Le Jardin de Vezenne : un jardin éducatif et thérapeutique « hors les murs »

En octobre 2012, je vous avais parlé du Ability Garden implanté en Caroline du Nord aux Etats-Unis. Cela fait une vingtaine d’années que ce jardin thérapeutique installé dans un lieu public accueille des participants venus de toute la région. Après avoir survécu à la retraite de sa fondatrice, il est plus actif que jamais. En France, les jardins thérapeutiques « hors des murs » ne courent pas les rues non plus. Il y a bien les Jardins de l’Humanité dans les Landes et le projet longuement muri de Romane Glotain en Loire-Atlantique.

Depuis quelques mois, le Jardin de Vezenne dans le Loiret ouvre de nouvelles perspectives, porté par une équipe formée d’Emmanuelle Lutton (travailleuse sociale), Bastien Fouchez (éducateur spécialisé) et Céline Gillot (psychologue clinicienne). Propriétaires des lieux depuis 10 ans, ils ont créé une association et dédié 4 000 m2 à ce projet très original implanté à Lailly en Val en Sologne.

Une respiration pour les institutions

Emmanuelle Lutton

Emmanuelle Lutton s’occupe des chèvres du Jardin de Vezenne

Lorsqu’Emmanuelle était chef de service socio-éducatif pour un institut médico-éducatif (IME) auprès d’enfants et de jeunes adultes en situation de handicaps, elle constatait tous les jours la difficulté à trouver des lieux adaptés hors établissement. « La politique est de faire des projets et de sortir, mais on ne trouvait pas de lieux appropriés. Dans les fermes pédagogiques par exemple, il manque parfois cette fibre sociale, cette flexibilité nécessaire dans l’approche avec ce public », explique-t-elle. « Un retard de quinze minutes devient un problème alors que convaincre un enfant en situation de handicap de monter dans le bus peut être très long, par exemple. »

Le manque de lieux permettant le contact avec la nature combiné avec le besoin d’apporter du sens à sa carrière ont mené à un an de réflexion avec ses deux partenaires pour aboutir au Jardin de Vezenne tel qu’il a été inauguré en avril 2019. « Nous avons mûri le projet à l’écrit pour avoir des objectifs précis. Puis, nous l’avons fait relire par plusieurs corps de métier dans le social et le médico-social », précise-t-elle. De son côté, elle s’est également formée au domaine de Chaumont-sur-Loire où je l’ai rencontrée pour la première fois.

Et voici le résultat. Un jardin extra-institutionnel qui « s’adresse à toutes personnes en difficulté et/ou vulnérables qui recherchent un lieu ressource, dédié à des activités éducatives et thérapeutiques autour du vivant. Nous proposons des activités à destination des institutions sociales et médico-sociales  et des familles ».

Ailleurs sur leur site, le trio décrit le Jardin de Vezenne comme « un lieu ressource, où la respiration est possible, une pause dans l’univers des collectivités et des institutions. Un endroit refuge, ressource, extra institutionnel qui permet à chacun (enfants, parents, accompagnateurs, équipe, aidants…) de s’extraire d’un quotidien institutionnel. Nous voulions aller au delà de la création d’un « joli » jardin où il ferait bon se promener, et nous appuyer sur la richesse que nous offre la nature, sur ses dons pour créer un « jardin-outil », un « jardin-support » pour le soin des personnes. »

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Depuis des mois, l’association se préparait à l’ouverture. Travaux, terrassement, serre de récupération, bois récolté dans la forêt. Et travail de « démarchage » pour Emmanuelle avec des appels et des rendez-vous dans les structures des environs. « Quand je parle de jardin thérapeutique, je sens une écoute. Il y a beaucoup de travail d’explication. En plus des bienfaits du jardin, je leur parle beaucoup du bien que cela fait de sortir de l’institution, autant pour les personnes que pour les équipes. »

Les premiers jardiniers de Vezenne

Depuis l’ouverture à la mi-avril, le jardin a accueilli plusieurs groupes : MECS (maison d’enfants à caractère social, FAM (foyer d’accueil médicalisé) et maison de retraite. Des projets sont en cours avec des IME et des MAS (maison d’accueil spécialisée).

Avec les jeunes enfants de la MECS, les objectifs sont plus éducatifs que thérapeutiques : cycle de vie, responsabilité, conséquences des actions, attention, patience, cohésion de groupe sont mises en œuvre. Autour d’un projet rédigé avec les éducateurs et validé par la direction de l’établissement, les enfants fréquentent le jardin qui devient aussi un lien avec les familles. « Nous avons fait des mini jardins aromatiques que les enfants ramènent chez eux puisqu’ils rentrent dans leur famille le weekend. »

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Les jardiniers du FAM sont des adultes porteurs de plusieurs handicaps. « C’est à la fois un projet de groupe et un projet individuel qui s’appuie sur le projet d’accompagnement individualisé. Pour une personne qui n’arrive pas à se poser et exprime sa frustration par des troubles du comportement, on a travaillé la concentration et la patience avec des semis de radis qui poussent relativement vite. Pour une autre personne malvoyante, le maïs qui est une grosse graine douce a été semé au godet avec le plaisir sensoriel de plonger les mains dans les graines. Un projet est de tracer un chemin planté de maïs pour le suivre au toucher. »

Plusieurs groupes de personnes âgées fréquentent le Jardin de Vezenne. « Les anciens nous disent en catimini qu’ils sont bien contents de sortir de la maison de retraite et de respirer un nouvel air. Bernard nous raconte ses plantations de citrouille d’avant… Françoise sème une « forêt » de concombre en éclatant de rire », raconte Emmanuelle et ses partenaires sur leur page Facebook. En général, ces jardiniers ne sont pas autonomes dans les gestes de la vie quotidienne. Eux aussi rapportent des plantes chez eux, notamment ceux qui ont un balcon prêt à les accueillir. En sens inverse, Emmanuelle intervient dans une maison de retraite où le jardin existant était peu utilisé. « L’objectif pour ces personnes très âgées qui sortent peu de leur chambre, voire de leur lit, est de sortir pour aller au jardin. »

Une place pour les particuliers

« Nous ne sommes pas uniquement un lieu qui accueille des personnes en situation de handicap. Nous accueillons aussi des particuliers. Ainsi, une jeune fille souffrant de phobie scolaire a pu travailler la confiance, l’autonomie et la prise d’initiative. D’autres parents commencent à nous appeler. Un golf local nous a également sollicités pour des ateliers avec les enfants. C’est en réflexion. Car nous ne sommes pas animateurs, ni orientés vers l’occupationnel. » En tant que jeune association, le Jardin de Vezenne étudie toutes les pistes dans le respect de ses objectifs de départ.

Le Jardin de Vezenne vit aussi autour d’animations ouvertes à tous, comme ce récent atelier autour des plantes sauvages et comestibles avec un temps de cueillette et un temps de dégustation. Notons en passant que le Jardin de Vezenne a fait l’objet d’une campagne de financement participatif sur le site Tudigo et a reçu des financements locaux, notamment du Crédit Agricole.

Il est encore un peu tôt pour parler de bilan. Dix semaines, c’est une goutte d’eau dans la vie d’un jardin. Emmanuelle et ses partenaires ont le plaisir d’avoir concrétisé leur rêve et d’y accueillir des personnes dont le visage s’illumine souvent au contact de la nature et des animaux (canards, chèvres). Emmanuelle constate qu’il n’est pas toujours facile de travailler en collaboration avec les équipes déjà surmenées. Ainsi, sa proposition de fournir des écrits d’évaluation et de synthèse ne semble pas susciter beaucoup d’intérêt. Mais l’idée que le contact avec la nature apporte des bienfaits fait son chemin auprès de ses interlocuteurs. Et le Jardin de Vezenne est désormais un lieu où des personnes vulnérables font l’expérience de ce contact.

Pour contacter l’équipe du Jardin de Vezenne :

jardindevezenne@gmail.com

http://www.jardindevezenne.fr/

https://www.facebook.com/jardindevezenne/

 

La fondation Georges Truffaut lance un prix pour les jardins au service de l’être humain

Site Fondation TruffautLancée en juin 2011, la fondation d’entreprise Georges Truffaut s’est donnée pour mission de soutenir des projets « où le végétal est au service de l’homme ». A ce jour, elle a financé une cinquantaine de projets dont le jardin d’Epi Cure que nous avions visité en novembre dernier. Nouvelle étape de cet engagement auprès de projets mêlant plantes et humanisme, le prix Georges Truffaut sera décerné pour la première fois cette année.

Daniel Joseph, le directeur de la fondation Truffaut, explique que le prix récompensera trois grandes catégories de jardins. « Le jardin thérapeutique, c’est-à-dire le jardin qui soigne et que l’on soigne. Les jardins pédagogiques qui luttent pour garder un coin de terre en ville. Enfin, des jardins d’insertion et des jardins partagés pour les jeunes en difficulté et ceux qui vivent en vertical, des jardins qui font la promotion de l’auto-nutrition et qui redonne envie d’apprendre. »

La date limite pour s’inscrire sur le site de la fondation est fixée au 12 mai. Il n’y a pas de temps à perdre. Il suffit de fournir trois photos en expliquant les raisons du jardin et en donnant des témoignages d’utilisateurs et d’animateurs. Pour ce prix, la fondation recherche donc des jardins en activité et en action, pas des projets. Une bonne occasion d’attirer l’attention sur votre jardin thérapeutique, pédagogique ou d’insertion (et de recevoir une dotation de 5 000 euros pour chacun des trois gagnants). En toute transparence, je signale que Daniel Joseph vient de me demander de faire partie du jury aux côtés, entre autres, de Patrick Mioulane (Votre jardin sur RMC).