements de santé ». Il se base sur son expérience au sein d’Alzhea, l’agence environnementale spécialisée en gérontologie de Servane Hibon, sa maître de stage.

Dans son mémoire, il raconte ses expériences de terrain et offre un cadre théorique, en terminant par une question. « Un nouveau type de Paysagiste concepteur? ». Une question à laquelle il commence à apporter une réponse : « Aujourd’hui, le jardin s’établit de plus en plus comme un territoire à part, de liberté et contre-pouvoir. Se voulant participatif, écologique, éducatif, mondialisé et libre, il porte ses valeurs. L’application de ses principes encourage cette dynamique de ‘métissage’. En effet, l’approche ne peut être envisagée sans l’appui des géographes, des soignants, des architectes, des agents d’entretien, des thérapeutes spécialisés mais aussi des familles. Par ailleurs, la participation des habitants demandera sans doute des compétences issues de formations en sciences sociales. L’aménagement de l’espace peut alors dépasser la dimension du simple usage en portant des sentiments, des mémoires, des valeurs et des symboles », écrit Romain. Je vous encourage à découvrir le reste de son mémoire…

Un espace de la clinique psychiatrique de la Chesnaie à Chailles  montrant le travail sur l'horizon et sur les cheminements (mai 2014).

Un espace de la clinique psychiatrique de la Chesnaie à Chailles montrant le travail sur l’horizon et sur les cheminements (mai 2014).

Depuis octobre, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Romain. Aujourd’hui, le jeune ingénieur est donc sorti de l’école avec une spécialité (l’ingénierie des territoires et l’assistance à maitrise d’ouvrage sans oublier sa formation en horticulture) et une vraie sensibilité (« en tant que paysagiste, je veux avoir une approche à taille humaine de projets qui prennent en compte l’humain de plus en plus présent dans les espaces et la santé »). Il cherche un emploi, pas nécessairement dans les jardins à visée thérapeutique. On sent chez lui une réticence à trop se spécialiser dans la « niche » des jardins à visée thérapeutique, mais aussi une forte envie de garder ce lien…D’origine normande, il est pour l’instant de retour à Caen où il cultive son jardin et multiplie les contacts (en novembre, il était au symposium de Jardins & Santé). Son énergie et sa sensibilité raisonnée ont tout pour séduire un futur employeur ou des clients dans le cadre de missions. Je souhaite bonne chance à Romain à l’aube d’une carrière pleine de possibilités.

Je suis aussi heureuse de vous annoncer que vous le retrouverez bientôt sur le Bonheur car il va nous raconter son expérience à la maison médicale Jeanne Garnier (Paris, 15e). En plus de Romain, d’autres contributeurs vont venir apporter leur grain de sel sur ce blog dans les mois à venir. Pour garder un peu de suspense, je ne vous révèle pas encore leurs noms….En tout cas, un nouveau bonheur pour eux, pour vous et pour moi.

Pour rentrer en contact avec Romain, voici sa page LinkedIn et son email (romainrioult26 (at) hotmail.fr).

Chantier du parcours de psychomotricité de la maison médicale Jeanne Garnier à Paris dans le cadre de son stage à Alzhéa (juillet 2014).

Chantier du parcours de psychomotricité de la maison médicale Jeanne Garnier à Paris dans le cadre de son stage à Alzhéa (juillet 2014).