Addictologie et permaculture au CAPSA La Cerisaie : transformer la terre, transformer les hommes

J’ai rencontré Pablo Molanes Pérez au symposium de Jardins & Santé en novembre 2017. Le grand plaisir de cet événement est de revoir des visages connus et d’en rencontrer de nouveaux. Tous les deux ans, le symposium procure sa dose d’échanges passionnants.

Un infirmier formé à la permaculture au CSAPA

presentation de l'atelier jardin lors d'un congres de recherche infirmier à Madrid novembre 2017

Pablo Molanes Pérez présente un poster sur son projet à un congrès de recherche pour infirmiers à Madrid en novembre 2017.

Depuis un an, Pablo travaille en tant qu’infirmier dans un CSAPA, un centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie. Le CSAPA La Cerisaie est installé en pleine nature, au milieu de 50 hectares de bois et de près, à Rompon en Ardèche. Depuis 1998, La Cerisaie accueille 11 hommes polytoxicomanes pour des séjours postcure de six mois. Comme l’explique Pablo dans le dossier écrit pour solliciter des soutiens pour son projet de permaculture au CSAPA, « ce public, marqué par un parcours de vie difficile, souvent en rupture avec la société et en manque de repères, se trouve en situation de vulnérabilité sociale et psychique ».

Récemment formé à la permaculture et fort d’une expérience de jardin thérapeutique dans une unité psychiatrique à Montpellier, Pablo s’est lancé avec passion dans ce projet avec deux objectifs pour les résidents : d’une part, retrouver un sens à sa vie, trouver une place dans la société pour se sentir intégré et épanoui, retrouver son identité, son utilité sociale comme individu et sa raison d’être et d’autre part, travailler les axes de travail spécifiques à chaque résident en fonction d’objectifs spécialement adaptés, permettant une ou plusieurs étapes vers l’accomplissement du bien-être de l’usager.

Ce projet de permaculture dans un cadre de soin et de réinsertion sociale est inédit en France. Inscrit dans le projet d’établissement, il est actuellement en phase de démarrage et ouvre des perspectives intéressantes. Pablo a été inspiré par une expérience menée dans la prison californienne de San Quentin où le taux de récidive des anciens détenus ayant suivi un programme de formation en permaculture est passé de 70 % à 3 %. Son projet évoque aussi pour moi le programme de potager thérapeutique lancé par Gene Jones dans un centre pour toxicomanes en Caroline du Nord.

« La possibilité de former les résidents en permaculture et de mettre en œuvre un design en permaculture sur le terrain du CSAPA permettra aux résidents d’acquérir de nouvelles compétences. Pour certains, en fonction de leur projet de vie, cela pourrait être une aide à la réinsertion ; cela pourrait leur permettre de trouver une place originale dans la société et cela donnerait un sens à leur vie. La formation en permaculture et l’expérimentation sur place peut aider à diminuer le taux de rechute vers les produits addictifs chez les résidents accueillis », expliquait Pablo dans son dossier. L’objectif est de fournir aux résidents un nouveau centre d’intérêt qui remplace l’attrait pour les produits, réponse habituelle à leur mal-être.

Regardons comment Pablo est en train de faire de la transformation du jardin une activité de transformation humaine.

Chantiers en cours

« Sur cette terre pauvre et argileuse qui accueille depuis 20 ans un jardin traditionnel, nous avons fait des lasagnes et des buttes pour refertiliser le terrain. Nous avons passé la moitié du terrain à la grelinette pour aérer la terre et nous l’avons enrichi avec le fumier de nos quatre chevaux. Nous avons également construit des keyholes, des buttes de trois mètres de diamètre avec le compost au milieu. Car le but est aussi de limiter les besoins en eau. Nous utilisons également l’engrais vert avec la moutarde et les physalis. Nous avons semé une forêt de fleurs qui attire les abeilles et les papillons », me raconte Pablo pendant un appel vidéo courant juillet. A l’automne prochain, les jardiniers et lui ajouteront quelques buttes supplémentaires. « D’ici 2020, nous aurons fini d’enrichir les 400 m2 en permaculture. » Le projet se complète d’une grande serre en cours de rénovation et d’une mare qui favorise la biodiversité en bonne intelligence (certains poissons mangent les larves de moustiques et les grenouilles en sortent pour déguster les limaces).

 

« L’année dernière, des sangliers ont arraché le maïs. Cette année, nous sommes en train de finir de clôturer 400 m2. Nous avons construit la clôture avec des chênes coupés sur place. Comme nous n’avons quasiment pas de budget, ce sont les résidents qui ont utilisé leurs compétences pour couler la dalle de béton, écorcer les arbres,… », continue-t-il. Pour arriver à La Cerisaie, les résidents ont dû faire preuve de persévérance : écrire une lettre de motivation et rappeler tous les mois jusqu’à ce qu’une place se libère. Au bout d’un mois d’essai, ils signent un contrat et établissent des objectifs avec leurs deux référents (confiance en soi, expression des émotions, gestion de l’angoisse,…). La consommation de produits et la violence physique ou verbale sont des motifs d’exclusion au bout de trois avertissements.

Leçons du son premier jardin thérapeutique

Auparavant, Pablo avait travaillé pendant plus de deux ans en psychiatrie à Montpellier où il avait créé un jardin thérapeutique. « J’avais reçu l’autorisation de ma cadre, mais comme ici je n’avais pas de budget. Dans cette unité, les résidents n’avaient rien à faire de la journée ce qui n’est pas le cas à La Cerisaie où les résidents ont beaucoup d’activités. Le jardin m’avait remis dans un rôle de soignant et offrait un temps avec les patients pour améliorer les relations. En été, la récolte participait à améliorer les repas. Le jardin continue d’exister, avec de plus en plus de soutien de la part de l’équipe. »

C’est dans cette unité que Pablo s’est aperçu que pour asseoir ce soin non médicamenteux, il faut l’accompagner d’un suivi, de comptes-rendus et de bilans. « Le défi est de montrer que ce n’est pas de l’occupationnel. Pour cela, il faut récupérer des données qualitatives. A La Cerisaie, je note qui fait quoi et avec quel investissement émotionnel. Je fais des synthèses de ce qu’ils ont apporté dans le projet », explique-t-il. « Par ailleurs, nous devons diffuser notre travail, le publier, en parler dans des congrès. »

Des résultats

Le jardin, quand il fait frais, accueille aussi des séances de relaxation. Les résidents peuvent fréquenter le jardin seuls et travailler sur un projet. Toutes les semaines, un résident est responsable de la serre et de l’arrosage, un entrainement à la responsabilité et à la régularité.

« Un résident cuisinier ne connaissait pas les légumes qu’il cuisinait. On est allés acheter des plants ce qui a éveillé le désir », note Pablo. « Quand nous creusons des tranchées de 70 cm dans l’argile dur, cela permet de dépenser de l’énergie et peut-être de prévenir des comportements agressifs. Suivre l’évolution du jardin est également très motivant. » Pour cela, Pablo documente les progrès avec son appareil photo ce qui a permis de monter une exposition sur le jardin lorsque La Cerisaie a fêté ses 20 ans récemment avec une centaine d’invités.

« Un résident qui était timide et renfermé a porté la construction d’un séchoir solaire pour conserver les fruits et les légumes. Travailler avec les autres résidents lui a permis d’établir des relations. Puis, il est allé présenter le séchoir à un festival de transition écologique. Nous avions préparé son discours ensemble et il m’a fait un retour écrit sur ses difficultés à prendre la parole en public. »

Challenge accepté et relevé !

L’année dernière, le projet a reçu le prix de l’innovation sociale du concours PEPITES de l’Association Hospitalière Sainte-Marie dont fait partie La Cerisaie. Il a également cherché un soutien financier auprès de la Fondation Truffaut, de la Fondation Lemarchand et de l’association Jardins & Santé. Pour Pablo, plusieurs défis ont déjà été relevés :

  • Fédérer l’équipe pour réussir ce projet, qui s’inscrit dans un planning chargé, comprenant de nombreuses activités et des temps de soins (11 salariés en équivalent temps plein encadrent les résidents, moniteurs éducateurs, infirmiers, une maitresse de maison, psychologue ainsi que la psychiatre qui a fondé La Cerisaie).
  • Obtenir des moyens financiers par des appels à projets pour de futures réalisations (les projets fourmillent : équiper le jardin en eau plus facile d’accès et en électricité, créer un grand bassin, construire une mare qui servira de tampon thermique dans la serre, planter des fruitiers, ajouter un jardin mandala …).
  • Et plus largement, faire reconnaître l’hortithérapie comme un outil thérapeutique à ne pas confondre avec une activité « occupationnelle ».

Le challenge quotidien de Pablo est de trouver du temps à consacrer au jardin entre les soins et ses autres obligations. Il peut dédier 3 demi-journées par mois au projet ainsi que du temps après 17h00 et le weekend si aucune autre tâche infirmière ne l’appelle. Pablo souhaite suivre une formation de « formateur de formateurs » dans le but d’acquérir les compétences pour former officiellement des permaculteurs. En parallèle, il écrit un manuel méthodologique pour la mise en place des jardins thérapeutiques en permaculture car il aimerait aider des soignants intéressés par ce projet à le mettre en place dans leur centre de soins, en adaptant la méthodologie à leur quotidien de soins. Historien, il a également écrit un article qui sera bientôt publié sur la ferme de l’hôpital Sainte-Anne à Paris.

« Je suis un soignant et je suis là pour donner des médicaments et des soins. Accompagner, écouter, établir des relations, cela fait aussi partie du soin. » Transformer une terre épuisée en jardin fertile comme métaphore de la transformation intérieure, aussi.

 

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